7 (2008/3) : 351-376.
Les 1, 2 et 3 avril 2008 s’est tenu le deuxième des trois colloques organisés par l’École doctorale de l’ICP, en collaboration avec le Centre de recherche en théologie dogmatique et fondamentale, sur le renouveau de la théologie trinitaire au XXe siècle. Le deuxième volet était consacré aux réalisations de ce renouveau, et offrait une approche originale des questions, notamment grâce à trois moments de sessions dites « doctorales », dans lesquelles de jeunes théologiens(ne)s doctorants ou post-doctorants ont pu exposer et débattre des résultats de leur recherche, en rapport avec le thème du colloque.
L’après-midi du 1er avril, trois intervenants ont ouvert la réflexion, dans une perspective à la fois contemporaine et héritée de la Tradition.
Luigi Gioia a exposé la valeur de l’image-relation dans la pensée trinitaire de saint Augustin. Cette image désigne le mouvement de la créature dans sa dépendance à l’égard de Dieu, image dynamique, qui met en lumière la relation de l’anthropologie à la théologie trinitaire.
Benoît Magne a présenté le modèle de la théologie trinitaire chez saint Bonaventure, selon une perspective qui insiste sur la médiation du Verbe dans la Trinité, dans sa double dimension de position et d’action, reposant sur un modèle de production double, lui aussi, par nature et par volonté.
Enfin, Emmanuel Durand a abordé le débat contemporain sur la préexistence du Christ, proposant tout à la fois une typologie de la préexistence au plan systématique, une discussion avec la position de J. Moingt et une remise en valeur de la préexistence, dans l’exégèse anglo-saxonne notamment.
La matinée du 2 avril a été consacrée à deux belles conférences sur les théologies trinitaires de Barth et de Balthasar.
Benoît Bourgine a exposé l’évolution de la Dogmatique de Barth dans le domaine trinitaire. Si une continuité réelle est à constater entre KD I et KD IV, notamment en ce qui concerne la révélation comme racine de la triadologie et la distinction entre Trinité économique et Trinité immanente, des déplacements importants se réalisent, en particulier la place croissante accordée dans le discours trinitaire à l’historicité concrète du Christ, dans son mystère d’obéissance et dans sa résurrection. Barth développe ainsi une spécificité de la rationalité théologique qui se fonde sur une concentration christologique et trinitaire de la confession chrétienne.
L’autre partie de la matinée était consacrée à Balthasar et aux sources de sa théologie de la croix. Vincent Holzer a précisé à la fois l’héritage hégélien de cette pensée et la prise de distance claire que Balthasar opère, puisqu’il exclut tout discours sur une kénose ontologique de l’essence divine. Cependant l’analogie de la croix que Balthasar utilise ne cesse d’interroger, en particulier sur le statut à accorder à un langage excessivement métaphorique.
La deuxième « doctorale », l’après-midi du 2 avril, a largement donné place à la réception actuelle de la pensée trinitaire de Balthasar.
Après un essai d’approche comparée de la théologie trinitaire de saint Thomas d’Aquin et de celle de Balthasar, par Étienne Vétö,
Sandra Bureau a souligné l’importance du thème de l’inversion trinitaire chez le théologien suisse, thème qui intervient chez lui, non seulement dans la sotériologie christologique (Dramatique divine II , 2), mais aussi dans la théologie pneumatologique de la révélation (Théologique III.)
Enfin, Jean-Baptise Sèbe a exposé les sources théâtrales majeures du concept balthasarien de drame, en particulier l’œuvre de Calderon, et les conditions de possibilité de leur emploi théologique au service de la révélation de la Trinité dans les mystères de la vie du Christ.
Enfin, la journée du 2 avril s’est conclue par une conférence de Gérard Rémy sur la pensée trinitaire de F.-X. Durwell. Cette théologie a mis en relief de manière particulièrement vive la place de la résurrection du Christ dans la théologie trinitaire, comme révélation de l’engendrement en Dieu. La résurrection du Christ d’entre les morts manifeste la puissance de la paternité de Dieu qui donne la vie aux morts. Dans cette perspective, le rôle de l’Esprit Saint est souligné par Durwell dans sa double dimension de puissance d’engendrement et de don du Christ. Les catégories d’engendrant, d’engendré et de puissance d’engendrement ont toutefois besoin d’être évaluées de manière critique.
La matinée du 3 avril a donné lieu à deux conférences.
Dans un premier temps, Jean-Louis Souletie a proposé un discernement étayé de la théologie trinitaire de J. Moltmann et de son aphorisme : « la Trinité est notre programme social ». En ce qui concerne la compréhension du rapport Dieu-monde, il serait préférable de substituer à une théologie politique fondée sur la périchorèse et à l’analogie sociale de la Trinité, une autre forme d’analogie, puisant par exemple sa source dans la théologie sacramentaire.
De son côté, Gilles Routhier a présenté quelques aspects précis du renouveau ecclésiologique de la théologie trinitaire à Vatican II, en analysant la genèse de Lumen Gentium sur ce sujet. Si la Trinité ne semble pas avoir été au point de départ de la genèse de la réflexion conciliaire en ecclésiologie, la mise en valeur du mystère de l’Église dans son rapport à la dimension de l’Eglise comme peuple de Dieu a redonné à la théologie trinitaire une place déterminante pour une meilleure approche de l’ecclésiologie.
Dans la dernière après-midi de ce colloque, une troisième « doctorale » avait été programmée. Elle a donné lieu à l’étude de trois auteurs du renouveau trinitaire du XXe siècle.
Camille de Belloy a exposé les intentions de la pensée d’Ambroise Gardeil en matière de théologie mystique, et comment celui-ci est sorti d’une forme d’extrinsécisme en matière de théologie de la grâce, par un approfondissement de la théologie spéculative de saint Thomas. Il s’agit en effet de regarder le don de la grâce directement à sa source incréée dans les processions éternelles et temporelles des personnes divines. Le Verbe et l’Esprit se font conducteurs de l’âme vers sa fin ultime qui n’est autre que le Père.
Un autre dominicain a été l’objet d’une analyse, le père Congar. François-Marie Humann a souligné la valeur d’une attention renouvelée à la place de l’Esprit Saint dans la vie du Christ et ses implications tant pour prendre en compte le réalisme de l’humanité du Christ que pour préciser l’itinéraire spirituel de tout homme vers Dieu. Il convenait aussi de montrer en quoi la christologie pneumatologique, justement comprise, ne se place pas dans une situation de concurrence avec la théologie classique du Verbe incarné, mais davantage de corrélation.
Le troisième auteur abordé fut Jean-Baptiste Metz. Benoît-Marie Roque a exprimé les positions tranchées de Metz en matière de théologie trinitaire, dans le contexte de l’histoire contemporaine et plus particulièrement de la Shoah. Le concept de « mémoire de la souffrance » en théologie a donné lieu à un large débat.
Une ultime conférence a conclu ce colloque, avec la réflexion de Maxime Allard sur une approche de la « Trinité » aux marges des philosophies analytiques et post-modernes. Après avoir « déterré » les racines intellectuelles de ces philosophies, héritées de Locke, Hume et Hobbes, et à travers eux de Malebranche, la conférence a donné une heureuse conclusion, d’une tonalité à la fois précise et dépaysante, et d’un humour détendu, à un colloque dense et plein de richesse.
Mise en ligne
En attendant la publication prochaine de l’ouvrage collectif issu de cet événement, nous publions les interventions de Luigi Gioia et de Benoît-Marie Roque lors de ce colloque.
Prochain colloque
Le troisième volet de cet itinéraire de recherche portera donc sur les effets du renouveau trinitaire dans l’existence et les pratiques chrétiennes.
Ce dernier colloque aura lieu les 1, 2 et 3 avril 2009 à Paris. Pour plus d’informations, Institut Catholique de Paris
François-Marie Humann