| Dernière mise à jour : 12 mai 2003 | ||||
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Dix ouvrages récents sur la narrativité
Prêtre des Missions Étrangères de Paris Doctorant en Ecriture Sainte. Vincent Sénéchal, Prêtre des Missions Etrangères de Paris, prépare un Doctorat en Ecriture Sainte à l’Institut Catholique de Paris, où il est attaché d enseignement à la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses. Il présente ici la recension de dix ouvrages significatifs consacrés à la narrativité parus ces dernières années, domaine de recherche particulièrement travaillé par des auteurs anglo-saxons. Alter, Robert, The Art of Biblical Narrative, New York : Basic Books, 1981 (Edition française : Alter, Robert, L’art du récit biblique, Bruxelles : Editions Lessius, 1999, coll. Le livre et le rouleau n°4)The Art of Biblical Narrative, publié en 1981, a constitué une contribution importante en faveur d’une approche littéraire nouvelle de la Bible [1]. Durant les décennies précédentes, des méthodes de lecture de la Bible s’étaient enchaînées et déployées les unes à partir des autres, comme autant de réactions en chaîne, consécutives ou simultanées. Les outils de la critique des sources, la critique des formes et la critique de la rédaction avaient été affinées et associées pour former les grandes étapes de la méthode historico-critique. À partir du milieu du 20e siècle, ces critiques avaient coexisté avec des méthodes synchroniques, issues du structuralisme et de la linguistique. Dans ce contexte, le livre de Robert Alter, un professeur de littérature comparée et de littérature hébraïque à l’Université de Berkeley (Californie), a marqué le début d’une nouvelle étape. Ce livre est un plaidoyer pour l’application à la Bible d’approches littéraires profanes, telles que l’auteur a l’habitude de les mettre en œuvre, par exemple, pour les pièces de Shakespeare, la poésie de Dante ou les romans de Tolstoï. Alter s’étonne que « l’analyse littéraire de la Bible […] soit encore à l’état d’enfance » à l’époque où il écrit (p. 23, éd. française). Son but n’est pas de discréditer une exégèse historique qu’il qualifie d’« excavatrice » (p. 24) mais de mettre en lumière les stratégies narratives et rhétoriques que contient le récit biblique. Les huit chapitres de l’ouvrage constituent une mise en forme unifiée d’articles déjà publiés précédemment (seuls les chapitres 4 et 7 ne sont pas une reprise d’écrits antérieurs). De ce fait, chacun des chapitres peut tout à fait être lu pour lui-même. Le chapitre 1, qui sert d’introduction, argumente en faveur d’une étude littéraire de la Bible nouveau style, et prend concrètement comme objet d’étude l’épisode Juda / Tamar (Gn 38). Les chapitres 3 (scènes types et conventions littéraires), 4 (rôles de la narration et des dialogues), 5 (techniques de répétition) et 6 (étude des personnages) explorent certaines techniques littéraires du récit biblique et les effets qu’elles visent à produire. Enfin, les chapitres 2, 7 et 8 honorent des objections que pourrait formuler le lecteur d’Alter : est-il légitime d’appliquer une méthode littéraire profane (appliquée d’habitude aux récits de fiction) à des écrits sacrés ? (ch. 2) ; cette approche littéraire de la Bible est-elle applicable à des textes au caractère composite, c’est-à-dire dont les couches littéraires n’ont pas été complètement unifiées par la rédaction finale ? (ch. 7) ; dans quelle mesure les écrivains bibliques ont-ils réellement usé des stratégies narratives mises au jour par l’analyse proposée par Alter ? (ch. 8). En fin de compte, le plaidoyer est convaincant. Le retentissement que ce livre a eu et sa revendication comme acte de naissance de leur discipline par un grand nombre de narratologues du texte biblique en est la preuve. Le lecteur y trouvera un excellent exposé, clair et facile à lire. Degré de technicité de l’ouvrage sur une échelle de cinq : 2/5. Rhoads David, Dewey Joanna and Michie Donald, Mark as Story. An Introduction to the Narrative of a Gospel, Minneapolis : Fortress Press, 1999, 2nd edition (1st ed. 1982, avec comme auteurs Rhoads et Michie uniquement)En 1977, à Carthage College (États-Unis), un jeune professeur d’exégèse nommé David Rhoads invitait un collègue du département de littérature anglaise à venir montrer à ses étudiants ce que donnerait la lecture d’un évangile selon les méthodes littéraires profanes. La présentation de Donald Michie fut une révélation et pour les étudiants et pour David Rhoads. Mark as Story, paru cinq ans plus tard, est le résultat de cette découverte. Il a constitué la première analyse narrative « nouveau style » de l’évangile de Marc. Le terme même d’analyse narrative (angl. : narrative criticism), utilisé jusque-là de façon mouvante, a d’ailleurs été précisé au sens qui est le sien aujourd’hui par Rhoads lui-même [2]. Ce livre répondait ainsi au souhait que R. Alter formulait à la fin de The Art of Biblical Narrative, à savoir que le type d’approche littéraire mis en œuvre dans son livre soit « à son tour imité, amplifié, affiné par d’autres lecteurs et à partir d’autres textes » (p.242). Le but du livre est d’aider à comprendre le fonctionnement narratif de l’évangile de Marc et les effets qu’il cherche à produire sur ses lecteurs. Pour cela, après une introduction donnant quelques notions simples sur le monde du texte et les principes d’une lecture narrative, les auteurs proposent leur propre traduction du deuxième évangile. Afin de bien faire ressortir le drame qui se déploie dans le récit, ils la publient sans numérotation et en suivant le texte grec de façon assez littérale. Les chapitres qui suivent cette traduction et qui portent sur le narrateur (son rôle, point de vue, style, tempo, artifices littéraires), le cadre du récit (cadre cosmique, politico-culturel, géographique, historique), l’intrigue (l’insistance est mise sur le conflit avec la nature, les forces démoniaques, les autorités religieuses, les disciples) et les personnages (Jésus, les autorités, les disciples, la foule) participent à illustrer la thèse principale du livre : le récit de Marc cherche à renverser la vision du monde de ses lecteurs pour les inviter à accepter comme valeur première le Règne de Dieu, qui se traduit dans la suite du Christ quelles que soient les épreuves et les persécutions. Dans la gamme diversifiée des types de lecture de la Bible qui se revendiquent du paradigme littéraire [3] (principalement la sémiotique, l’analyse rhétorique, l’analyse narrative, l’analyse de la réponse du lecteur), on qualifiera sans conteste l’ouvrage de Rhoads et Michie comme étant un travail d’analyse narrative. Si leur thèse principale prend bien en compte le lecteur de Marc, la première édition de leur livre ne lui accordait pourtant qu’une place restreinte dans ses différents chapitres. Cette lacune a été en partie comblée dans la seconde édition de 1999, puisque les auteurs [4] ont ajouté un dernier chapitre, qui n’existait pas dans la première édition, et qui a pour sujet le lecteur. Il ont également intégré une annexe sur l’acte de lecture comme dialogue. Cette évolution constatée entre les deux éditions laisse penser à un rapprochement des auteurs avec l’analyse de la réponse du lecteur. Vingt ans après sa parution, force est de constater que ce livre a pris une place importante parmi les manuels d’introduction à l’étude de Marc. Il constitue également une initiation de référence à l’analyse narrative. Degré de technicité de l’ouvrage : 2/5 Culpepper, Alan R., Anatomy of the Fourth Gospel, Philadelphia : Fortress Press, 1983.Un an après la sortie de Mark as Story paraissait Anatomy of the Fourth Gospel, d’Alan Culpepper. L’auteur, dont la thèse de doctorat [5] soutenue en 1975 était fortement axée sur une approche historique, se tourne ici vers le quatrième évangile en tant que récit pour en faire une étude littéraire sérieuse. Son livre est à rapprocher de Mark as Story. Alan Culpepper indique que son manuscrit a reçu la relecture et les suggestions de David Rhoads, qu’il appelle d’ailleurs « mon ami et compagnon de route dans le domaine de l’approche littéraire des évangiles » (préface). Les deux livres ont été écrits durant la même période. Le but poursuivi (« une tentative de compréhension du fonctionnement narratif du quatrième évangile grâce aux méthodes développées par la critique littéraire profane », p. 5) et les titres des chapitres (le narrateur et son point de vue ; le temps narratif ; l’intrigue ; les personnages ; les commentaires implicites ; le lecteur implicite) attestent de cette parenté. L’ouvrage de Culpepper apporte cependant des nouveautés ou des développements par rapport à Alter, Rhoads et Michie, et ceci dans trois domaines. Le livre de Culpepper est d’abord plus technique que ceux d’Alter, de Rhoads et Michie. Il marque un saut dans la présentation et la définition de nouveaux concepts dont ces derniers ne voulaient pas encombrer leurs lecteurs. Chaque chapitre suit une même présentation en deux temps. Une première partie introduit les termes techniques et les concepts qui seront utiles pour traiter du sujet du chapitre. Culpepper s’appuie fortement pour cela sur les travaux de Seymour Chatman, Boris Upensky, Meir Sternberg, Norman Petersen et Gérard Genette. Dans un second temps, il fait une analyse de l’évangile de Jean selon la perspective littéraire retenue (le narrateur, l’intrigue, le temps…). Ensuite, Culpepper consacre tout un chapitre à la question du temps narratif qui, il est vrai, est particulièrement important pour comprendre l’évangile de Jean. Il s’appuie ici principalement sur Genette. Surtout, sa prise en compte du lecteur est plus importante et plus explicite que dans les deux ouvrages précédemment présentés. Après avoir fait le constat que la population des lecteurs est en train de croître dangereusement (il liste les « lecteur visé, lecteur implicite, lecteur historique, lecteur modèle, lecteur ridiculisé, lecteur idéal », p. 205), il parvient à dessiner les contours du lecteur implicite du quatrième évangile avec clarté. Il ressort finalement de cet examen anatomique de l’évangile de Jean une synthèse neuve et équilibrée qui a contribué sans conteste à donner à l’analyse narrative ses lettres de noblesses. Degré de technicité de l’ouvrage : 3/5 Struthers-Malbon, Elizabeth, In the Company of Jesus. Characters in Mark’s Gospel, Louisville : Westminster / John Knox Press, 2000.Elizabeth Struthers-Malbon s’est fait connaître par son livre Narrative Space and Mythic Meaning in Mark publié en 1986. Elle y faisait une analyse du cadre géographique du deuxième évangile principalement inspirée du structuralisme de Lévi-Strauss, mais aussi des critiques de la rédaction faites par Marxen et Kleber. Quelques années plus tard, dans un ouvrage collectif [6] présentant cinq nouvelles approches appliquées à l’étude de Marc (analyse narrative, analyse de la réponse du lecteur, déconstructionisme, approche féministe, approche socio-narrative), le chapitre sur l’analyse narrative apparaissait sous la plume de Struthers-Malbon. L’auteur de In the Company of Jesus fait effectivement partie de ceux qui relient fortement l’analyse narrative au structuralisme. Ainsi, les oppositions binaires jouent-elles un grand rôle chez elle, spécialement l’opposition géographique entre territoires païens et territoires juifs chez Marc. Alors que Rhoads et Michie, puis Culpepper, avaient choisi d’étudier les anatomies littéraires des deuxième et quatrième évangiles dans leur ensemble (narrateur, cadre, intrigue, personnages, temps narratif, lecteur), Struthers Malbon décide de se concentrer sur l’examen des personnages de l’évangile de Marc. Les sept chapitres présentés dans l’ouvrage sont la reprise d’articles parus entre 1983 et 1994. La thèse qui les traverse est qu’une des clés principales de compréhension du récit marcien réside dans la compréhension des interactions et interrelations entre les personnages. Pour entrer dans cette compréhension, après avoir présenté sommairement les éléments nécessaires au fonctionnement narratif du texte, l’auteur consacre trois chapitres aux personnages qui suivent Jésus (disciples, foules), un chapitre aux autorités juives, et deux chapitres aux personnages secondaires (minor characters). L’unification des articles compilés dans cet ouvrage n’est pas optimale. Des transitions plus fournies auraient été bienvenues entre les différents chapitres qui, par ailleurs, sont de tenue inégale. Le chapitre 4 intitulé « Text and Contexts », apparaît un peu comme un corps étranger. Bien que finalement rattaché à l’interprétation des disciples chez Marc, il constituait d’abord un écrit de nature polémique se positionnant vis-à-vis du livre de Werner Kelber, The Oral and the Written Gospel [7]. Il contraste singulièrement avec les autres chapitres, notamment le chapitre 3 (« Disciples / Crowds / Whoever ») qui présente avec beaucoup de finesse les stratégies marciennes de séduction du lecteur obtenues grâce au jeu des personnages. Degré de technicité de l’ouvrage : 3/5. Moore, Stephen D., Literary Criticism and the Gospels, New Haven and London : Yale University Press, 1989.Avec Literary Criticism and the Gospel (1989) a paru la première évaluation conséquente du foisonnement des nouvelles études littéraires des évangiles et des Actes. Œuvre d’un irlandais (doctorat au Trinity College, Dublin) enseignant à la fois en Europe et aux Etats-Unis, ce livre ardu se place non plus sur le plan d’une introduction à la pratique de l’analyse narrative, mais au niveau d’une réflexion d’ensemble sur la place des approches littéraires récentes dans le champ de l’herméneutique biblique en général. L’objectif de l’auteur est de faire, d’une part, les « relevés topographique et sismographique » (p. xvi) de la nouvelle critique littéraire des évangiles (new literary criticism of the Gospels), c’est-à-dire d’en donner la carte et les zones encore en mouvement, et d’autre part d’en faire la critique, ou « métacritique » (critique de cette critique littéraire nouvelle, p. xvii). Le livre est divisé en deux parties. La première partie, « Gospel Criticism as Narrative Criticism », décrit généalogiquement la mutation de la critique de la rédaction (redaction criticism) vers la critique de la composition (composition criticism) puis vers ce qui est maintenant appelée l’analyse narrative (narrative criticism). Moore situe avec clarté l’analyse narrative des évangiles dans le champ plus large de la critique littéraire en faisant remarquer que le terme « analyse narrative », forgé uniquement par les biblistes dans une visée quelque peu formaliste [8], semble anachronique et fade pour les spécialistes de la critique littéraire profane. La seconde partie du livre, « Gospel Criticism as Reading », montre comment le lecteur n’est plus maintenant simplement approché comme un objet stable inscrit dans le texte, mais en terme de théories de l’acte de lecture plus complexes. Par ce livre, Moore s’est imposé comme un des théoriciens de la nouvelle critique littéraire dans le domaine de l’herméneutique biblique. Sa lecture requiert des connaissances préalables en matière philosophique et herméneutique, ainsi qu’une connaissance minimum, entre autres, des œuvres de Bultmann, Gadamer, Derrida. L’investissement nécessaire est donc réel mais le gain de compréhension sur l’état de l’herméneutique biblique actuelle récompensera une lecture parfois aride d’un livre toujours rigoureux. Degré de technicité de l’ouvrage : 5/5. Tolbert, Mary Ann, Sowing the Gospel, Minneapolis : Fortress Press, 1989.Ce livre mérite largement sa place dans cette liste de dix ouvrages importants en narrativité, même s’il sort un peu des sentiers battus. Le sous-titre de l’ouvrage, « Le monde de Marc selon une perspective historico-littéraire », donne le ton. Dans Sowing the Gospel, l’intention première de Mary Ann Tolbert est de faire un travail historico-littéraire, c’est-à-dire qui essaie de situer l’évangile de Marc parmi les courants littéraires de la fin du 1er siècle après JC. La première partie du livre vise à prendre parti sur certaines données de départ concernant le deuxième évangile, et à construire un modèle de lecture. Après avoir défini le genre littéraire d’un ouvrage comme « répertoire de conventions qui guide à la fois les lecteurs et les auteurs, […] donc comme un motif fluctuant à partir duquel des adaptations peuvent être faites » (p. 50), Tolbert fait un de ses choix de départ les plus décisifs en catégorisant l’évangile de Marc comme littérature populaire hellénistique. Elle use d’une analogie éclairante. Pour elle, le traité de Xénophon relatif à Socrate, Les Mémorables, aurait le même rapport à l’évangile de Marc que Crime et châtiment de Dostoïevski avec Le meurtre de Roger Ackroyd, d’Agatha Christie. Les premiers sont écrits pour des élites d’une certaine culture, les seconds émargent à ce qu’elle appelle « la culture et la littérature populaire » (p. 60). Cette option de départ oriente les contours de son approche de Marc, que l’on peut résumer en trois points : 1) éviter de se référer aux traditions pré-marciennes et aux interprétations reposant sur les évangiles de Matthieu et de Luc ; 2) utiliser des outils littéraires qui préservent l’unité du texte et qui éclairent l’intégralité de sa structure ; 3) avoir toujours en tête les caractéristiques de l’auditoire primitif de Marc (authorial audience), de la rhétorique gréco-romaine et de la culture populaire du premier siècle. Ayant déterminé son type d’approche, l’auteur se lance dans un second temps dans la lecture de l’évangile. Après un repérage d’ensemble qui met à jour les grandes divisions rhétoriques et narratives, Tolbert repère deux paraboles dont elle relève une fonction d’aide à l’interprétation et à la mémorisation pour les lecteurs : la parabole du semeur (Mc 4,3-8.14-20) et la parabole des vignerons homicides (Mc 12,1-11). Placées à des moments stratégiques de la narration, ces deux paraboles constituent les clés d’interprétation pour chacune des deux parties de l’évangile : Jésus est le semeur de la Parole (Mc 1-8) et l’héritier de la vigne (Mc 8-16). Ainsi, Tolbert affirme que la christologie de Marc n’est pas seulement à chercher dans les titres christologiques (fils de Dieu, fils de l’homme, fils de David, Christ) mais aussi dans la texture narrative de l’œuvre. À la fin de sa première partie, théorique, Tolbert prévenait son lecteur qu’il devait se garder de ne pas juger trop vite Sowing the Gospel, mais devait attendre d’être arrivé à la fin de la seconde partie de son livre, car « le test de passage du pudding ne se passe qu’en le goûtant » (p. 83). Au terme de l’ouvrage, le test est réussi. La contribution de Tolbert est substantielle, non seulement pour l’analyse narrative du deuxième évangile, mais surtout pour sa recherche d’articulation entre les approches littéraire et historique du texte biblique. Degré de technicité de l’ouvrage : 3/5. Powell, Mark Allan, What is Narrative Criticism ?, Minneapolis : Fortress Press, 1990.Literary Criticism and the Gospels (de Stephen Moore) fut, comme nous l’avons vu, la première évaluation conséquente des nouvelles études littéraires des évangiles et des Actes. Un an plus tard paraissait What is Narrative Criticism ?, de Mark Allan Powell, considéré comme « la première introduction à l’analyse narrative » [9]. Dans ce petit livre d’une centaine de pages, Powell cherche à présenter l’analyse narrative (narrative criticism) dans ses grandes lignes. Sa présentation se développe en sept chapitres, trois déployant une réflexion sur la méthode en général, les quatre autres décrivant son fonctionnement pratique. Son point de départ est la description du changement de paradigme que les études bibliques ont connu dans les cinquante dernières années du 20e siècle. L’auteur situe les nouvelles approches littéraires par rapport à l’exégèse historico-critique, montrant qu’elles sont non pas concurrentes mais complémentaires, puisqu’elles répondent à des questions différentes. Dans le chapitre 2, Powell dresse ensuite la carte de la critique littéraire actuelle, telle qu’elle s’est développée depuis les années 1940. Après avoir donné des critères pour localiser les approches dans ce champ (accent mis sur l’auteur, sur le texte, sur le lecteur, ou sur le monde), il décrit la genèse et les caractéristiques principales de l’analyse structurale, l’analyse rhétorique, l’analyse de la réponse du lecteur et l’analyse narrative. Ayant ainsi montré que l’analyse narrative n’est qu’une des approches issues de la nouvelle critique littéraire, Powell décrit ensuite comment cette méthode étudie la rhétorique d’un texte (chapitre 3), sa mise en intrigue (chapitre 4), sa manière d’organiser les personnages (chapitre 5), son cadre (chapitre 6). Au chapitre 7, l’auteur entend faire un bilan de l’analyse narrative qu’il a présentée. Quelles sont ses forces et ses faiblesses ? Il liste et développe huit apports de la méthode, et cinq objections qui lui sont habituellement opposées. Ce livre répond à un réel besoin. Il organise un domaine en plein foisonnement et guide son lecteur dans ce labyrinthe de la nouvelle critique littéraire de façon limpide sans être simpliste. Il est à recommander comme l’introduction la plus abordable et la plus rapide à l’analyse narrative. Sans nul doute une de ses meilleures portes d’entrée. Degré de technicité de l’ouvrage : 2/5. Fowler, Robert M., Let the Reader Understand. Reader Response Criticism and the Gospel of Mark, Minneapolis : Fortress Press, 1991.S’il est un nom fortement identifié aux Etats-Unis avec le courant de l’analyse de la réponse du lecteur, c’est probablement celui de Robert M. Fowler ! Remarqué au début des années 1980 pour sa thèse de doctorat, Loaves and Fishes : The Function of the Feeding Stories in the Gospel of Mark [10], c’est pourtant dix ans plus tard avec Let the Reader Understand que Fowler est devenu un des chefs de file de cette approche littéraire centrée sur le lecteur. Il ne faudrait pas toutefois penser que Fowler, parce qu’il met le lecteur en lumière, tomberait dans un subjectivisme interprétatif sans limites. Dans la première partie de son ouvrage (chapitres 1-3), il théorise l’expérience de la lecture en définissant cette dernière comme une expérience temporelle, une série complexe de réponses aux mots tels qu’ils se suivent. Dans un tel modèle, le sens ne se laisse pas décrire comme un contenu, une série de données informatives, mais comme un événement où l’auteur et le lecteur sont liés ensemble par le texte (p. 47). La seconde partie du livre montre comment l’auteur du deuxième évangile tente d’imposer ses vues (son monde) au lecteur. La contribution la plus importante de cette analyse très détaillée est sans doute constituée par les chapitres 7 (sur la rhétorique de désorientation du lecteur) et 8 (sur les ambiguïtés et opacités volontaires du texte). Fowler y montre comment l’évangile guide ses lecteurs en dehors des sentiers battus, amène ceux-ci à s’interroger et à endosser la responsabilité de leur réponse au Jésus de Marc. La lecture de cet ouvrage assez technique reste une des meilleures entrées dans le monde de l’analyse de la réponse du lecteur. La question se pose immanquablement : le lecteur peut-il se laisser manœuvrer ainsi que Fowler le décrit ? Ce livre vaut donc au moins d’être lu pour sa capacité de provocation et pour sa stimulation à réfléchir la nature de l’acte de lecture. Degré de technicité de l’ouvrage : 4/5. Darr, John A., On Character Building. The Reader and the Rhetoric of Characterization in Luke-Acts, Louisville, KY : Westminster/John Knox Press, 1992.John A. Darr est professeur assistant à Boston College. Ses travaux, principalement sur Luc et les Actes des Apôtres, sont à classer dans le courant de l’analyse de la réponse du lecteur. Son objectif dans ce livre est de mettre en lumière le jeu de la construction des personnages à laquelle procède le lecteur de Luc-Actes. Au seuil de cet ouvrage, Darr présente sa théorie de l’acte de lecture. Celle-ci est inspirée principalement des travaux de W. Iser, E. Hirsch, G. Steiner et S. Fish. Comme c’était déjà le cas chez Tolbert (Sowing the Gospel), sa théorie de lecture représente un effort notable pour intégrer le paramètre historique dans une approche narrative. Sans entrer dans le détail de l’appareillage herméneutique conséquent que Darr met en place, retenons en un des traits les plus importants : le lecteur, stimulé par la rhétorique du texte, construit les personnages au fur et à mesure de sa lecture. Pour prendre une image informatique, le lecteur construit son appréciation des personnages en procédant à un certain nombre d’opérations (mentales) qui, apportant des données nouvelles chapitre après chapitre, transforment son jugement sur tel ou tel personnage du récit. Après un chapitre 2 où il présente, d’une part, certains outils développés par l’analyse narrative pour étudier le jeu des personnages dans un récit, et, d’autre part, l’état de la question des personnages de Luc-Actes chez les spécialistes, l’auteur présente ensuite quatre études de personnages lucaniens qui lui permettent de décrire au niveau théorique les effets que le texte vise à produire chez le lecteur quant à ses personnages. En étudiant Jean le Baptiste (chapitre 3), Darr montre comment le lecteur façonne une image du personnage en lisant séquentiellement le texte. Cette image sert à créer une tension chez le lecteur (Jean et ses disciples vont-ils oui ou non finir par reconnaître Jésus comme le messie ?) qui ne sera résolue que plus tard dans les Actes, quand Paul rencontrera les disciples de Jean à Éphèse. Au chapitre 4, l’auteur se penche sur la caractérisation des pharisiens comme point d’appui pour une rhétorique de la perception. Le chapitre 5, « Hérode le renard », traite de l’utilisation de la métaphore dans la construction des personnages. Enfin, le dernier chapitre, sur Hérode le Tétrarque, établit l’importance des données extratextuelles que le texte requiert de la part de son lecteur. Cet ouvrage est une contribution importante à l’analyse de la réponse du lecteur, qui, au sein de la nouvelle critique littéraire, a été reconnue de façon croissante pendant les années 1990. L’effort herméneutique déployé dans les premiers chapitres et poursuivi dans les chapitres d’application (chapitres 3 à 6) est à saluer. Sur un échantillon de personnages au nombre restreint, Darr a creusé un sillon qui mériterait d’être prolongé en une théorie plus globale de l’art de la caractérisation des personnages chez Luc-Actes. Degré de technicité de l’ouvrage : 3/5. Smith, Stephen H., A Lion with Wings. A Narrative-Critical Approach to Mark’s Gospel, Sheffield (UK) : Sheffield Academic Press, 1996, 258 p.Quatorze ans après le livre de Rhoads et Michie, Mark as Story, et sept ans après celui de Moore, Literary Criticism and the Gospel, l’ouvrage de Stephen H. Smith se présente comme une bonne récapitulation des résultats obtenus par les analyses narrative et de la réponse du lecteur appliquées à l’évangile de Marc. La bibliographie du livre, qui compte plus de deux cents titres de monographies et d’articles, témoigne de l’effort de connaissance du domaine effectué par Smith. Dans la préface, l’auteur indique que le modèle de son travail est Anatomy of the Fourth Gospel (Culpepper). Le lecteur qui jette un œil rapide sur le plan de A Lion with Wings y voit effectivement des titres tels que « Auteur, lecteur et texte » (chapitre 1), « Les personnages » (chapitre 2), « L’intrigue » (chapitre 3), « Cadre temporel et cadre géographique » (chapitre 4), « Point de vue » (chapitre 5), « Ironie » (chapitre 6). À juste titre, il peut alors se demander ce qu’apporte de neuf cet ouvrage dont un grand nombre de titres se retrouvent en Mark as Story et Let the Reader Understand. L’apport est triple. Tout d’abord, le premier chapitre est une excellente synthèse méthodologique où Smith fait un essai de clarification des rapports entre analyse narrative et analyse de la réponse du lecteur (p. 18-22). Il y dresse également une liste intéressante des opérations mentales auxquelles se prête tout lecteur qui aborde un texte (p. 43-47). Le deuxième apport appréciable de son livre consiste à faire l’état de la question de façon détaillée pour chacun des sujets des chapitres (personnages, intrigue, temps et espace…). Enfin, son traitement de l’ironie marcienne est sans doute la contribution la plus neuve de ce livre. Il y consacre un plein chapitre très éclairant. Ce livre ne restera sans doute pas dans l’histoire de l’analyse narrative des récits bibliques comme un livre-phare qui aurait ouvert une voie nouvelle, mais plutôt comme une récapitulation et un bon condensé des résultats obtenus par cette méthode en quatorze années d’étude du deuxième évangile. Degré de technicité de l’ouvrage : 4/5. [1]Alter confine son étude à la Bible hébraïque, mais son ouvrage a cependant des implications pour l’étude du Nouveau Testament. [2]Moore, Stephen D., Literary Criticism and the Gospels, New Haven and London : Yale University Press, 1989, p. 7, note 6 [3]Ce paradigme littéraire est ainsi qualifié par opposition au paradigme historique qui sous-tendait la méthode historico-critique. [4]Pour la seconde édition (1999), Joanna Dewey a rejoint David Rhoads et Donald Michie comme co-auteur. [5]The Johannine School : An Evaluation of the Johannine-School Hypothesis Based on an Investigation of the Nature of Ancient Schools, Missoula (Mont.) : Scholar Press, 1975, Society of Biblical Literature Dissertation Series 26. [6] Anderson, Janice C. and Moore, Stephen D. (ed.), Mark and Method. New Approaches in Biblical Studies, Minneapolis : Fortress Press, 1992. [7] Kelber, Werner, H., The Oral and the Written Gospel : The Hermeneutics of Speaking and Writting in the Synoptic Tradition, Mark, Paul, and Q, Philadelphia : Fortress, 1983. [8]Dans toute théorie herméneutique, la part donnée au lecteur ou au texte dans la production du sens lors de l’acte de lecture peut être plus ou moins grande. Les positions générales sur ce sujet vont du formalisme au constructivisme. Le formalisme considère que la signification est contenue (programmée) dans le texte et que le lecteur la reçoit sans effort lors de la lecture ; le texte construit alors le sens dans le lecteur. Le constructivisme, au contraire, voit le lecteur comme pôle d’élaboration du sens, à partir du texte, mais le sens pouvant déborder de beaucoup le texte par projection de la subjectivité du lecteur. [9]Svartvik, Jesper, Mark and Mission. Mk 7:1-23 in its Narrative and Historical Contexts, Stockholm : Almqvist & Wiksell International, 2000, p. 51 [10]Chico (CA) : Scholars Press, 1981, Society of Biblical Literature Dissertation Series, n° 54. Réagir à l'articleCliquez sur l'enveloppe. 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