| Dernière mise à jour : 15 novembre 2009 | ||||
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Difficultés et acquis d’un Coréen étudiant la théologie en FranceFaire des études de théologie en France pour un Coréen, c’est d’une certaine manière étudier enfin des théologiens européens dans leur propre langue. Pour mieux préciser la situation qui fut la mienne, j’ose ces quelques mots provocants : « Pourquoi enseigner aux séminaristes coréens d’abord la théologie occidentale au lieu de la doctrine de l’Église, au risque de provoquer des confusions dans leur foi ? » Cette question d’un professeur du séminaire de mon diocèse caractérise bien, me semble-t-il, la double crise touchant le statut de la théologie dans l’Église de Corée : cette théologie, réservée surtout à la formation des futurs prêtres et des laïcs responsables, en reste souvent à la « traduction » des documents officiels de l’Église romaine et de livres importés. Étudier la théologie en France revêt donc pour nous des aspects particuliers. N’est-ce pas ajouter à d’autres une nouvelle théologie tout aussi étrangère ? Et puis, pourquoi étudier ici, en France ? Qu’apprendra-t-on dans cette vieille Église que l’on dit en déclin, si ce n’est en ruine ? En effet, l’Église de France, à laquelle pourtant l’Église de Corée doit beaucoup, n’est guère connue de nous que pour la crise qu’elle est en train de vivre. Et on se demande spontanément pourquoi apprendre en France une théologie qui n’y est peut-être pas pour rien ? Pour répondre à ces questions, je voudrais évoquer certaines difficultés rencontrées au cours des neuf années vécues ici, ainsi que quelques précieux acquis. Il y a d’abord la difficulté de la langue. Apprendre une langue étrangère, on le sait, ce n’est pas seulement changer de mots ou de grammaire, mais entrer dans un autre monde, une autre culture. Or, la culture, ce n’est pas seulement des chansons ou quelques monuments historiques, mais une manière de penser, de parler, de juger, de se comporter, bref, de vivre… En vivant la difficulté de la langue comme un handicap, et la différence de culture comme une menace, on réagit d’abord en jugeant l’autre. Une sorte de résistance s’opère en soi devant cette culture étrangère et étrange. Mais pour y entrer vraiment, il faut à un moment donné cesser de juger l’autre et se décider. Cette expérience est vécue comme une épreuve d’autant plus difficile à surmonter qu’elle demande de laisser de côté sa propre culture. Cette expérience est douloureuse parce qu’elle suppose un certain déplacement, et fait courir le risque de perdre sa propre identité. Seuls ceux qui l’osent comprennent que c’est là le seul moyen d’entrer dans une autre culture, aussi bonne et humaine que la leur. J’ai d’abord parlé des difficultés de la langue et de la culture, parce que ce sont celles que j’ai rencontrées ici, à la Catho. En effet, étudier la théologie en France, ce n’est pas seulement changer de langue ou de système universitaire, c’est entrer dans la vie concrète de l’Église de France, dans sa manière de penser et de vivre la foi, avec sa langue et sa culture. Cette aventure est peut-être la plus difficile, car elle est un véritable combat spirituel accompagné de moments de sécheresse et de nuits obscures, mais qui débouche sur la découverte d’une richesse extraordinaire. L’Église de France que j’ai rencontrée en vivant avec ses chrétiens et en constatant la situation concrète qui est la sienne, est certes vieille, fatiguée et pauvre, et vit difficilement sa foi dans cette société laïcisée et quelque peu hostile. Mais au-delà de ces difficultés visibles, j’ai aussi rencontré une Église jeune et spirituellement riche. Combien ai-je rencontré de chrétiens vivant leur foi dans la joie et la simplicité du cœur, puisant aux sources de la tradition spirituelle ! J’ai compris que, pauvre au sens évangélique du terme, c’est-à-dire n’ayant que l’Évangile de Jésus où s’appuyer, cette Église peut être libre de certaines formes de pouvoir, et a plus de chance de vivre sa foi, étant proche de l’essentiel. En lisant des théologiens et en suivant leur réflexion profonde sur la foi, j’ai également appris que la pauvreté de cette Église et sa situation défavorable les portent à réfléchir inlassablement pour articuler le message chrétien et la situation concrète dans laquelle il est annoncé, et qu’il est des conditions dans lesquelles la foi est compréhensible, acceptable et même désirable. Cette situation fait découvrir intensément dans quelle mesure l’Évangile de Jésus est salvifique, nous concerne tous, et pénètre au plus profond de notre existence. Elle m’a fait m’interroger sur nous, chrétiens de Corée : sommes-nous vraiment transformés par ce que nous enseignons et confessons, par cette pauvreté que réclame l’Évangile de Jésus ? Avons-nous pleinement réalisé le sens authentique de son message pour nous aujourd’hui ? Une autre difficulté concerne la méthode de théologie pratiquée ici, à l’ICP. En m’enseignant comment analyser un texte selon la formule « problématique, thèse, argumentation », on ne me demande pas seulement de comprendre la pensée d’un auteur, mais de formuler ma propre pensée, ce qui n’est pas toujours évident pour le Coréen que je suis. S’il m’est difficile de trouver la problématique d’un auteur, il l’est plus encore d’établir la mienne ! Quelle est ta problématique ? Lassé d’entendre cette question horrible, je me disais souvent : « Mais la théologie est une réflexion sur la foi et non sur une problématique ! » Certains collègues disaient encore : « Pourquoi poser le problème, alors que nous avons déjà la réponse ? » Dans l’assimilation de cette méthode, j’ai rencontré une double difficulté. Il est d’abord difficile d’entrer vraiment dans la pensée d’un auteur, car cela demande un certain déplacement de ma pensée, et exige que je sorte de mon contexte. L’étudiant aborde souvent un auteur à la lumière de son propre contexte, et le juge facilement, persuadé de l’avoir compris. Mais, comme le dit souvent le Père Gagey, tant qu’on n’a pas bien vu le vrai problème que l’auteur veut résoudre, on passe à côté. Il nous faut donc entrer dans la situation de l’auteur et réfléchir avec lui aux problèmes réels qu’il étudie des jours, des mois, voire des années. Cela demande beaucoup d’efforts. Mais c’est par ce laborieux déplacement de soi que l’on peut enfin comprendre un auteur. Mais s’il est difficile d’entrer dans la pensée d’un auteur, il l’est aussi d’en sortir. Nous avons tous vécu cette expérience : une fois lu le texte d’un grand auteur, nous avons l’impression que tout est dit et résolu et, éblouis par sa pensée, que nous n’avons qu’à la redire. Or, je dois comprendre que la thèse de l’auteur répond à un problème concret posé dans une situation particulière, et qu’il me faut revenir à ma propre situation pour y voir des problèmes qui se posent réellement. J’ai également découvert que l’objectif final de la réflexion théologique n’est pas seulement de résoudre tel ou tel problème, mais de revenir au cœur de la foi pour explorer son intelligence. J’ai donc compris que ce que j’avais à apprendre dans cette école n’était pas un certain nombre d’« enseignements » à « transporter » dans mon pays, mais la manière de penser théologiquement, c’est-à-dire de discerner des problèmes qui se posent réellement dans la vie concrète des chrétiens de Corée et de revenir à la source de la foi chrétienne que sont l’Écriture et la Tradition. Je peux enfin répondre à la question posée au début : étudier la théologie en France, n’est-ce pas ajouter une autre théologie ? Je dirai que non, parce que l’inlassable aller-retour entre la pensée de l’autre et ma propre situation permet de vivre plus richement le mystère chrétien, cet amour infini de Dieu manifesté dans la mort et la résurrection de Jésus-Christ, et m’appelle à inventer de nouvelles expressions et pratiques de la foi dans ma propre langue et culture, en puisant dans les ressources qui sont miennes. C’est ainsi que l’on peut transmettre authentiquement la doctrine de l’Église, qui n’est autre chose que l’Évangile de Jésus qui nous fait vivre aujourd’hui. L’inlassable aller-retour pour une meilleure intelligence de la foi, telle est la tâche essentielle à laquelle je me sens appelé parmi les chercheurs qui veulent rendre un humble service à l’Évangile de Jésus et à son Église. Réagir à l'articleCliquez sur l'enveloppe. Les mails sont envoyés au secrétariat de la revue Theologicum. 2001-2010 Revue Theologicum
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