| Dernière mise à jour : 15 novembre 2009 | ||||
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Le phénomène de traduction pendant la période de l’évangélisation missionnaireLes découvertes de l’expérience de la traduction [1]
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La rencontre de l’Afrique avec le christianisme
Le problème de la traduction est lié à la rencontre de l’Afrique avec le christianisme. C’est une lapalissade de rappeler que le christianisme qu’une grande partie de l’Afrique découvre aux XVIIIe et XIXe siècles lui arrive chargé d’une longue tradition d’élaboration théologique à travers laquelle les penseurs ont voulu exprimer le donné révélé. Nous ne pouvons pas non plus oublier toute l’influence des courants philosophiques de la tradition gréco-latine dans cette œuvre d’élaboration : emprunt et réorientation du sens de certains concepts issus originellement du langage philosophique et païen de la Rome ou de la Grèce antiques. L’on comprend aisément la nécessité et la difficulté d’exprimer toute cette richesse conceptuelle et théologique, glanée au long de l’histoire, dans des catégories de langues et de cultures africaines au moment de l’évangélisation missionnaire. C’est ainsi que le travail de traduction va se faire soit par la reprise pure et simple de mots existant dans le langage de la culture ambiante, soit par l’introduction de certains concepts latins, grecs, allemands ou anglais pour mieux exprimer la nouveauté du christianisme, soit encore par une réorientation du sens originel de certains concepts auxquels on attribue une nouvelle charge sémantique. 1. La recherche des équivalences linguistiques et conceptuelles dans la langue du milieu Dans beaucoup de cas, le souci des missionnaires a été d’exprimer la foi chrétienne dans le génie linguistique de chaque peuple. Il y a eu un véritable travail d’élaboration théologique par la recherche des équivalences, pour exprimer la réalité chrétienne en empruntant au langage et à la vision du monde du peuple à évangéliser. Dans le cas du Sud-Cameroun, on note ce souci chez le Père pallottin allemand Hermann Nekes (1875-1945). Chez les Beti du Cameroun, le terme avenan (changement) traduit la transsubstantiation ; nduan (plongé), le baptême. Parfois il y a une évolution d’une première traduction vers une nouvelle considérée comme plus adéquate à la réalité qu’on veut exprimer. C’est le travail du courant de l’inculturation. Ainsi, on est parti de la première traduction du sacrement de la confirmation (firmus) pour aboutir à l’expression « sakrament ngul » (sacrement de la force). Cependant, il faut noter que cette œuvre d’intégration de la langue beti dans le christianisme va rencontrer bien des résistances chez les nouveaux chrétiens « évolués » beti, qui y voient une profanation du caractère sacré du christianisme. Même les catéchistes qui collaborent avec le Père Hermann Nekes dans l’œuvre de traduction (vers 1910-1916) font preuve d’une prudence paralysante. Ils sont souvent freinés par un trop grand souci de respectabilité et de l’évolution. Ils hésitent ainsi à puiser dans la culture ou l’ancienne religion beti les équivalents du vocabulaire religieux chrétien [2] – peut-être veulent-ils garder une certaine distance d’étrangeté nécessaire à la rencontre du divin. Ne sont-ils pas déjà habités par cette tradition du secret et du langage codé en usage dans la religion traditionnelle beti ? Toujours est-il qu’ils sont indignés par la proposition du Père Nekes de récupérer quelques mots et expressions culturelles et cultuelles des Beti pour les introduire dans le christianisme [3]. C’est le cas par exemple du mot « nkug » qui désigne le génie (esprit) dans la religion beti. Hermann Nekes veut en faire la traduction du concept chrétien « ange ». Les catéchistes lui préféreront le concept germanisé « engeles ». À travers ce refus et bien d’autres du même genre, on décèle une volonté de la jeune génération gagnée au christianisme de se distinguer de la vieille accrochée aux traditions ancestrales, et de paraître plus « évoluées ». Mais au-delà de ce complexe, il nous semble qu’il y a au fond une volonté d’éviter tout syncrétisme et toute méprise dans la signification profonde des choses, et qui seraient véhiculés par le vocabulaire amalgamé d’expressions religieuses différentes. Dans le domaine de la liturgie [4], il y a eu une première étape qui a consisté à traduire les cantiques allemands ou français en langue locale. Mais le grand risque ici est qu’on pourrait aboutir à des contresens inimaginables, dans une langue à tons comme l’éwondo. L’exemple patent est cette phrase d’un cantique traduit de l’allemand : « Tu es bon et miséricordieux… » Parce qu’on a voulu garder la tonalité allemande originelle, on aboutit à une prononciation « one mben, otoa fe ngol », qui veut dire : « Tu es le gourdin et tu es l’anguille ». 2. L’introduction de concepts nouveaux empruntés d’une autre langue Confrontés à la difficulté de trouver des équivalences dans les langues africaines, les missionnaires n’ont pas hésité à emprunter des concepts en usage dans la tradition chrétienne pour les introduire directement dans le langage courant des peuples à évangéliser. C’est ainsi que beaucoup de mots se retrouvent dans les langues africaines : sakrament, Kommeneyon, mes, engeles, especies, gratsia, armozen, waine, trinitas, person, hablas, firmus, hostia… Ces expressions sont tellement intégrées dans le langage courant qu’on a souvent tendance à perdre de vue leur étrangeté. 3. La transformation sémantique de concepts jadis utilisés dans la langue locale – pour désigner Dieu : Zamba, Ntondobe… Dans bien des cas, la transformation sémantique s’est faite sans grande difficulté. C’est le cas par exemple des vocables servant à désigner Dieu. On remarque généralement que le missionnaire n’invente pas le concept fondamental pour désigner l’Être suprême : il le trouve dans le milieu ambiant. Son travail sera de donner un contenu chrétien à une réalité déjà connue. C’est le cas des mots Zamba et Ntondobe chez les Beti du Cameroun [5]. Le concept Zamba résulte d’un questionnement de l’homme vis-à-vis de l’univers. Il s’interroge : Za (= qui ?) + Mba (m est un préfixe de formation du substantif + ba, le suffixe qui signifie « créer, forger »). En éwondo, le sens profond d’un mot réside dans son préfixe ou radical. Ainsi, ba signifie « planter, façonner, créer ». Donc « Za mba » veut dire mot à mot « qui créateur ? [6] ». Pierre Mviéna propose par ailleurs une autre façon de décomposer ce mot « Zamba » : « Za ambaa », i.e. « qui a toujours existé ? ». Ici, Zamba désigne « celui qui a toujours été ce qu’il est et le restera toujours » [7]. Il en est de même du mot Ntondo-Öbe (le Dieu-Providence), formé par le préfixe N et le verbe tondo qui veut dire « étayer, soutenir ». Ntondo veut dire « celui qui soutient » (ce mot ne s’applique qu’à Dieu). D’où Ntondo-Öbe signifie : « Dieu-Tuteur de l’œuvre élégante sortie de ses mains » [8]. Conclusion : la traduction pendant la période missionnaire apparaît comme une œuvre qui amène le missionnaire à s’interroger sur l’adéquation de certains concepts à la réalité de la culture ambiante. L’intégration presque facile des concepts pour désigner l’Être premier (Zamba, Ntondobe) tranche avec la réticence qu’on observe par rapport à d’autres concepts (nkug). Cela montre non seulement que tous les mots n’ont pas la même plasticité, mais aussi que la traduction est le résultat d’un consensus entre plusieurs acteurs. Il faut tenir compte des différences de références symboliques entre les cultures. L’œuvre de traduction n’est pas un diktat du traducteur. Elle implique une dimension de réception et d’intégration de la traduction par le peuple. Il y a là un vaste champ de recherche pour tous ceux qui voudraient s’aventurer dans cet univers culturel. [1] Il est important de noter que j’appartiens personnellement à cette jeune génération d’Africains qui apprennent le français ou l’anglais en même temps que leur langue maternelle. Par conséquent, le choc de la traduction ne résonne pas de la même manière que pour la génération de ceux qui ont connu les premières traductions et la nécessité d’intégrer de nouveaux concepts dans leur langage ordinaire. J’essaierai donc de me situer dans l’un ou l’autre cas. Mon témoignage naît surtout au creuset de l’histoire missionnaire. [2] Cf. Philippe LABURTHE-TOLRA, Vers la Lumière ? ou le Désir d’Ariel : À propos des Beti du Cameroun, Sociologie de la conversion, Paris, Karthala, 1999, p. 240. [3] Ibid., p. 242. [4] L’introduction des chants en langues locales et des instruments traditionnels est freinée par la volonté des chrétiens beti de se démarquer de la culture locale et de paraître « plus évolués ». Ils sont viscéralement attachés au chant grégorien. Et au sein de la communauté chrétienne d’une station missionnaire, faire partie de la schola cantorum est une marque de prestige social. Ils tolèrent tout au plus la transcription des cantiques allemands en éwondo, tout en gardant la tonalité originelle. [5] D’où l’une des premières questions du catéchisme : « Qui est Dieu ? » Réponse : « Dieu est un pur esprit, infiniment parfait, créateur de tout… » [6] Il faut remarquer que le terme « Zamba » subit un changement de signification dans le christianisme. Dans la tradition, si ce terme désigne le créateur, le fabricant du monde, en revanche il ne désigne pas le Seigneur dont tout dépend et que les humains adorent, avec tous les attributs que le christianisme lui donne. [7] Cf. Pierre MVIÉNA, Univers culturel et religieux du peuple beti, Yaoundé, Saint-Paul, 1970, p. 73. On remarque que cette nouvelle interprétation trahit l’arrière-fond biblique avec lequel Pierre Mviéna lit l’univers religieux beti ! Il y a manifestement, dans cette traduction, une influence de la tradition judéo-chrétienne du buisson ardent ! [8] Ibid., p. 83. Réagir à l'articleCliquez sur l'enveloppe. Les mails sont envoyés au secrétariat de la revue Theologicum. 2001-2010 Revue Theologicum
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