Dernière mise à jour : 15 novembre 2009
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Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris

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La traduction comme acte théologique

Yara Matta

En guise d’introduction, je voudrais d’abord me situer rapidement à partir de deux points : d’où je viens et les études que je fais ici.

Tout d’abord, je suis libanaise chrétienne, de l’Église melkite byzantine à l’origine, maronite par adoption. Grosso modo : catholique orientale. La langue officielle de mon pays c’est l’arabe, décliné à l’oral dans un dialecte parlé : le libanais – lequel, en revanche, n’est pas écrit. Cependant, bien qu’ils ne soient pas francophones, les Libanais apprennent le français (ou l’anglais) dès la maternelle. D’ailleurs, la langue parlée comporte souvent des termes en français ou en anglais qui passent spontanément dans une conversation. C’est dire que le passage d’une langue à l’autre est un exercice courant, naturel, et que le français ne semble pas une langue tout à fait étrangère au Libanais qui arrive à Paris. Mais est-ce que l’enjeu de la question se réduit au fait de remplacer des mots par d’autres, ou même de s’exprimer dans une autre langue ? Pourquoi alors ce choc quand on continue ses études « supérieures » de théologie à Paris ?

En second lieu, je prépare à l’ICP une thèse en théologie dans le domaine exégétique. Là aussi, en option biblique, le problème de la traduction ne saurait être posé uniquement en termes de langues, anciennes ou modernes. Il ne s’agit pas d’une transposition du grec, de l’hébreu ou de l’araméen, ni non plus de pouvoir lire des commentaires incontournables en anglais ou en allemand, mais comme nous le savons tous, lire le texte biblique c’est déjà entrer dans une « traduction » (au sens large), dans une interprétation, dans un phénomène de « relecture infinie ». C’est déjà s’ouvrir humblement à une parole, l’accueillir et l’intérioriser, l’extérioriser et la transmettre.

Ces deux petites remarques introductives visent simplement à montrer la présence d’un déplacement mental continuel entre différentes langues, différents systèmes de pensée, différentes façons de s’exprimer et d’exprimer le monde. Donc, quand on m’a demandé ce petit témoignage dans le cadre de la session sur la traduction comme acte théologique, je me suis rendue compte que ce « vécu » permanent pourrait être « objectivable ».

En pensant à la française, j’ai voulu construire ma démarche en trois temps : 1°) Définir les termes : qu’est-ce que traduire et qu’est-ce qu’un acte théologique ? 2°) Poser la problématique en termes de tension dialectique. 3°) Construire une argumentation précise et charpentée en faveur de la tension fructueuse et porteuse de sens, en vue de convaincre les auditeurs de quelque chose dont ils sont déjà convaincus.

En pensant à la libanaise, je voulais plutôt partager de façon spontanée (qui semble spontanée) les difficultés rencontrées et surmontées, les efforts fournis, les acquis et les découvertes enrichissantes, sans oublier de souligner le lien historique, culturel et politique, fondamental et indéfectible, entre la France et le Liban (spécialement les Maronites).

Finalement, j’ai vu par hasard dans le métro une publicité pour des musées, des expositions de peinture et de sculpture, dont le titre était : « Mon Dieu, délivre-moi du modèle » ; je l’ai prié et j’ai changé d’avis. Je me propose donc simplement de faire l’état des lieux, c’est-à-dire de faire une énumération descriptive des opérations mentales auxquelles m’avait amenée la nécessité, à tout moment, de rendre compte de ma pensée dans une autre langue et dans un autre système culturel, d’une part ; ainsi que la nécessité, à tout moment, d’accéder à la pensée de l’autre aussi fidèlement que possible, d’autre part. Ceci (ces opérations mentales) à travers deux expériences vécues à l’ICP : les études et l’enseignement.

À propos des études, je ne puis parler d’un choc, comme certains d’entre nous ; c’est plutôt une secousse qui aide à ouvrir davantage les yeux pour capter plus de lumière, une secousse que je pourrais traduire (c’est le cas de le dire !) par trois passages :

A. Le passage de la métaphore au concept

Un mode d’approche de la réflexion théologique qui caractérise ma langue sémitique et ma culture proche-orientale, se définit par la progression de la pensée à travers des images, des impressions, des métaphores qui reprennent la même idée en spirale, dans un langage à la fois imagé et bien concret. Alors, pour comprendre et me faire comprendre, je devais traduire l’image ou l’impression en concept. Cette conceptualisation exige un travail d’abstraction, un classement des données pour les ordonner à un titre commun. Le problème, en effet, n’est pas de chercher un vocabulaire parallèle, mais de trouver un référent adéquat dans un nouveau système culturel. Pour illustrer ceci, un premier exemple tiré de la Bible : « Le Seigneur est mon rocher », « Il est mon bouclier ». Je pourrais mettre spontanément ces deux images côte à côte sans tellement les analyser ni les différencier dans l’expression du psalmiste qui veut déclarer sa confiance en Dieu. L’étude m’invite à analyser, à conceptualiser : le rocher peut évoquer la stabilité, la sécurité, l’appui solide et inébranlable, alors que l’image du bouclier est empruntée à la réalité de la guerre ou à l’attaqué qui a besoin de défenseur, elle exprime la défense face au danger. Dans un contexte différent, statique ou dynamique, le psalmiste exprime sa confiance en Dieu. On arrive à la conclusion théologique en analysant le contexte, les données littéraires, historiques, etc. Un autre exemple : comment exprimer correctement mon appartenance ecclésiale catholique sans être romaine de rite latin ? Inversement, il m’est difficile de trouver dans ma culture un référent « équivalent » pour la laïcité comme lieu de vie de personnes croyantes et confessantes. En tout cas, cela m’oblige à clarifier ma pensée et à relativiser les références.

B. Le passage de l’oral à l’écrit

Or, ce passage au concept se double d’un autre passage. Ma propre culture cultive davantage l’oral que l’écrit. D’ailleurs, beaucoup d’écrits arabes peuvent paraître redondants à un lecteur occidental, parsemés de contradictions et de redites, manquant d’organisation et mal structurés. Le passage d’une idée à une autre, ou d’un paragraphe à un autre, peut se faire facilement en arabe à l’aide de la conjonction de coordination « et » (comme le « waw » hébreu). Puis tout est mis comme dans un panier de fruits où l’on peut piocher, pourvu qu’il y ait des fruits et qu’ils soient bons. En français, il faut respecter l’espace et le temps, il faut trier, prendre un fruit après l’autre, le premier préparant le chemin au second, le dernier concluant normalement ce qui précède. L’une des difficultés donc est la rédaction théologique dans le système français. Les transitions sont importantes, non pas simplement pour varier les connecteurs logiques, mais pour montrer la construction de l’argumentation, la progression du débat. Les bonnes intuitions sont jaugées à la mesure d’une démarche cartésienne, logique, claire et précise. Dépasser l’approximatif et argumenter dans le moindre détail avant d’établir une conclusion, et une conclusion personnelle. Ceci m’amène à mon troisième point.

C. Le passage de la réception globale au sens critique

Encore un apport des études à Paris, c’est d’apprendre à dialoguer avec les auteurs. Oser une parole face à celle de grands théologiens, de grands exégètes ; se situer soi-même face à la parole d’un autre, réfléchir à sa propre façon de dire Dieu et de transmettre une expérience religieuse, ce n’est pas peu. Je comprends aujourd’hui la réflexion critique comme une opération de respect et d’humilité, je sais que si j’entre dans une démarche de vérité et de rationalité, je ne risque pas pour autant d’altérer mon appartenance ecclésiale engagée. Je garde parfois ma façon libanaise, plus prudente et moins directe, mais j’essaie de ne pas manquer à mon devoir de porter un regard et une parole critiques.

Ces trois passages ont initié un chemin qui dessinait d’abord une tension entre l’identité propre et l’ouverture, mais qui a fait découvrir l’ouverture comme composante constitutive de l’identité. Et ce sont ces trois axes que j’ai remontés dans l’opération de l’enseignement à l’ICP (j’ai sûrement été aidée par des enseignants de la maison et c’est l’occasion de les remercier), mais là aussi j’avais besoin de référents nouveaux, pour exprimer et clarifier le message à transmettre. Je me suis rendue attentive aux informations, je regardais la télévision, je lisais les journaux de la rue pour trouver des exemples parlants à utiliser au besoin. Je faisais donc le chemin inverse : du concept à l’image, du concept à la métaphore. De même, comme j’enseigne la Bible, j’ai dû aussi inviter le public à passer du texte « écrit » à « l’oral », aux relectures qu’il représente et cristallise, et finalement aiguiser ce sens critique respectueux avec un questionnement pertinent qui m’a aidée aussi à mieux comprendre et transmettre le processus de réception ecclésiale et communautaire du texte biblique. Voilà quelques aspects de l’acte théologique de la traduction tel que je le comprends au sein de la communauté, à la fois universitaire et confessante, de l’ICP.



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