| Dernière mise à jour : 25 juin 2009 | ||||
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Les Pères de l’Église et la liturgie
François Cassingena-Trévedy
Moine bénédictin de Ligugé Enseignant à l’Institut Supérieur de Liturgie Enseignant à l’Institut Supérieur de Théologie des Arts Collabore à la collection « Sources chrétiennes » pour la traduction des Hymnes d’Éphrem le Syrien. Célébrer est un acte complexe : acte physique, acte mental aussi, acte qui, s’il est réellement posé, engage toutes les dimensions de la personne. C’est justement de cette gamme, de cette amplitude, de cette profondeur que les Pères de l’Église nous aident à prendre conscience. Certes, et presque toujours en lien avec son exercice communautaire et liturgique, ils parlent des postures de la prière ; mais outre la posture de l’assemblée célébrante, ce que nous essaierons de traquer ici, c’est sa mentalité, son ethos et, le cas échéant (l’homme antique, oriental ou méditerranéen est un expressif), son pathos. La mosaïque des textes fait surgir devant celui qui la reconstitue toute une déontologie de la célébration ; elle laisse transparaître, de manière singulièrement concordante, ce qui pour les Pères est normatif en la matière et ce vers quoi ils entendent acheminer l’assemblée chrétienne. À partir de ces témoignages rassemblés et classés, François Cassingena-Trévedy établit un profil comportemental des « concélébrants », clercs et laïcs, aux IVe et Ve siècles pour l’essentiel ; non pas seulement de l’homme extérieur, mais plus encore, pour user d’une terminologie augustinienne, de l’« homme intérieur ». PréfaceMichel-Yves PERRIN
À Pâques 1931, un jeune normalien philosophe, Jean Cavaillès, tout à la fois de confession protestante et « philotala », comme il se caractérise alors lui-même [1], en séjour pour étude en Allemagne, passe les fêtes à l’abbaye bénédictine d’Ettal dans les Alpes bavaroises. Il écrit à sa sœur : « Quant aux cérémonies religieuses, elles ont été très belles – peu à peu surtout samedi, la transformation de l’église qui quitte son aspect de deuil, pour reprendre une parure de plus en plus éclatante, de vieilles coutumes, la bénédiction du feu, de l’eau ; hier soir, après les matines qui annoncent l’accomplissement du mystère, la fête de la résurrection mi-romaine, mi-bavaroise, où l’Abbé, qui revêt ses vêtements les plus pompeux et le dos à l’autel, annonce au peuple en allemand : “Christ est ressuscité” – et alors, c’est une montée de l’orgue, de cuivres, de chants, pendant que les pères en procession font trois fois le tour de l’église et bénissent l’assistance. C’est vraiment très beau [2]. » Il faudrait écrire une histoire littéraire du thème de la beauté des liturgies chrétiennes et de la fascination qu’elles sont censées avoir pu ou pouvoir exercer au fil des siècles sur ceux qui viennent à y participer ou à les contempler. On se souvient de cet épisode légendaire de la vie du prince Vladimir de la Rus’ de Kiev que relate la Chronique de Nestor : pressé par des Bulgares musulmans, des Germains chrétiens, des Juifs, et des Grecs chrétiens d’adopter « leur Loi », Vladimir envoie des ambassadeurs pour s’informer de leur culte respectif, et ceux-ci demeurent subjugués par la beauté des liturgies constantinopolitaines [3]. C’est « l’amour de la beauté » qui, de son propre aveu, a conduit l’auteur de ce livre à « vivre sa vocation de prêtre dans un cadre monastique [4] ». Moine à l’abbaye bénédictine de Ligugé, Frère François Cassingena-Trévedy s’est formé à l’École normale supérieure où demeure vive la mémoire de cette haute figure intellectuelle et morale que fut Jean Cavaillès. Dans sa correspondance, le philosophe notait l’antiquité de nombre des rites, textes, paroles, musiques, qui le captivaient. De savantes études auxquelles des moines bénédictins ont apporté, depuis l’époque moderne, une contribution souvent irremplaçable, ont cherché et cherchent à préciser l’histoire de la formation et du développement des liturgies chrétiennes. L’ouvrage ici offert au lecteur bénévole emprunte une autre voie : il s’agit de tenter de recapturer l’esprit et l’expérience liturgiques des chrétiens dans la Grande Église entre IVe et VIe siècle, en un mot de voir leurs liturgies « comme ils la voyaient eux-mêmes », pour paraphraser le sous-titre d’un livre suggestif de l’éminent liturgiste américain Robert F. Taft [5]. Au premier abord la tâche pourra paraître irréalisable : comment prétendre ressaisir une performance orale par définition évanouie à peine exécutée ? Des chants, il ne subsiste au mieux que les paroles ; sauf exception [6], les mélodies ne sont pas parvenues jusqu’à nous. Des prières prononcées, des manuscrits conservent quelques traces de quelque ampleur, mais l’étendue de leur usage est matière à controverses entre les doctes. Des gestes accomplis, des mentions incomplètes, le plus souvent sous la forme d’incidentes, peuvent être glanées ici ou là au fil de la documentation historique aujourd’hui disponible. Que dire alors des sentiments des participants à ces rites, clercs et laïcs ? Si l’on ajoute que, probablement depuis le tournant du IIe siècle, s’était affermie dans les communautés chrétiennes une réticence à évoquer « les mystères », essentiellement l’eucharistie et le baptême, devant des non-baptisés – un phénomène que la tradition savante connaît sous le nom de disciplina arcani –, l’affaire semble entendue. Ce serait pourtant oublier là un type de sources exceptionnel, témoins fidèles, moins le grain de la voix, l’intonation ou les attitudes du corps, de paroles vives dites ou entendues lors de liturgies chrétiennes : j’ai nommé les sermons. Encore convient-il de préciser : pas tous les sermons ; mais spécialement ceux d’un Augustin, voire d’un Jean Chrysostome, dont la parole saisie au vol par des tachygraphes a pu parvenir jusqu’à nous sans être mutilée au fil de la transmission manuscrite et qui portent souvent témoignage pour les réactions de leurs auditoires. Les récentes homélies augustiniennes identifiées par François Dolbeau dans un codex de Mayence [7] ou les Enarrationes in psalmos du même prédicateur, du moins celles qui ont été prêchées, en sont d’éclatants exemples. L’érudit milanais, ami du Cardinal Carlo Borromeo, Francesco Bernardino Ferrari (c. 1577-1669), ne s ’y était pas trompé qui, dans les deux livres de son De ritu sacrarum Ecclesiae catholicae concionum (1620), avait rassemblé maints exemples issus d’Augustin ou Chrysostome pour illustrer les realia de la prédication dans l’Antiquité chrétienne [8]. Son lointain successeur, un bénédictin de l’abbaye de Montserrat en Catalogne, Alexandre Olivar, a fait de même [9]. Ces sermons constituent à des degrés divers « un extraordinaire monument de littérature orale [10] » qui ne possède guère de parallèle avant les prediche volgari données par Bernardin de Sienne sur le Campo de sa ville en 1427. Pour son enquête, notre auteur a particulièrement fait son miel de ces textes, et cela suffit à rendre raison du terminus post quem qu’il a choisi, car le seul corpus homilétique de quelque ampleur antérieur aux deux prédicateurs précédemment évoqués, celui d’Origène, se prêtait moins à une telle investigation. On imagine les très amples lectures cursives que François Cassingena a dû mener pour parvenir à son but, et l’on admirera la familiarité avec la littérature patristique, latine, grecque et syriaque, qui est la sienne. Le lecteur trouvera ici de surcroît un très beau florilège d ’extraits traduits qui n’est pas l’un des moindres prix de cet ouvrage. L’auteur y était tout spécialement préparé : la collection « Sources chrétiennes » lui doit de superbes traductions de madrâshê d’Éphrem de Nisibe, et lui-même a donné de splendides bouquets d’« Étincelles [11] ». La luxuriance poétique de nombre de pages de la littérature syriaque ancienne [12], dont quelques fleurs sont ici cueillies, consonne avec la sensibilité rare dont ce livre fait preuve dans la ressaisie d’un « éthos liturgique », pour reprendre l’heureuse expression de Frère François. Œuvre d’un liturge, liturgiste et théologien, collecteur de faits et interprète tout à la fois – l’auteur y tient [13] –, cette enquête conduit le lecteur d’une main amie au cœur de l’assemblée chrétienne antique réunie pour célébrer son Dieu avec les anges. La richesse des analyses ici présentées rend inutile tout résumé. On voudrait simplement noter la tonalité très casélienne de tel ou tel passage, en ce sens que la leçon du savant bénédictin de Maria-Laach quant aux liens entre Antike et Christentum n’est pas ignorée, mais assumée pour être dépassée [14]. Cela permet de nouer en gerbes de suggestives considérations anthropologiques et théologiques et de mettre en évidence échos et discordances entre traditions différentes : « païenne » et « chrétienne », voire au sein même de l’orbis christianus antique. Si l’enquête place avant tout l’accent sur les harmoniques entre des théâtres liturgiques que la géographie sépare, la conclusion n’hésite pas à marquer des différences au sein de cette grande coulée patristique et propose de distinguer deux « éthos liturgiques », l’un syro-antiochien enté sur une « conception foncièrement mimétique de la liturgie », l’autre, augustinien, ouvert à une notion plus « sociale » de l’action liturgique. C’est là assurément une hypothèse riche de fructueux débats. Pour autant que perce parfois ici et là une nostalgie de « l’âge des Pères » – le lecteur ne sort pas indemne d’une immersion dans leurs œuvres : quiconque a fréquenté avec quelque assiduité Augustin le sait bien –, l’auteur se garde de tout « mirage archaïsant ». Il vaut la peine de rappeler ici trop brièvement quelques mots de Michel de Certeau : « L’histoire peut-elle assurer une communication avec le passé ? Parviendra-t-elle à découvrir tels qu’ils furent les chrétiens (…) d’hier, à ne pas les transformer en bibelots et en arguments, à ne pas les changer en ces “chers disparus” maquillés selon les exigences d’une théologie ou d’une apologétique et destinés à satisfaire nos avidités, nos peurs ou nos polémiques [15] ? » Au lecteur maintenant de suivre ce guide expérimenté qu’est en bon marin Frère François sur les pas de « la fourmi de Dieu » : Chaque jour, à son lever, elle court à l’église de Dieu, elle prie, elle entend la lecture, chante l’hymne, réfléchit à ce qu’elle a entendu, rentre en elle-même et fait une secrète provision des grains qu’elle a récoltés sur l ’aire [16]. TableRemerciements (11) Abréviations et sigles (13) Préface (15) Mosaïque (21) À la recherche d’un audio-visuel (23) Les lieux-sources (26) Méthode et objectifs (29) L’homme, sujet liturgique (33) CHAPITRE PREMIER : L’ASSEMBLÉE (35) Participer, célébrer : questions de vocabulaire (35) Présence de l’assemblée : entre assiduité et absentéisme (41) Une assemblée rangée : ordre et décence (58) Communion, unisson, symphonie (72) Célébrer avec les anges (80) CHAPITRE SECOND : L’ACCÈS (93) « S’approcher » (94) La purification (98) La foi (109) La crainte (114) Le silence (136) CHAPITRE TROISIÈME : L’ACTION (155) Antiquité (162) « Eortè », « panèguris » et dérivés (162) Autour de « festum » et « sollemnitas » (172) « Faisons fête divine ! » Pratique et théologie de la fête chrétienne (186) Affirmation dialectique d’une nouvelle héortologie (186) Invitatoires et exclamations : l’accueil de la fête (197) Un éthos festal (204) Toute la terre, toute la vie (210) « Aujourd’hui » (220) Eschatologies de la fête liturgique (226) CHAPITRE QUATRIÈME : L’EXPÉRIENCE (243) Présence d’esprit (247) « En haut les cœurs ! » La liturgie, trêve au monde (260) La joie de célébrer (273) De l’expressionnisme à l’intériorité (286) La basilique et la suite : Divinisation et Philanthropie (314) Conclusion (333) Bibliographie (345) Index lexical (361) Index thématique (365) Index des sources patristiques (369) [1] G. FERRIÈRES, Jean Cavaillès. Un philosophe dans la guerre 1903-1944, Préface de Jacques Bouveresse, Paris, Éditions du Félin, 2003, p. 79. Dans l’argot de l’École normale supérieure le mot « tala » désigne un « catholique ». [2] Jean CAVAILLÈS, Lettre à sa sœur du 10 avril 1931, citée par G. FERRIÈRES, op. cit., p. 100-101. [3] Chronique de Nestor. Récit des temps passés, traduits du vieux russe par J.-P. ARRIGNON, Toulouse, Anacharsis, 2008, ad an. 6495, p. 127-138, en particulier p. 129 : « [à Sainte-Sophie] nous ne savions plus si nous étions dans le ciel ou sur la terre ; car sur la terre il n’y a pas de telle splendeur ou de telle beauté et nous ne sommes pas capables de la décrire ; nous, nous savons que Dieu réside là, au milieu des hommes. Et que leur liturgie est plus belle que celles de tous les autres peuples. Nous ne pouvons oublier une telle beauté. » [4] F. CASSINGENA-TRÉVEDY, « Danser avec la Bible », dans La Vie, n° 3268, 17 avril 2008, p. 44. [5] R. F. TAFT, Through their own eyes. Liturgy as the Byzantines saw it, Berkeley, InterOrthodox Press, 2006. [6] Un papyrus d’Oxyrhynque (P. Oxy. 1786) assigné aux IIIe -IVe s. conserve ainsi la notation musicale d’une hymne chrétienne, un chant à la Trinité : voir E. PÖHLMANN, M. L. WEST, Documents of Ancient Greek Music. The Extant Melodie and Fragments Edited and Transcribed with Commentary, Oxford, Clarendon Press, 2001, n° 59, p. 190-194. Pour une tentative de restitution, voir la version de l’ensemble Kérylos dirigé par Annie Bélis (De la pierre au son. Musiques de l’Antiquité grecque, plage 15, K617, 1996). [7] Sant’Agostino. Nuovi discorsi, a cura di F. DOLBEAU e V. TARULLI (Nuova Biblioteca agostiniana. Parte II : Discorsi. Vol. XXXV/1-2), Rome, 2000-2001. [8] F. B. FERRARI, De ritu sacrarum Ecclesiae veteris concionum, Collegio ambrosiano, Milan, 1620. [9] A. OLIVAR, La prédicación cristiana antigua, Barcelone, Herder, 1991. [10] F. DOLBEAU, Augustin d’Hippone. Vingt-six sermons au peuple d’Afrique, Paris, Institut d’études augustiniennes (Collection des Études augustiniennes. Série Antiquité, 147), 1996, p. 7. [11] Il est ici fait allusion aux deux recueils de l’auteur ainsi intitulés parus aux Éditions Ad Solem, Genève, en 2004 et 2007 : « résidus d’oraison, conversations de versets, précis théologiques, fusains de choses vues, explorations de cellules sonores ». [12] Voir R. MURRAY, Symbols of Church and Kingdom. A Study in early syriac tradition, revised edition, Piscataway, Gorgias Press, 2004. [13] F. CASSINGENA-TRÉVEDY, « L’organisation du cycle annuel dans les liturgies syriaques », dans Les Liturgies syriaques, Paris, Geuthner, 2006 (Études syriaques, 3), p. 13-48. [14] Sauf erreur, il manque une étude historique qui fasse justice à l’originalité du parcours intellectuel de ce catholique familier de la Religionsgeschichtliche Schule. [15] M. DE CERTEAU, « Le mythe des origines », dans La Faiblesse de croire, Paris, Éditions du Seuil, 1987, p. 53-74, ici p. 60. [16] AUGUSTIN, Enarr.in Ps. LXVI, 3, CCSL 39, p. 860 : Surgit quotidie, currit ad ecclesiam Dei, orat, audit lectionem, hymnum cantat, ruminat quod audiuit, apud se cogitat, recondit intus grana collecta de area. Réagir à l'articleCliquez sur l'enveloppe. Les mails sont envoyés au secrétariat de la revue Theologicum. 2001-2013 Revue Theologicum |
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