Dernière mise à jour : janvier 2009
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Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris

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L’espérance chrétienne

Jean Delumeau

Beaucoup parmi nos contemporains s’interrogent aujourd’hui sur l’avenir du christianisme. Certes, les raisons d’inquiétude existent. Elles concernent à la fois la religion en général et le christianisme en particulier, notamment en France dans sa version catholique. Nous sommes quotidiennement confrontés à de fortes critiques associant pêle-mêle le doute sur un Dieu créateur, le constat du mal sur terre, la violence religieuse – « Dieu est-il criminel ? », a titré un jour l’hebdomadaire Marianne –, le rappel de l’Inquisition et du procès de Galilée, la morale rigide du Vatican, etc., – autant de sujets à la une des médias.

À quoi s’ajoutent des statistiques et des prospectives inquiétantes. On prévoit que dans dix ans, la France aura trois fois moins de prêtres qu’aujourd’hui et que, dans le Finistère par exemple, on vivra avec quarante prêtres en activité, soit un prêtre pour 25 000 habitants. Chez nous, les religieux ont diminué de 35 % entre 1965 et 2005, les religieuses, de 60 %. En Europe et en Amérique du Nord, le nombre global des baptêmes a baissé de 12,5 % entre 1994 et 2003. Un document récent de l’Église protestante allemande envisage une rétraction du nombre de ses fidèles de 25 à 17 millions entre 2006 et 2020, s’ajoutant aux 3,4 millions déjà perdus depuis quelques années. Partout en Europe, le nombre des « sans religion » grandit. Enfin – situation inédite et ambiguë qui bouscule les Églises traditionnelles –, les groupes évangéliques se développent non seulement dans les pays anglo-saxons, où ils sont nés, mais aussi en Amérique latine, en Afrique et, maintenant, dans nos banlieues. On dénombre maintenant plus de 400 millions d’évangéliques dans le monde. Ces chiffres se placent sur fond de prophéties annonçant tantôt le « choc des civilisations » à cause de la haine entre les religions, tantôt une « guerre civile mondiale » induite par le dérèglement climatique. Comment alors ne pas être pessimiste ? Comment certains chrétiens ne seraient-ils pas tentés de s’enfermer dans une citadelle assiégée et une contre-culture de résistance dans l’attente ou dans l’espérance d’une prochaine fin du monde ? Depuis le 11 septembre 2001, on a assisté à un boom sans précédent de la littérature sur la fin des temps à la fois dans les milieux conservateurs chrétiens et chez les islamistes.

Mais d’autres faits orientent le regard dans une direction opposée. Tout d’abord, malgré le néopositivisme agressif actuellement à la mode en France, rien n’autorise à prédire la prochaine mort de Dieu, pourtant maintes fois annoncée depuis Schopenhauer, Marx, Nietzsche et Freud. Actuellement, 80 % des habitants de la planète pratiquent une religion. L’ordinateur n’a pas fait reculer la demande de sacré, comme on peut le vérifier au Japon et en Inde. Le désenchantement du monde n’est pas une évidence. Les pèlerinages se portent bien. Subsiste dans le monde entier, et même chez nous, une forte interrogation sur le mystère.

D’autre part, des voix autorisées se font entendre dans le christianisme pour tempérer l’angoisse des fidèles inquiets. Le père Timothy Radcliffe estime que la crise de l’Église catholique est « réelle », mais moins grave que beaucoup d’autres antérieures, notamment la violente déchristianisation pratiquée par la Révolution française et, à la suite de la révolution industrielle, le déplacement massif des populations vers un univers urbain dont l’Église était largement absente. Or, dit-il, nos ancêtres réagirent avec courage à ces défis successifs. Le père Radcliffe affirme alors que « d’une certaine façon, toute la création est en chemin vers Dieu (…) [et que] nous pouvons affronter les défis avec réalisme et créativité, confiants d’être mystérieusement dans les mains du Seigneur ». Enzo Bianchi, prieur de la communauté monastique œcuménique de Bose en Piémont, déclare qu’« être minoritaire ne signifie pas être insignifiant ». Le passage actuel est, certes, « douloureux » et constitue une « épreuve », mais « il ne faut pas avoir peur, ni se fier aux statistiques, parce que la foi n’est pas mesurable (…). Si les hommes perçoivent que les chrétiens ont une vie bonne, vraie et heureuse, ils se poseront la question du fondement de cette vie et l’annonce de Jésus Christ deviendra presque naturelle ».

Voici maintenant quelques autres déclarations récentes notées au hasard de lectures : à la rencontre œcuménique de Sibiu en 2007, le président de la commission européenne, Manuel Barroso, a invité les Européens à « écouter le message des religions » ; Jean-François Mattei, président de la Croix-Rouge française, estime qu’il « n’y a aucune fatalité. L’avenir du christianisme sera celui que les chrétiens – croyants et clergé – voudront bien faire » ; le père Devert, prêtre de Lyon, fondateur d’« Habitat et Humanisme », dans une interview à La Croix, a affirmé que pour le christianisme, la « mutation historique [actuelle est] considérable », mais riche de « multiples indices positifs ». Il ajoutait : « L’Église que j’entrevois demain est une Église minoritaire, mais cela n’a pas de sens de réfléchir à la question de savoir si l’on sera minoritaire ou majoritaire. Quand le Christ se demande à quoi comparer le Royaume, il se sert de l’infiniment petit pour faire entrevoir ce qui est le plus grand et, en même temps, éloigné de toute idée de puissance. Demain, l’Église va devoir s’inscrire au cœur du fragile, consentir à ne pas peser sur les institutions et découvrir la force de l’exemplarité. »

J’ajoute que rien ne prouve que la fin du monde est pour demain. On a souvent cru dans le passé qu’elle était aux portes. Beaucoup ignorent, à cause de l’éclat de la période qu’on appelle « Renaissance », que ce temps fut fortement marqué par la crainte des dernières échéances eschatologiques. Christophe Colomb, Guillaume Budé et Luther croyaient à une fin prochaine du monde. La sagesse pour nous est plutôt de tabler sur un long avenir de la religion, christianisme compris. Ces dernières années, le cardinal Etchegaray, Claude Geffré, Henri Madelin et Bruno Chenu ont même exprimé, sans se donner le mot, la conviction que le christianisme est « une religion jeune » et que nous sommes encore « au début de l’ère chrétienne ».

Vivons donc avec notre époque et abordons frontalement et sans panique les questions d’aujourd’hui, à commencer par celles relatives aux rapports entre science et religion qui font fréquemment la une des médias. Le récent livre de Hans Küng, Petit Traité du commencement de toutes choses (Le Seuil, 2008), est très utile sur ce sujet. Je constate d’abord avec lui la forte présence dans les milieux scientifiques d’un néopositivisme et d’un « politiquement correct » qui considèrent comme dénuée de sens toute mention de la religion. Ne serait réel que ce qui est mesurable et quantifiable. Tout en accordant à la science la légitime importance que lui ont acquise ses immenses succès, ne nous laissons pas démonter par le simplisme du nouveau matérialisme. Cherchons plutôt comment harmoniser les champs respectifs de la science, de la philosophie et de la religion. Remplaçons le modèle de la confrontation par celui de la complémentarité.

Car demeurera toujours sans réponse scientifique la question posée par Leibniz : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? La science, ne travaillant que dans le cadre spatio-temporel, ne pourra jamais dire ce qui existait avant le big bang. « Celui qui reconnaît qu’il ne peut voir derrière le rideau n’a pas le droit d’affirmer qu’il ne s’y trouve rien » (Hans Küng). Et, même dans l’univers accessible à la science, subsisteront toujours des zones d’ombre. Nous n’arriverons jamais au bout de l’infiniment grand ni de l’infiniment petit. En même temps que s’accroît le savoir augmente aussi le non-savoir. Enfin, pourquoi décréter a priori que la réalité, envisagée dans sa totalité, ne laisse pas de place à ce qui échappe à la mesure ? Poser cette question, c’est légitimer la métaphysique et la religion.

Quant au rôle attribué par Jacques Monod au hasard dans le processus de l’évolution, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ressemble fort à un deus ex machina, un bouche-trou auquel il accordait une valeur « animiste ». Certes, le hasard et la nécessité ont été à l’œuvre, l’un et l’autre, au cours de l’évolution. Mais cela ne prouve pas que celle-ci soit dénuée de sens. Pourquoi avons-nous un cosmos favorable à la vie ? L’opinion de beaucoup de physiciens et de chimistes aujourd’hui, contrairement à Monod, est que les lois de la nature régulent le hasard et qu’il n’arrive pas n’importe quoi. Tout s’est passé comme si l’évolution sur plus de 13 milliards d’années s’était déroulée dans un sens favorable à la vie, puis à l’émergence de l’esprit. La religion a alors vocation à interpréter l’évolution comme une création continuée et à lui donner un sens au bord duquel la science s’arrête.

Autre grande question posée par la science d’aujourd’hui : l’esprit n’est-il qu’un effet secondaire du cerveau ? Le mental est-il un épiphénomène du neuronal ? Le libre arbitre a-t-il fait son temps ? La réponse, suggérée par notre expérience quotidienne, est que le scanner donne des informations sur le « où ? », c’est-à-dire sur les localisations, mais pas sur le « comment ? ». « Ce n’est pas du fait que je pense avec le cerveau que mon cerveau pense à ma place. » Le génie de Shakespeare et de Bach et, plus largement, la liberté humaine, ne seront jamais réductibles à une mécanique neurobiologique. Le mathématicien André Lichnerowicz avait coutume de dire : « Ne confondons pas le fil du téléphone avec le message qui passe dedans. » Ainsi, qu’il s’agisse de l’origine et de l’évolution du cosmos ou de notre liberté, la science n’apportera pas l’explication ultime. La réflexion philosophique sur la connaissance et la révélation religieuse ne sont donc pas de trop pour ajouter une signification aux découvertes scientifiques.

Sur un sujet tout différent, mais s’agissant toujours des obstacles à la foi religieuse, je voudrais maintenant aborder une autre objection que nous avons tous entendue contre la croyance en Dieu. Elle rejoint la nuit de la foi que connut Mère Teresa : si Dieu existe, pourquoi tolère-t-il tout le mal que nous voyons dans le monde ? Dans la panoplie des malheurs, les uns viennent de la nature (tremblements de terre, cyclones, raz de marée, etc.), les autres de nos semblables. Et ces derniers sont devenus de plus en plus effrayants et destructeurs au fur et à mesure que la technique se perfectionnait. En tout cas, nous posons avec plus d’insistance qu’autrefois la question de la responsabilité de Dieu dans le mal-être du monde. Pour saint Augustin et la théologie qui l’a suivi, la condition malheureuse de l’humanité a une explication simple : elle est due « au péché abominable, à l’excès qui fut commis au paradis [terrestre] ». Dans ce sillage, Calvin enseignait que, depuis le péché originel, « la nature est en deuil ». Cette explication est-elle encore recevable par nos contemporains ? Car, bien longtemps avant la présence des hommes sur terre, les animaux se dévoraient entre eux. La grande « loi naturelle » veut qu’il en soit ainsi. Comment les différents écosystèmes fonctionneraient-ils sans cette loi d’airain antérieure à toute morale ?

Certes, les hommes ont décuplé la violence animale et la responsabilité incombe à leur liberté. Mais pourquoi Dieu a-t-il permis Auschwitz et les massacres perpétrés par les Kmers rouges ? Dans La Troisième Mort de Dieu, André Glucksmann enferme Dieu dans un cercle accusateur. « Quand l’horreur surgit, écrit-il, si le Seigneur est toute-puissance, ou bien il n’est pas toute-sagesse, ou bien il n’est pas toute-bonté. Si le Seigneur est omniscient et s’il est charitable, il faut croire qu’il est impuissant. » Déjà au XVIIe siècle, Pierre Bayle avait écrit : « La manière dont le mal s’est introduit sous l’empire d’un être infiniment bon, infiniment saint, infiniment puissant est non seulement inexplicable, mais même incompréhensible ».

Ne donnons pas de réponses péremptoires à ceux qui nous questionnent avec angoisse sur l’omniprésence du mal. Jésus n’a jamais parlé du péché originel et ne s’est pas prononcé sur l’origine du mal. Claudel a écrit quelque part : « Dieu n’est pas venu expliquer la souffrance. Il est venu la remplir de sa présence. » Un théologien de notre temps, le père Rey-Mermet, avouait : « Toutes les explications s’écroulent devant la souffrance d’un enfant. » S’impose ici le retour au livre de Job. Accablé d’épreuves, Job demande des comptes à Dieu : « Je hurle vers Toi, et Tu ne me réponds pas… Qui me donnera quelqu’un qui m’écoute ? » Mais Dieu lui répond par des questions : « Où étais-tu quand je fondai la terre ? Dis-le moi puisque tu es si savant. » Job finit par conclure : « Je ne fais pas le poids. Je mets la main sur ma bouche… J’ai abordé sans le savoir des mystères qui me confondent. »

Pourquoi le mal existe-t-il ? Reconnaissons-le humblement : il n’y a pas de réponse à notre portée. Mais la foi chrétienne éclaire et relativise tout de même cette immense énigme par deux fortes affirmations qui sont au cœur de la Révélation : 1° Dieu est venu parmi nous ; il a souffert de la violence du mal et il est mort dans l’abandon le plus total – et même, écrit Pascal, il « sera en agonie jusqu’à la fin du monde » ; 2° Dans la Jérusalem céleste, le mal, la souffrance, les larmes, la peur, la nuit et la mort auront disparu. Ainsi le chrétien sait, d’une part que la présence divine ne cesse de l’accompagner au cœur de la souffrance et, d’autre part, qu’il y aura une sortie du tunnel dans la lumière éternelle.

À cette ouverture sur l’espérance, je voudrais ajouter un constat à contre-courant du pessimisme actuel et de la fixation que nous opérons aujourd’hui sur le mal. Le bien existe, mais il est discret. S’applique aux rapports du mal et du bien le proverbe bien connu : « On entend le fracas de l’arbre qu’on abat, mais on n’entend pas la forêt qui pousse. » La forêt qui pousse en silence, c’est le bien qui s’accomplit chaque jour autour de nous et aussi – pourquoi pas ? – par nous. Nous héritons, certes, de tout le mal commis dans le passé, mais, tout autant, du bien qui y a été réalisé. Ne pas faire entrer la réalité quotidienne du bien dans une analyse de la condition humaine et dans la réflexion à la fois historique, philosophique et religieuse sur l’existence, c’est commettre une soustraction illégitime. Le père Valadier réagit avec raison contre « l’obturation de l’espérance » et « la survalorisation du mal » dans laquelle se complaît la pensée contemporaine. Elle accorde au mal, dit-il, « une sorte de primat sur le bien… une sorte de chape de plomb nous enferme désormais sans recours ». Le philosophe autrichien Musil, mort en 1942, a avancé cette affirmation que je fais mienne : « L’homme est capable de tout, même du bien. »

À propos du mystère du mal, je viens de faire allusion à la doctrine du péché originel, absente des Évangiles et qui pose problème à nos contemporains, s’ils s’en tiennent à une lecture littérale de la Genèse. Il me paraît donc nécessaire que les Églises chrétiennes en donnent des clés de lecture et procèdent à un aggiornamento à son sujet, sur trois points : 1° L’énormité de la faute première ; 2° La condamnation à mort ; 3° La culpabilité héréditaire. La science d’aujourd’hui conduit à abandonner la thèse du monogénisme et, surtout, à renoncer à la croyance en un premier couple humain doté de privilèges extraordinaires, exempt de la mort, vivant dans un paradis terrestre dont, écrivait Teilhard de Chardin, « on n’a pas retrouvé la trace », et capable de commettre en toute liberté et pleine conscience une faute méritant une punition dramatique. Nous entrevoyons au contraire l’humanité des origines se dégageant difficilement de l’animalité, apprenant progressivement à se tenir debout et à parler et développant peu à peu l’usage de sa liberté. Ce que la Genèse a symboliquement signifié, c’est le constat qu’aussi loin en arrière que porte le regard, il découvre les hommes péchant par orgueil et violence.

Quant à la mort, si angoissante soit-elle, elle n’est pas une condamnation mais un processus naturel lié à l’apparition de la reproduction sexuée, dans laquelle la mort est « programmée (…). Car il ne sert à rien de produire des individus différents des parents si ceux-ci restent et occupent la place. Il faut qu’ils s’en aillent », écrit le grand géologue Xavier Le Pichon, par ailleurs membre de la Communauté de l’Arche.

Enfin la culpabilité héréditaire a contre elle à la fois un texte célèbre d’Ézéchiel 18, 20 («  Un fils ne portera pas la faute de son père, ni un père la faute de son fils ») et la réponse de Jésus aux questions sur l’aveugle-né (« Qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou se parents ? – Ni lui, ni ses parents. » Jean 9, 2-3). L’Église catholique a renoncé à affirmer la culpabilité héréditaire dans le cas du peuple qu’elle appelait autrefois « déicide ». Il est urgent qu’elle dissipe toute ambiguïté au sujet de celle qui aurait découlé du péché originel.

Le texte de la Genèse ne peut donc plus être entendu de manière littérale. De même les chrétiens ne doivent pas s’alarmer de ne plus pouvoir lire les Évangiles comme on le faisait autrefois. Nous savons aujourd’hui qu’ils furent des reconstructions didactiques de l’enseignement de Jésus et sur Jésus à partir de la certitude de la résurrection du Messie. Ils furent une pédagogie illuminée par cette conviction. Le grand historien catholique que fut Henri-Irénée Marrou écrivait à bon droit :

« Un évangile n’est pas un recueil de procès-verbaux, de constats d’événements plus ou moins exacts, plus ou moins fidèlement transmis… L’auteur voulait transmettre à ses lecteurs la connaissance du Christ nécessaire au salut ; pour élaborer cette image de Jésus, il a pu être amené à toute une manipulation des sources qui nous déconcerte peut-être (par son indifférence, par exemple, à la chronologie), mais qu’il serait naïf de qualifier de falsification ou de mensonge. »

Cet éclairage donné par Marrou consonne avec le conseil de Benoît XVI dans Jésus de Nazareth (p. 14) : concilier les acquis de l’exégèse avec une lecture qui englobe le contenu et l’unité de l’Écriture tout entière. Une conversion intellectuelle, nécessitée par les progrès de l’exégèse, nous est désormais indispensable pour comprendre que les évangélistes, contrairement à nous, ne plaçaient pas de frontières nettes entre histoire, récits symboliques (comparables aux paraboles) et théologie. Jésus étant ressuscité, leur but était de montrer de la manière la plus convaincante pour leurs publics que le passé du peuple de l’Alliance et les événements de la vie de Jésus convergeaient vers la résurrection du Messie. Ne soyons donc pas surpris de lire sous la plume d’exégètes catholiques que Jésus est probablement né à Nazareth et non à Bethléem et que le massacre des Innocents ne peut pas être tenu pour un fait historique.

Ces remarques conduisent à une réflexion, plus large et très actuelle, sur les rapports du christianisme avec les changements apportés par l’histoire. Or un constat s’impose : le christianisme, comparé aux autres religions, a montré au cours des âges une étonnante capacité de créativité et d’adaptation aux temps, aux espaces et aux cultures. Issu du judaïsme, il s’est rapidement intégré à la civilisation gréco-romaine, puis il est « passé aux barbares », pour créer une chrétienté européenne et s’épanouir ensuite à l’échelle planétaire. L’évolution de l’art chrétien constitue un bon témoignage sur cette créativité, depuis les premières basiliques jusqu’aux sobres églises de notre temps (Brasilia, Évry), en passant par la solidité du roman, l’élégance du gothique et de la Renaissance, la fulgurance du baroque, le néo-classicisme et le style composite du XIXe siècle (Montmartre).

Par ailleurs, beaucoup d’historiens estiment que ce n’est pas un hasard si la science moderne, les Droits de l’homme et l’amélioration du statut de la femme ont pris leur essor en terre chrétienne. Toutefois, sur ces derniers sujets on objectera, à bon droit, des faits en sens contraire : la condamnation de Galilée, que l’Église romaine a mis 359 ans à regretter, la longue défiance de la théologie à l’égard du fait de l’évolution, la condamnation par Pie VIII de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 et celle de liberté de conscience et de religion par Pie IX, etc. Mais reconnaissons en contrepartie qu’en notre temps, depuis Vatican II et grâce surtout à Jean XXIII et à Jean-Paul II, l’Église catholique a demandé pardon avec une netteté exemplaire pour l’Inquisition, pour son antijudaïsme de jadis et pour son silence sur la traite des Noirs, et qu’elle est maintenant en tête du combat mondial pour la liberté de conscience et de religion, pour les Droits de l’homme et contre la peine de mort. Cela veut dire que notre Église n’est pas insensible aux « signes des temps ». Nous devons l’aider à poursuivre sur ce chemin.

Autre constat historique : nous sommes aujourd’hui dans une situation inédite. Jamais dans le passé n’a existé une civilisation comme la nôtre. Sur le plan matériel, les sujets de Louis XIV étaient plus proches des contemporains de Périclès que de nous. Le christianisme, comme les autres religions du monde, se trouve aujourd’hui inséré dans une civilisation autre que celle dans laquelle il est né. Ne nous étonnons pas que l’adaptation soit difficile. Nous avons vécu depuis la fin du XVIIIe siècle deux révolutions majeures : d’abord la révolution industrielle, puis la révolution de l’informatique et du numérique. Le cumul de ces deux transformations géantes conduit à la mondialisation accélérée, à une urbanisation massive et à la communication instantanée dans un flux assourdissant de sons et d’images. Accompagnant ces bouleversements, les progrès de l’enseignement et l’élévation du niveau de vie dans les pays anciennement développés et maintenant aussi dans les pays émergents, ont induit et continuent de susciter la demande de parole des citoyens, une plus grande autonomie des consciences et la sécularisation globale des sociétés. Jamais dans le monde, avant la création des États-Unis et la Révolution française, n’avait existé de séparation entre religion et pouvoir politique. À cet égard, nous sommes depuis deux cents ans dans une situation radicalement nouvelle dont le christianisme, notamment dans sa composante catholique, doit prendre la mesure ; faute de quoi il sera marginalisé et la « nouvelle évangélisation » échouera.

De multiples appels se sont élevés récemment dans notre Église pour souhaiter qu’elle se décentralise, qu’elle fasse une place plus grande au principe de subsidiarité et au dialogue et qu’elle écoute davantage la voix des fidèles, notamment sur les grands problèmes de société. Dans un ouvrage paru en 2007, le cardinal Daneels écrivait : « Je me demande si la vraie question qui est derrière l’ordination des femmes, n’est pas celle de l’autorité dans l’Église. Pourquoi l’autorité, et donc le pouvoir dans l’Église, est-elle toujours entre les mains des hommes ? » Autre citation du cardinal : « Quand on ne réunit plus, comme au concile, tous les évêques pour décider de l’avenir de l’Église, c’est l’administration qui reprend les rênes. » Et encore celle-ci : « Si les universités catholiques ne sont là que pour prouver que le magistère a raison, elles ne sont plus des universités catholiques, mais des universités pontificales. »

Notre Église n’a pas assez la culture du débat. René Rémond conseillait : « L’Église doit prendre la peine d’expliquer, de solliciter la conscience, et de ne pas dire « c’est à prendre ou à laisser, sinon vous êtes dehors ». » Le père Valadier constate : « [Nous sommes là] devant un problème de sensibilité, car les sociétés démocratiques sont profondément réticentes, non devant toute autorité, mais devant l’autoritarisme. Et, faute de sentir l’esprit de vos interlocuteurs, comment espérer être entendu ? » S’interrogeant sur L’Avenir de la foi, le père Sesboüé renvoie à la formule de saint Cyprien : « Ce qui concerne tous doit être l’affaire de tous », et rappelle le souhait du cardinal Martini qu’« il y ait la possibilité dans l’Église de discuter ouvertement et librement de certains problèmes ». Le célibat des prêtres, la contraception artificielle, le statut religieux des divorcés remariés sont de ceux-là et, écrivait récemment le cardinal Martini, d’autres sujets encore, qui se situent « dans ces zones d’ombre ou zones frontières où ce qui est vraiment bien n’apparaît pas immédiatement et où il ne sert à rien de dire non et surtout d’interdire de manière prématurée ».

Nous nous trouvons là devant des propositions positives pour ouvrir de nouveaux chemins au message évangélique dans le monde d’aujourd’hui. Il faut aussi insister sur quelques autres urgences. L’une d’entre elles est de tirer les conséquences de l’effacement de la civilisation paroissiale qui était adaptée au monde rural ou à des villes de dimensions modestes. Aujourd’hui nos villes sont énormes et elles imposent la mise en place de structures d’Église démultipliées, donc des « communautés de base » : expression que vient d’employer Mgr Papin, évêque de Nancy, au sujet de son diocèse et qui caractérise aussi les créations de Mgr Rouet dans celui de Poitiers. Ce n’est pas un hasard si les groupes évangéliques se sont multipliés ces dernières années en Amérique latine. Ils ont là-bas profité de la suspicion de la hiérarchie à l’égard des communautés de base, groupes de quartiers actifs et chaleureux, qui, Dieu merci, n’ont pas disparu. Nous devons réfléchir au succès des groupes chrétiens de proximité, évangéliques ou non : ils sont sans doute la structure ecclésiale souple et décentralisée dont notre époque a besoin.

Enfin j’appelle de mes vœux une relance, d’une part de l’œcuménisme et, d’autre part, des contacts interreligieux que Jean-Paul II avait inaugurés par les rencontres d’Assise. S’agissant de l’œcuménisme, il est déraisonnable, quand le christianisme est l’objet d’attaques convergentes, que les fidèles de Jésus ne resserrent pas les rangs. Je me souviens du message adressé par Jean-Paul II aux protestants d’Allemagne en 1980 : « Ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous sépare ». C’est un fait en tout cas que, dans le vécu quotidien, les chrétiens connaissent et comprennent de moins en moins les raisons de leurs divisions passées. Prenons-en acte.

Quant au dialogue interreligieux, il a, si on le veut, un immense champ d’action devant lui, moins peut-être sur le plan théologique que sur celui du sauvetage de la planète. Si les grandes religions du monde se mettaient d’accord pour une action commune contre la guerre, la torture et les épidémies, pour les Droits de l’homme, pour un meilleur partage des ressources de la planète et pour un ordre économique plus humain, notre modèle de développement s’avérant intenable à long terme, quel immense espérance soulèverait une telle coordination, qui ne nuirait en rien à l’approfondissement par chacun de sa propre religion.

Car je voudrais en terminant expliquer en quoi consiste l’originalité du christianisme et pourquoi il reste, selon moi, d’actualité. La double réponse à ces questions est qu’il a apporté de façon inédite et décisive une nouvelle image de Dieu et institué de nouveaux rapports entre Dieu et les hommes. Jésus était juif. La religion issue de son enseignement est sortie de la fusée juive. Mais – je cite ici Régis Debray (Dieu, un itinéraire) – Jésus a « déterritorialisé la religion… Un divin hors sol, cela ne s’était jamais vu… [Le Dieu de Jésus] n’est plus un Dieu ethnique… C’est un Dieu désenclavé, déraciné… Jésus a mondialisé Dieu… Toutes les nations sont admises à la Sainte Table ». Ce déracinement s’est accompagné de la libération d’une multitude de rites, c’est-à-dire des 248 commandements et 365 prohibitions de la loi juive.

Aussi peut-on légitimement affirmer que Jésus a donné un nouveau statut à la liberté humaine. Le premier Testament avait surtout insisté sur les libérations successives du peuple élu, d’abord de l’Égypte, puis de la captivité de Babylone. Le christianisme, au contraire, comprit l’enseignement de Jésus comme une parole libératrice adressée à tout homme. Paul le proclama aux Galates : « C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés. Vous avez été appelés à la liberté. » Et Jean de confirmer : « La vérité vous fera libres… Si le Fils vous affranchit, vous serez réellement libres ». Selon le christianisme, les hommes sont tous frères de Jésus et cohéritiers avec lui du Royaume de Dieu, tous appelés au même destin de divinisation ultime. Jamais auparavant la dignité de l’homme – de tout homme – n’avait été affirmée avec une telle force et justifiée par un aussi fort argument. Tous les hommes sont en droit égaux devant Dieu. C’est pourquoi l’actuelle mondialisation donne une nouvelle chance au christianisme.

Autre caractéristique sans précédent de l’enseignement de Jésus : la façon dont il a parlé de son Père en lui disant « Abba » (papa). À ce sujet, Régis Debray écrit aussi : « Au Dieu dur des armées qui se venge et punit (« Ta droite, ô Éternel, a écrasé l’ennemi ») succède un doux qui pardonne et désarme… Yahweh gronde ; Jésus sourit ».

L’appel adressé par Jésus à son Père – « papa » – ouvre sur une doctrine stupéfiante dans les annales religieuses de l’humanité, celle de l’Incarnation, mystère inaccessible à la science et communiquée aux hommes par une parole venue d’ailleurs, une « Révélation ». Un rapprochement avec les « avatars » de Vishnou ne peut être que superficiel. Vishnu apparaît tour à tour comme poisson, tortue, sanglier, comme le pieux guerrier Rama ou comme Krisma, l’amant parfait. Mais il ne devient pas vraiment la forme qu’il prend. Celle-ci n’est qu’une apparence en faveur de ses dévots. Le christianisme, au contraire, affirme que Dieu n’a pas fait seulement semblant de devenir homme. « Il a gémi dans un berceau », écrivait Luther, « il a tété les seins de sa mère et a été couché dans la crèche : voilà l’article principal de notre religion. » Il est donc notre frère et la promotion de l’humanité s’est faite grâce à l’Incarnation. Il reste présent parmi nous dans l’eucharistie et dans nos frères humains, en particulier ceux qui souffrent. Mystère assurément et qui n’est pas de la compétence de la science, mais mystère qui a révolutionné l’image de Dieu.

Ultime novation chrétienne, aussi paradoxale que la précédente, mais qui donne son plein sens à la Révélation chrétienne : la proclamation de la résurrection de Jésus qui a été « relevé » d’entre les morts. Un événement unique, inattendu, incompréhensible en termes de science, un « mystère » au sens fort. Car il ne s’agit pas d’une divinité qui meurt à l’automne pour renaître au printemps comme dans certaines religions de l’Antiquité, mais du Fils de Dieu arraché définitivement au séjour des morts. Nous pouvons refuser de croire à cette « folie » – c’est l’expression de Paul –, mais force est de constater que jamais auparavant n’avait été proposée pareille doctrine, qui n’est l’assise d’aucune autre religion. Son corollaire, c’est que Jésus, en ressuscitant, nous a ouvert les portes du royaume des cieux et qu’il nous y accueillera. Tels sont le sens et le dénouement que le christianisme donne à notre vie. D’où, en finale, cette question : pourquoi une telle espérance serait-elle démodée ?



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