Dernière mise à jour : 15 juin 2005

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Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris

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Une expérience désinstallante et libérante

  André Dupleix
Mgr André Dupleix
Prêtre du diocèse de Bayonne
Docteur en théologie
Recteur honoraire de l’Institut Catholique de Toulouse
Directeur du Service national du Catéchuménat
Secrétaire général adjoint de la Conférence épiscopale

Je suis très sensible à votre invitation à cette table ronde. J’ai accepté, sans trop d’hésitation, d’y participer pour plusieurs raisons. La première est d’ordre universitaire, la seconde plus personnelle et la troisième d’ordre ecclésial.

D’abord une raison plus universitaire.

Je dirai d’emblée que je suis totalement acquis à la cause d’un lien étroit - et qui ne devrait que se développer - entre l’Institut des Arts sacrés et de Musique liturgique et l’ensemble de l’espace non seulement théologique et philosophique mais universitaire dans sa globalité.

Pendant les vingt années passées à la Catho de Toulouse, j’ai toujours rendu indissociables la formation et la recherche dans le domaine de l’art de la formation et de la recherche théologique. Plusieurs initiatives l’ont marquée dont la création de l’Institut d’Art religieux comme organisme intégré en 1994. Quelques mois avant le vôtre. C’est tellement rare, en Province, d’être en avance sur Paris…

Pour moi, l’art s’est toujours inscrit parfaitement dans l’espace culturel sous toutes ses formes. La recherche du sens se réalise aussi par les sens et tous les sens. Il y a entre l’art et tous les domaines du savoir une mystérieuse mais résistante complicité, et c’est bien parce que l’art traverse tous les champs de l’existence et, de plus, les interroge sur leur finalité en ouvrant sur la structure symbolique du monde.

Pourtant, et ce n’est pas un moindre paradoxe, si l’activité des artistes a toujours traduit, dans la grande diversité de ses expressions - et jusque dans ses provocations ou ses dérives - les palpitations, les transformations et même les zones les plus secrètes de l’évolution des sociétés, elle a été considérée, de fait, comme un facteur de second ordre, dans les grands processus de développement.

Il ne peut être question de revendiquer pour tous les secteurs de la création artistique un rôle identique à celui joué par les laboratoires et autres organes de recherche, d’élaboration et de décision de la vie politique ou économique. Pourtant n’y aurait-il pas à plaider en faveur d’un véritable partenariat entre l’art et les autres domaines de connaissance et de recherche, dans le cadre de cette responsabilité éducative globale qui sera demain, et davantage encore, notre mission commune, à tous niveaux de réflexion et d’initiatives de nos institutions et de la société ?

N’oublions jamais que tout être humain est structurellement un créateur avant d’être un exécutant ou un répétiteur.

J’aime bien ces mots du P. Bernard Bro disant que l’art « devient, hors de tout intérêt factice, ce qu’il est réellement : le révélateur privilégié de l’existence spirituelle de l’humanité. » Et il ajoute en parlant de l’art contemporain - et comment ne pas y voir le souci de nos grandes disciplines dans l’approche du savoir : « L’art est-il si loin de l’énigme, du paradoxe ou de la provocation du Buisson ardent ? Il brûle mais ne se consume pas. Il effraie mais il attire. Il éclaire mais maintient à distance. Il éveille mais ne se laisse pas posséder. Il rend visible, il révèle mais c’est pour introduire plus profondément dans l’interrogation. »

La seconde raison m’est plus personnelle.

Je suis profondément marqué, dans mon cœur, mon corps et ma foi, par le langage de l’art et cette capacité créatrice qui nous caractérise en profondeur. Mais cela n’est pas sans tensions ou sans déchirement.

Je me suis souvent senti désinstallé, un peu sans domicile fixe, et rendu très libre institutionnellement, comme si l’approche de la beauté et la démarche créatrice intérieure ne pouvaient s’accomplir sans rupture avec l’ordre conventionnel. Mais jamais, jamais, je n’ai pu le dissocier de mon expérience de Dieu, une expérience tout aussi désinstallante et libérante et qui, lorsqu’elle est acceptée, nous place sur ces routes souvent inexplorées où nous ne savons pas jusqu’où nous serons conduits… J’ai toujours considéré la rencontre avec Jésus et Nicodème comme un texte initiatique.

Passionné de musique dès mon tout jeune âge - j’avais commencé le piano à 5 ans - pétri de poésie assez vite, ces expressions de l’ultime m’ont non seulement accompagné mais aidé, encouragé, éclairé jusque dans mes choix spirituels et mes engagements décisifs. Comment pourrais-je oublier cette nuit où, à un moment de particulière turbulence dans ma vie, je me suis mis au clavier que je n’ai quitté qu’aux premières lueurs de l’aube en ayant retrouvé la paix ? Mais cette paix ne me fut rendue que parce que, mystérieusement, la musique fut indissociable de la prière et d’une expérience forte et indicible de la présence de Dieu dont la Parole agissait en moi comme une véritable restructuration intérieure.

Pour moi la musique est un révélateur de l’âme. Elle nous plonge au cœur même des palpitations du monde. Elle y révèle, jusqu’en ses tensions extrêmes, la permanence d’une beauté et d’une authentique grandeur. Dans sa symbolique profonde, elle évoque les rythmes fondateurs. Elle est l’instant et la durée, elle traduit la douleur et la joie, elle dit l’interruption et le franchissement, le simple et le complexe, la rupture et la naissance. On peut dire, sans excès, qu’elle est le battement du cœur mystique de l’humanité.

En écoutant la Cantate 51 ou la fantaisie et fugue en sol mineur de Bach, l’adagio du concerto pour clarinette de Mozart - qui faisait pleurer Rubinstein - La Missa solemnis ou les derniers quatuors à cordes de Beethoven, le mouvement final de la neuvième de Mahler, le Quatuor pour la fin des temps de Messiaen, l’introït grégorien de la messe de Pâques ou les dernières improvisations de Michel Petrucciani, comment ne pas être conduit au plus secret et au-delà de soi-même ? Dans une logique d’Amour et de dévoilement de la vérité. Témoins que nous sommes alors, de l’intériorité du monde et du sens de toutes choses.

Il m’arrive de citer un auteur, inattendu dans ce genre de propos, l’essayiste roumain Emil Michel Cioran, plutôt connu pour son pessimisme fondamental et sa vision désabusée du monde et qui osa pourtant parler de « l’essence sacrée de la musique », de sa « puissance théologique » de sa capacité à révéler le seul Dieu qui mérite d’être connu car « elle agit comme un puissant révélateur. Nous ne sentons vraiment que nous avons une âme que lorsque nous écoutons de la musique… Si l’on n’avait pas d’âme, la musique l’aurait créée ». Après avoir entendu le Requiem de Mozart, Cioran écrira : « Comment croire, après une pareille audition, que l’univers n’ait aucun sens ? Que tant de sublime se résolve dans le néant, le cœur aussi bien que l’entendement refusent de l’admettre » 

La troisième raison est ecclésiale. Dans ma responsabilité actuelle au Catéchuménat et en Catéchèse et particulièrement ces jours où nous réfléchissons à un renouvellement de la pratique catéchétique, j’essaie de maintenir sinon de développer la place de l’art comme relais indispensable de la transmission et de la proposition de la foi.

Malgré tous les appuis officiels et les satisfecit obtenus avec un air entendu et souvent beaucoup de compassion et de sympathie, la chose n’est pas acquise et bien des schémas résistent. Et je m’efforce de faire comprendre qu’il ne suffit pas de décorer un parcours catéchétique ou une Bible avec de belles reproductions d’œuvres d’art pour honorer tout ce que la Tradition chrétienne doit non seulement aux œuvres des artistes mais à leur interpellation constante, à leur façon bien à eux de nous conduire au large et de révéler Dieu, souvent là où on ne l’attend pas…

Je n’hésite pas à dire que l’art a une dimension initiatrice. Qu’il est chemin intérieur. Qu’il permet d’une façon originale et originelle une approche du mystère en articulant étroitement la raison et l’intuition, la tradition et la recherche, la maturation et la passion.

L’art permet à la Parole de Dieu de s’inscrire dans la plus grande diversité des traditions culturelles de l’humanité. La catéchèse dans son ensemble ne doit pas considérer ce langage comme second mais comme l’écrin de la Parole, un véritable support de la Révélation et de la transmission du kérygme, message d’Amour, de paix et de réconciliation

L’expérience de la beauté peut transformer la vie. L’acte créateur traduit une transformation, un mouvement. Dans tout acte créateur, il y a franchissement d’un seuil, une forme d’abandon, un don de soi. Nous sommes dans une perspective de dévoilement. La beauté est missionnaire et l’œuvre d’art, comme l’acte créateur lui-même, participent de la Révélation de Dieu

Puis-je conclure par un poème ?

Il s’agît de la claveciniste Blandine Verlet, dans son très bel ouvrage L’offrande musicale. Elle dit ici son émotion de se mettre au clavier dès les premiers rayons du jour, cette aube, ce premier flamboiement de la lumière et surtout ce commencement, ce recommencement que traduit, à sa manière, toute œuvre d’art, toute expérience de la beauté.

« Le son est lancé Sur la blancheur du silence Comme une stridence Limité il l’est C’est sa richesse Limité comme le paraît à certains le dessin à la pointe sèche Ouvert sur l’immensité des possibles… Intensité et émotion… A l’aube surtout Aux heures du plus beau silence Du silence propre Sans faille Tout dort Tous dorment Je sors moi-même du sommeil et me trouve dans un temps vraiment libre Sans frontières… Les doigts flânent sur le clavier Et glisser sur les spirales des vibrations C’est un peu comme entrer dans l’autre côté du silence Dans la mise en route de toute vie… »



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