|
Dernière mise à jour : 16 juillet 2007 |
||||
|
|
||||
|
Une épopée de fiction : Josué 2. 6-12
Plus que tout autre livre de la Bible le livre de Josué a pu fonder une lecture historique qui n’est plus de mise aujourd’hui. En effet, considérer ce livre comme offrant une vision de la conquête du pays de Canaan par les tribus d’Israël aboutit à une impasse. À la suite d’une longue fréquentation du livre de Josué, en particulier dans sa première partie (Jos 1-12) on peut proposer une autre lecture. Tout d’abord la lecture de ces chapitres exige de prendre en compte les données de l’archéologie. Certes, il ne peut être question de faire du texte biblique une simple lecture archéologique, mais il est nécessaire dans un premier temps d’entendre ce que cette discipline peut dire sur les villes citées en Jos 6-12. En affirmant cela, il n’est pas question de faire de l’archéologie une clé de lecture, car elle ne pourra jamais répondre à la question la plus importante : quel est le sens du texte ? Pourtant je ne suis pas certain qu’il faille « enlever le livre de Josué aux archéologues » pour le confier aux seuls littéraires. En effet livrés à eux-mêmes les littéraires, sur la base du seul texte, ne peuvent comprendre le caractère spécifique de Jos 6-12. L’archéologie a au moins l’intérêt de rappeler que le rapport du texte à l’histoire n’est pas aussi simple qu’on l’a cru pendant longtemps. En fait, l’archéologie a pour rôle de tirer le signal d’alarme pour éviter une lecture trop historicisante. Au-delà de l’apport de l’archéologie la question que pose le livre de Josué est de savoir si l’on peut se contenter d’une lecture qui fait la part belle à l’histoire. Le rejet du livre de Josué par beaucoup exige d’apporter une réponse à la question décisive : quel est le sens du texte ? Lire Jos 1-12 comme une épopée de fiction est une option de lecture qui peut étonner, mais qui s’appuie sur une réflexion qui doit beaucoup à Paul Ricœur , mais aussi à D. Cohn pour qui le terme « fiction » désigne « un texte littéraire non référentiel et narratif. » Rappelons enfin que Robert Alter soutient que « la meilleure caractérisation générale du récit biblique est celle de « prose de fiction », adoptant aussi celle de « prose de fiction historicisée » » et il donne comme exemple les récits relatifs aux patriarches, mais la lecture de l’ouvrage montre que le qualificatif « fiction » s’applique à d’autres récits qui se trouvent dans le livre des Juges ou les livres des Rois. À partir de là, il est possible de lire les textes bibliques sans leur appliquer trop rapidement l’étiquette de « récits historiques. » Jéricho (Jos 6)Avant d’entreprendre la lecture de Jos 6, un texte qui a connu de nombreuses relectures au cours du temps, il est nécessaire d’aborder en premier lieu l’histoire de la recherche archéologique à Tell es-Sultan, le site de la Jéricho de l’Ancien Testament. À la limite, cette première approche n’est pas indispensable pour la lecture du texte biblique, mais elle l’est dans la mesure où l’on a fait du texte un récit historique racontant la prise de Jéricho. Le témoignage de l’archéologiePour fonder la validité historique du récit de Jos 6, on a dès le XIXe s. tenté de le faire en recourant à l’archéologie. Ainsi dès 1867 le capitaine Charles Warren entreprit de creuser des puits à Tell es-Sultan, mais ne découvrit rien d’intéressant. À cela rien d’étonnant puisqu’on découvrit un de ces puits en 1954 et que l’on s’aperçut que le puits en question s’enfonçait dans le rempart de la ville du Bronze Ancien (3300 2400 av. J.C.) . Retenons de cet épisode qu’après avoir implanté de tels puits à Jérusalem, le fait que Charles Warren ait choisi de le faire sur le site de Jéricho en dit long sur le désir de fonder par l’archéologie l’historicité du texte biblique. La fouille austro-allemande qui eut lieu sur le site de 1907 à 1909 sous la direction de E. Sellin et C. Watzinger ne parvint pas à fournir une chronologie précise des strates mises au jour. Une nouvelle série de campagnes archéologiques fut entreprise entre 1930 et 1936 sous la direction d’un Anglais, John Garstang, premier directeur des Antiquités pour la Palestine, mais ce dernier ne parvint pas à dater les différents remparts entourant le site de Tell es-Sultan sans susciter une polémique. Entre 1952 et 1958, Kathleen Kenyon qui avait une véritable expérience d’archéologue entreprit une nouvelle série de campagnes en appliquant une méthode rigoureuse afin d’établir une séquence stratigraphique. Si elle put reconnaître le tracé des remparts du Bronze Ancien (3300-2400 av. J. C.) et du Bronze Moyen (2300-1500 av. J. C.), rien de tel ne fut découvert qui puisse dater du Bronze Récent (1500-1200 av. J.C.). Seule une modeste occupation datable du XIVe s. av. J. C. put être mise au jour et pour la même époque la réutilisation de quelques tombes du Bronze Moyen. Ainsi la recherche archéologique ne peut témoigner ni d’une occupation ni d’un rempart pour la fin du Bronze Récent. On peut estimer sur la base de ce qui a été mis au jour qu’il n’y avait pas d’occupation à Jéricho vers 1300 av. J. C. Face à ce résultat jugé décevant, on peut toujours supposer qu’une occupation de Jéricho au Bronze Récent a existé, mais que l’on n’en a gardé aucune trace. Toutefois, rien ne permet d’affirmer l’existence d’une occupation humaine entre 1300 et 1200 av. J. C. à Jéricho. Le texte de Jos 6La nature du récit conservé en Jos 6,1-21 ne fait pas l’unanimité. D’une part on ne peut pas affirmer que le texte raconte un haut fait militaire, à savoir la prise de la ville de Jéricho. Certes la cité est soumise à un siège, si l’on s’en tient au v. 1 : « Jéricho était fermée et enfermée à cause des fils d’Israël ; nul ne sortait et nul n’entrait. » Au v. 2 Dieu assure Josué de la prise de la ville : « Vois, je t’ai livré Jéricho et son roi », mais cette formulation est étonnante. Son meilleur parallèle se trouve en Dt 2,24 : « Vois, j’ai livré entre tes mains Sihôn l’Amorite, roi de Hesbôn, et son pays. » Ainsi l’évocation du roi de la cité en Jos 6,2 étonne, car on ne la retrouve qu’en Jos 12,9 en tête d’une liste récapitulative des rois vaincus. En fait, le roi de Jéricho ne joue aucun rôle dans la suite du texte (mais cf. Jos 10,1). D’ailleurs rien ne nous est dit de la mort de ce roi, ce qui constitue une différence avec les récits. qui suivent Jos 2 et où la mort des rois vaincus est mentionnée. La seule autre mention du roi de Jéricho se trouve en Jos 2,2-3 et c’est sans doute dans ce récit qu’un des rédacteurs de Jos 6 l’a trouvée. À partir de Jos 6,3 ss. Dieu donne des ordres qui n’annoncent pas une opération militaire, mais une circumambulation autour de la ville qui doit durer sept jours et qui prend l’allure d’une liturgie aboutissant à l’écroulement du rempart (v. 20). Il n’est donc pas question de la prise d’une ville sur le mode guerrier. Le récit de Jos 6 ne peut donc être considéré comme celui de la conquête d’une ville par une armée. Il est donc absurde d’ironiser comme le fait W. G. Dever en déclarant : « Josué n’en a pas moins accompli un grand exploit : il détruisit un site qui n’existait pas. » Le récit aurait donc été inventé de toutes pièces. On assiste ici aux limites de la recherche archéologique. Le texte de Jos 6 ne tombe pas du ciel. Récit fictif, il reste enraciné dans une certaine réalité. Tout d’abord, il faut rappeler que le livre de Josué s’ouvre sur la traversée du Jourdain (Jos 3-4) et l’entrée dans le pays promis. Or la première ville que l’on rencontre en venant de l’est n’est autre que la ville de Jéricho qui est alors en ruine, sa ligne de rempart étant probablement encore visible. Pour un peuple qui craignait d’avoir à vaincre des forteresses (cf. Nb 13,28), une Jéricho détruite est un signe de la providence divine. De plus, après la traversée du Jourdain le peuple vient camper à Guilgal, près de Jéricho, dont le nom signifie « Cercle » (Jos 4,19). Les pierres qui ont été prises dans le lit du Jourdain sont dressées, selon une tradition, à Guilgal afin que le peuple se souvienne de la traversée du Jourdain (Jos 4,20-24). Dans ce contexte il est possible, à titre d’hypothèse, qu’à Guilgal ait eu lieu une circumambulation autour du Cercle de pierres, une liturgie qui aurait inspiré le rédacteur ancien de Jos 6. Concluons cette lecture en affirmant que l’archéologie à elle seule ne peut pas se prononcer sur la nature du texte biblique qui est le résultat d’une tradition complexe. Si nous proposons la lecture de Jos 2 après celle de Jos 6, cela tient d’abord à ce que le récit « Rahab et les espions » ne trouve son épilogue qu’en Jos 6,22-25, en particulier avec le v. 25 où Josué accorde la vie sauve à Rahab et à sa famille. C’est aussi parce que le lecteur découvre, après avoir lu le récit de Jos 6 où le rempart s’écroule sur place (v. 20), que la mission des espions n’a plus de raison d’être. Le récit de Jos 2 est d’abord un récit d’espionnage avec l’envoi par Josué de deux espions qui échappent au roi de Jéricho (v. 2, cf. Jos 6,2) grâce à l’habile discours de Rahab. Ce récit n’a pas de rapport direct avec celui de Jos 6, sauf la mention d’un roi à Jéricho et l’indication selon laquelle la maison de Rahab était adossée au rempart et permettait donc de faire sortir les deux hommes de la ville (Jos 2,15). Le narrateur de Jos 2 comme celui de Jos 6 considère Jéricho comme une ville remparée. Jos 2 est un récit qui obéit à une structure narrative bien connue et F. Langlamet en a donné les articulations principales : initiative de Josué - envoi de deux hommes consignes données aux explorateurs - exécution de la mission reçue - retour et rapport des explorateurs. Ce récit que l’on peut et que l’on doit rapprocher des traditions bibliques sur la conquête du pays trouve sa pointe au v. 9 lorsque la femme déclare aux espions : « Je sais que le Seigneur vous a donné le pays », déclaration que l’on retrouve en Jos 2,24 où les envoyés déclarent à Josué : « Vraiment le Seigneur a livré tout le pays entre nos mains » (Jos 2,24). En réalité la parole de Rahab recevra au cours du temps un développement qui montre bien que l’on est au cœur du récit. Dans le récit une place importante est accordée au dialogue entre la femme et les espions (Jos 2, 9-21). Rahab obtient alors d’avoir la vie sauve, elle et sa famille. Le récit a donc une portée étiologique en offrant la raison pour laquelle Rahab et son clan ont eu la vie sauve. Cette portée étiologique est bien manifestée par l’épilogue narratif : « Josué laissa la vie sauve à Rahab, la prostituée, à sa famille et à tout ce qui était à elle, elle a habité au milieu d’Israël jusqu’à ce jour, car elle avait caché les messagers que Josué avait envoyés pour espionner Jéricho » (Jos 6,25). La présence d’un clan de Rahab dans la région de Jéricho a dû poser aux Judéens un problème analogue à celui des Gabaonites (Jos 9) comme nous le verrons un peu plus loin. Rappelons pour terminer que Rahab est normalement une désignation masculine et qu’il faut découvrir derrière ce nom celui d’un clan venu de l’est et installé dans la région de Jéricho. Il faut enfin reconnaître qu’il existe un certain décalage entre Jos 2 et Jos 6, mais ce décalage, sensible pour nous, devait l’être beaucoup moins pour les anciens qui n’opposent pas action humaine et action divine. La ville d’Aï (Jos 7-8)Dans le livre de Josué les chapitres 7 et 8 réservent une nouvelle surprise. En effet, le site où l’on place la ville d’Aï ne possède pas d’occupation à l’époque du Bronze Récent (1500-1200 av. J. C.). Dès lors, on ne voit pas comment les Israélites auraient pu en faire la conquête. Une fois de plus, il convient de faire le bilan des recherches archéologiques, puis d’interroger le texte biblique pour tenter d’y voir clair. La recherche archéologiqueJos 7,2 déclare que « depuis Jéricho Josué envoya des hommes à Aï qui est près de Béthel. » Malgré l’apparente précision de ce verset, la localisation d’Aï, site qui doit se trouver au nord-ouest de Jéricho dans la montagne, a été depuis longtemps objet de vives discussions. La Bible de Jérusalem offre une note qui localise Aï, nom qui signifie « la Ruine », en un site connu aujourd’hui sous le nom de et-Tell qui en arabe a le même sens que Aï. Pendant longtemps, cette localisation a été mise en doute pour des raisons archéologiques. Toutes les données archéologiques proviennent de fouilles qui ont été réalisées sur le site de et-Tell par deux équipes, l’une française, l’autre américaine. La fouille française a été entreprise entre 1933 et 1935 par Mme Judith Marquet-Krause. L’archéologue avait alors reconnu l’existence d’une ville du Bronze Ancien qui perdura de 3100 à 2000 av. J. C. Cette ville de 10 hectares était pourvue d’un rempart qui connut trois tracés, signe d’une longue occupation pendant plus de mille ans. Au-dessus de cette ville avait été établi un village du Fer 1 (1200-1050 av. J. C.). La mort de l’archéologue ne permit pas la publication d’un rapport définitif, mais en 1949 son mari publia le matériel mis au jour sans proposer de synthèse. Cela ne suffit pas à convaincre la communauté scientifique qui estimait la fouille trop brève pour en accepter les conclusions. Entre 1964 et 1970 un Américain, James Callaway , reprit la fouille de et-Tell et proposa la séquence suivante quant à l’occupation du site : - un village du Bronze Ancien (3100-3000 av. J. C.), - une ville du Bronze Ancien comportant quatre phases entre 3100 et 2400 av. J. C., - enfin un village du Fer 1 non fortifié (1200-1050 av. J. C.) d’une superficie assez modeste. À quelques détails près, les deux archéologues, J. Marquet-Krause et J. A. Callaway, s’accordaient sur la durée de l’occupation du site. Il n’y avait donc d’occupation ni au Bronze Moyen, ni au Bronze Récent. Face à un résultat indiscutable, on a donc proposé de chercher ailleurs un site qui convienne mieux à la localisation d’Aï. J. A. Callaway lui-même prospecta la région autour de et-Tell pour trouver un site occupé au Bronze Récent et au Fer, mais il ne rencontra que des sites d’époque romaine ou byzantine. Dans ces conditions et en dépit des difficultés d’une telle solution par rapport au texte biblique, on admet le plus souvent l’identification d’Aï avec et-Tell, du moins pour certains, mais pas pour tous. Le texte de Jos 7-8 et sa cohérenceCes deux chapitres du livre de Josué forment un tout et on ne peut les dissocier que de manière arbitraire, du moins à première vue. Depuis Jéricho Josué décide d’attaquer Aï et, à la suite du rapport des espions, d’y envoyer une petite troupe qui se fait battre. De cet échec Josué se plaint à Dieu qui dévoile que l’échec militaire a pour motif un péché commis par Israël. Après tirage au sort, un coupable est désigné : Akân, chef de clan de la tribu de Juda, qui avoue avoir pris dans le butin une cape de Shinéar, deux cents sicles d’argent et un lingot d’or (Jos 7,21). Après le jugement du coupable, Josué reprend la conquête d’Aï et, pour vaincre la résistance de la cité, il utilise un stratagème militaire avec envoi d’une embuscade, attaque de la ville, fuite simulée, l’embuscade mettant le feu à la ville. La cité est conquise et elle est vouée à l’anathème. Ce long récit pose de multiples questions : pourquoi attaquer cette ville qui n’existe pas ? Pourquoi Akân peut-il s’emparer d’une part de butin alors que la ville n’est pas encore conquise ? En outre, la description du butin, par son importance, ne manque pas de surprendre. Autre question, où situer la vallée d’Akor dont le nom rappelle celui d’Akân ? Bref, a-t-on affaire à un récit historique ou à un récit de fiction ? La cohérence de l’ensemble littéraire reste fragile, même si on ne tient pas compte de l’enquête archéologique. Première remarque, Aï, tout comme Jéricho, appartient au territoire de la tribu de Benjamin (cf. Jos 18,17-18). Quant à la vallée d’Akor (v. 24), elle doit se trouver dans le territoire de la tribu de Juda (cf. Jos 15,7) puisque Akân et son clan appartiennent à cette tribu (Jos 7, 16-18). L’épisode relatif à Akân (Jos 7,16-26), préparé par Jos 7,6-15, donne une dimension religieuse au récit de la conquête d’Aï, mais peut représenter une insertion secondaire antijudéenne. Certes il s’agit d’une hypothèse, mais on peut lire Jos 7,2-5, puis Jos 8,1-29 en faisant abstraction de l’épisode « Akân. » Deuxième remarque, le récit de la conquête d’Aï (Jos 7,2-5 ; 8,1-29) se présente comme une entreprise guerrière qui se déroule en deux temps. On a d’abord l’envoi d’une troupe de trois mille hommes (Jos 7,4-5), puis un combat qui engage tout le peuple (Jos 8,3). Deux observations importantes sont à faire à propos de ce texte ; d’une part on doit être attentif aux notations topographiques locales : Shevarim (Jos 7,5), lieu-dit que l’on peut traduire par « Carrières » ou « Ravins », la Descente (v. 5) qui doit désigner le chemin menant à la dépression du Jourdain (cf. 8,24 G), le lieu de l’embuscade (8,4.12) que l’on doit situer à l’ouest d’Aï (8,9), le camp (8,11) où se tient Josué et toute la troupe et qui doit se trouver à l’est comme la Descente, enfin le désert mentionné plusieurs fois (8, 15.20.24) et qui doit désigner la pente orientale des collines qui dominent l’Arabah. La présence de ces multiples désignations dans le récit suppose un souci de localiser le lieu de la bataille. De ce souci on peut conclure que le rédacteur entend baliser un territoire qui appartient à la tribu de Benjamin. De plus, la structure narrative de Jos 8 est très proche de celle de Jg 20,14-18 qui raconte le châtiment subi par la tribu de Benjamin à la suite du crime de Guibéa, une observation qui a souvent été faite. Les deux textes ont en commun plusieurs éléments : au cours d’une première phase on a un échec militaire et une lamentation ; dans une seconde phase ils ont en commun une ruse de guerre avec embuscade (Jg 20,29) et fuite simulée (Jg 20,32), puis incendie de la cité (Jg 20,40). Tout permet de penser que le scénario de Jos 8 décalque celui de Jg 20 où la tribu de Benjamin est victime du stratagème. Mais en Jos 8 la tribu de Benjamin réaffirme ses droits sur la région d’Aï, peut-être pour faire face à la volonté de la tribu voisine d’Éphraïm de s’emparer de ce territoire. En conclusion, le récit guerrier en Jos 8 est un récit fictif qui obéit toutefois à une motivation historique. Les Gabaonites (Jos 9)En abordant Jos 9 on quitte la région située entre Jéricho et Aï qui domine la vallée du Jourdain pour aller à Gabaon, ville localisée à neuf kilomètres au nord de Jérusalem selon une localisation admise depuis 1838 et confirmée par l’archéologie. Dans un premier temps nous nous intéresserons à la ville de Gabaon (en arabe el-Djib) dont parle Jos 9 sans nous livrer à une enquête archéologique. La lecture du texte biblique fait apparaître un plan en trois parties : Tout d’abord une introduction générale, Jos 9,1-2, sert d’introduction à Jos 10-11, chapitres qui retiendront notre attention un peu plus loin. Quant au texte de Jos 9, 3-27, il se compose de deux séquences,
Dans la première séquence les Gabaonites obtiennent d’Israël un pacte. Leur interlocuteur est tantôt Josué (vv. 3.6a.8.15a), tantôt un collectif « l’homme d’Israël », ce dernier étant sans doute primitif. En effet tout donne à penser que c’est l’insertion de ce récit dans un ensemble littéraire où Josué a le rôle principal qui a amené la mention de Josué dans le récit de la ruse. Il faut encore souligner que les Gabaonites sont des Hivvites (v. 7, cf. Jos 11,19), donc des étrangers au milieu d’Israël. Ce groupe d’étrangers vient trouver les chefs des Israélites et affirme venir d’un pays lointain pour conclure : « Et maintenant concluez un pacte avec nous » (v. 6). Une telle demande s’attire une interrogation : « Peut-être habitez-vous au milieu de nous ? Comment pourrions-nous conclure un pacte avec vous ? » (v. 7). À cette question, les Gabaonites répondent qu’ils viennent d’un pays lointain (vv. 11-13). Au bout du compte le v. 14 déclare de manière laconique : « Les Israélites prirent de leurs provisions, mais ils ne consultèrent pas le Seigneur. » Le v. l5a double le v. 14 et affirme que « Josué fit la paix avec eux et conclut avec eux un pacte. » Un tel récit n’est pas un récit historique comme cela est largement reconnu. Le scénario de la ruse sert à justifier le pacte conclu avec les Gabaonites alors que ceux-ci sont voisins des Israélites. Le récit de la ruse est donc un récit fictif qui a pour fonction de justifier comment les Gabaonites ont obtenu un pacte de la part des responsables israélites. Un tel récit suppose l’existence d’un pacte, ce que les historiens de l’Israël ancien ne contestent pas. À cet égard, il est intéressant d’observer que les Gabaonites ne se sont pas tournés vers les Cananéens. La structure sociale de leur groupe est proche de celle des Israélites : ils ont à leur tête un groupe d’anciens (Jos 9,11) ; jamais il n’est dit qu’un roi gouvernait à Gabaon. Bref, les Gabaonites apparaissent comme un groupe isolé, étranger par rapport à Israël. Sans chercher à faire une analyse détaillée du texte de Jos 9 , il reste à s’interroger sur la raison pour laquelle le récit de la ruse a été inventé. En réalité, le récit tente d’expliquer pourquoi l’interdit de conclure un pacte avec l’étranger a été transgressé, un interdit que l’on peut reconstituer ainsi sur la base des textes bibliques : « Tu ne concluras pas de pacte avec l’habitant du pays » (Ex 34,12, cf. Ex 23,32 ; Dt 7,2 ; Jg 2,2-3). Le récit de la ruse n’est pas compréhensible sans l’existence de cet interdit. En outre, l’existence du pacte avec les Gabaonites est nécessairement antérieure à l’époque de Saül puisque celui-ci a cherché à exterminer le groupe des Gabaonites (cf. 2 S 21,1-9). Pour conclure, il convient d’apporter une note archéologique. Le site de Gabaon a été fouillé par J. B. Pritchard entre 1956 et 1960. De l’époque du Bronze Récent (l500-1200 av. J. C.), il n’a été mis au jour que quelques tombes avec un abondant matériel, mais sans aucun niveau d’occupation. Peu après 1200 un village prospère a existé durant le Fer 1 (1200-1000 av. J. C.), mais on en connaît mal les contours. La conquête du Sud judéen (Jos 10)Pour aller à l’essentiel on peut dire que Jos 10 évoque une coalition de rois à laquelle Josué va s’opposer et qui va lui permettre de conquérir le Sud judéen. Cette coalition est d’abord celle de rois amorites qui s’en prennent à Gabaon, puis ces rois seront au nombre de cinq avant d’être identifiés comme rois de Jérusalem, d’Hébron, de Yarmouth, de Lakish et d’Églôn. Le prétexte de cette coalition est la paix conclue entre Josué et les Gabaonites (cf. Jos 9). Josué vient donc au secours des Gabaonites et inflige une défaite aux coalisés en les poursuivant jusqu’à Azéqa (Jos 10,8-10 ). Dans un second temps voici qu’on avertit Josué que cinq rois sont cachés dans une grotte à Maqqéda (Jos 10, 16-27), une ville qui se trouve à vingt kilomètres à l’ouest d’Hébron . Josué met à mort ces cinq rois. Cet épisode va amener à parler de « cinq rois amorites » avant d’attribuer à chacun une ville (Jos 10,5), voire un nom (Jos 10,3), précisions qui ont été introduites dans le texte lors de la dernière rédaction. Dernière séquence de ce chapitre, Josué s’empare des villes du Sud judéen : d’abord Maqqéda, puis Livna, Lakish, Églôn, Hébron et Devir (Jos 10,28-39). On observe que cette dernière liste ne correspond pas tout à fait à la liste des coalisés que l’on a en Jos 10,3. En effet le rédacteur final du texte ne peut faire de Jérusalem une ville conquise par Josué, car il sait que David est le conquérant de cette ville selon la tradition (2 S 5,6-9). Le rédacteur de la séquence en tient compte alors qu’il semble ignorer la tradition où Caleb s’empare d’Hébron et Otniel de Devir (Jos 15, 13-17), mais cette tradition est incorporée dans la seconde partie du livre de Josué. Par rapport à Jos 9 où le rôle de Josué est secondaire, il est frappant qu’en Jos 10 Josué fasse échec à la coalition des rois amorites et se voie attribuer la conquête de tout le Sud judéen. À cet égard, on peut mettre en doute que Josué soit venu au secours de Gabaon. Bien que l’historicité de ce secours soit admise par certains historiens , on peut être sceptique, car le rédacteur transforme le pacte de Jos 9 en un accord politique et militaire entre Gabaon et Israël, mais d’un tel accord nous n’avons aucune preuve. Le fait que le combat contre les rois amorites ait lieu en rase campagne n’est pas un argument suffisant pour justifier le caractère vraisemblable de la bataille de Gabaon. La rédaction des chapitres 10 et 11 du livre de Josué place les combats sous l’autorité de Josué. À y regarder de près, c’est à partir de Jos 10 que Josué devient un chef d’armée et un conquérant. La conquête du Nord (Jos 11,1-11)Quoique sous une forme abrégée, Jos 11 offre bien des ressemblances avec le chapitre 10. En effet le texte évoque une coalition contre Israël, coalition qui a à sa tête Yabîn, roi de Haçor, et qui rassemble, outre le roi de Madôn, les rois qui sont au nord (Jos 11,2). Il s’agit là encore d’un récit de guerre sacrale où Dieu donne la victoire à son peuple. Une fois encore, c’est Josué qui exécute fidèlement les ordres de Dieu (vv. 4-9). Ce récit est en quelque sorte complété par la prise de la ville de Haçor qui est incendiée (vv. 10-11). La conclusion se trouve, du moins pour l’ensemble formé par Jos 10-11, en Jos 11,16-17 : « Josué prit tout ce pays… depuis le mont Halaq qui s’élève à Séïr jusqu’à Baal-Gad dans la vallée du Liban au pied du mont Hermon ; il s’empara de tous leurs rois, les frappa et les mit à mort. » À propos de la destruction de Haçor et du rôle joué par Josué, on a cru bon d’invoquer le témoignage de l’archéologie. Y. Yadin, archéologue israélien qui a fouillé Haçor de 1955 à 1958, puis en 1968 , estimait que la strate XII qui succède à la destruction de la ville par un incendie était israélite. Avec précaution il pensait que cet incendie pouvait être attribué à Josué. Les fouilles ont repris à Haçor depuis 1990 sous la direction de A. Ben-Tor qui voudrait pouvoir répondre à ces deux questions : qui a détruit la ville ? et à quelle date ? De telles questions légitimes ne sont pourtant pas du ressort de l’archéologie seule. ConclusionAu terme de cette lecture de Jos 2-11, il apparaît avec force que dans une première partie, Jos 2-9, on se trouve en présence de récits fictifs qui du point de vue géographique concernent le territoire de la seule tribu de Benjamin avec comme noms de lieu Guilgal, Jéricho, Aï et Gabaon. Par contre en Jos 10-11 on a affaire à des récits qui de manière schématique évoquent la conquête du pays sous la conduite de Josué, d’abord celle du Sud judéen, puis celle du Nord d’Israël. Ainsi seuls les chapitres 10 et 11 décrivent une conquête militaire dont le schématisme est évident et dont la valeur historique est inexistante. En aucun cas Jos 1-12 ne peut être considéré par l’historien comme le récit de LA conquête du pays par les tribus d’Israël sous la conduite de Josué. Autrement, on aboutit à une vision caricaturale comme on le voit chez I. Finkelstein. Dès lors on peut se risquer à faire l’hypothèse qu’avant la rédaction deutéronomique qui renforce la rhétorique de la conquête et donc de la guerre, le texte de Jos 10-11 a d’abord été composé pour servir de revendication territoriale alors que le royaume d’Israël avait disparu comme tel en 722 et que le royaume de Juda était envahi par les Assyriens. Nous sommes à l’époque du roi Ézékias (716- 687), en tout cas après 701 et le siège de Jérusalem par Sennakérib, roi d’Assyrie. Après cela, une relecture deutéronomique ne fera qu’accentuer la revendication territoriale. © 2001-2007 Catho-Theo.net
|
|||