Dernière mise à jour : 28 septembre 2004

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Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris

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Un « Prudent » au pays de la systémique

  Philippe Bordeyne
Prêtre du diocèse de Nanterre
Professeur de théologie morale à la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses de l’ICP
Doyen de la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses de l’ICP

Site web : Page de Philippe Bordeyne sur le site de l’ICP

  Geneviève Médevielle
Religieuse auxiliatrice
Professeur de théologie morale à la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses de l’ICP
Vice-Recteur de l’ICP

Site web : Page de Geneviève Médevielle sur le site de l’ICP

  Luc Crépy
Supérieur provincial des Eudistes
Ancien président de la Conférence des Supérieurs Majeurs

  Véronique Margron
Religieuse dominicaine
Doyenne de la Faculté de Théologie d’Angers

Paule de Prémont
Théologienne moraliste, ancienne enseignante à la Catho de Paris

  André Talbot
Prêtre du diocèse de Poitiers
Responsable du Centre Théologique du diocèse de Poitiers

Site web : Page du P. André Talbot

Ce texte a été publié dans le recueil de Mélanges offerts à Xavier Thévenot : Geneviève Médevielle et Mgr Joseph Doré, dir., Une parole pour la vie. Hommage à Xavier Thévenot, Paris, Le Cerf / Salvator, 1998, p. 287-308. Nous remercions vivement les Éditions du Cerf - et tout spécialement Nicolas Jean Séd, Président du Directoire et directeur éditorial - pour l’aimable autorisation qu’elles nous ont accordée de publier en ligne cet article.

Un “ Prudent ” au pays de la systémique
Regards d’héritiers sur Xavier Thévenot

Anciens étudiants de X. Thévenot et aujourd’hui enseignants du Département de Théologie Morale de l’Institut catholique de Paris, nous souhaitons, au terme de cet ouvrage, exprimer ce qui nous semble le plus fécond dans sa réflexion éthique et dont nous nous sentons héritiers dans notre propre manière d’enseigner la morale. Cet article, à plusieurs voix, est le fruit d’une relecture commune de notre expérience de moralistes catholiques, marquée par le dialogue avec X. Thévenot.

Héritiers, nous le sommes par de nombreux aspects, mais notre contexte d’enseignement est bien différent aujourd’hui de celui dans lequel cet héritage a pris corps. Le public qui fréquente l’Institut catholique de Paris a changé. Les attentes des étudiants sont autres : face à la remise en cause, parfois radicale, de la morale dans les années soixante-dix, X. Thévenot avait cherché à formuler des “ repères ” pour la génération suivante. Actuellement, notre société occidentale manifeste des attentes fortes vis-à-vis de l’éthique : la morale envahit tous les échanges, même jusqu’à l’école… Nous nous trouvons confrontés à une pluralité de réflexions morales dans la société comme dans l’Église. La question des étudiants est de ce fait moins la recherche de repères que le choix ou la hiérarchisation des valeurs ou principes moraux parmi tous ceux qui leur sont proposés aujourd’hui. [1] Ajoutons que notre public, à l’image de la réflexion théologique, s’internationalise de plus en plus, grâce aux échanges entre universités mais aussi particulièrement avec la présence accrue d’étudiants venant d’Asie.

Si nous gardons une dette réelle à l’égard de X. Thévenot, il faut envisager celle-ci à frais nouveaux face à la rupture culturelle importante des jeunes générations nées après le concile Vatican II. Certaines problématiques dans lesquelles s’est construit son enseignement - comme, par exemple, la réflexion théologique sur la sécularité (autonomie des réalités terrestres) ou l’approche très psychanalytique de l’anthropologie - ne rejoignent plus directement les questions posées par les actuels étudiants en théologie. Ceux-ci, issus d’une société complètement sécularisée, présentent un besoin, plus fort que chez leurs prédécesseurs, d’un enracinement explicite dans la Tradition de l’Église. Dit autrement, face à la carence de culture chrétienne de beaucoup, l’accès à une véritable réflexion théologique passe nécessairement par une “ phase fondatrice ” permettant à chacun d’intégrer un héritage chrétien qu’il ignorait ou presque. Ceci se vérifie en théologie morale avec l’intérêt actuel pour l’histoire de la morale chrétienne ou pour une réflexion nouvelle sur les vertus ; intérêt qui d’ailleurs n’enlève rien aux questionnements éthiques contemporains, comme celui suscité par les sciences médicales et biologiques.

Face à ces changements, il s’agit donc dans cet article de mettre au clair les enjeux théologiques d’une reprise de l’héritage de X. Thévenot pour l’enseignement de la théologie morale aujourd’hui. L’exercice n’est pas simple car il nous faut parler de façon systématique d’une pensée qui ne l’est pas, d’une pensée sans cesse en mouvement (comme en témoignent ses derniers écrits sur l’herméneutique ) [2], d’une pensée qui se déploie plus dans une méthode, dans une manière de faire - de la théologie morale - que dans l’énonciation et la discussion d’une série de thèses. De plus, situé dans un contexte universitaire, au sein d’une communauté théologique, cet enseignement s’étend au-delà d’une simple transmission de connaissances : il pointe vers un certain type d’humanité où se rejoignent - se réconcilient - morale et spiritualité. Dans cet héritage, c’est, sans doute, le plus difficile mais aussi le plus fécond à transmettre…

1°) Une approche de la dimension systémique du discernement éthique

Affronter la difficile question du sens dans un monde où il n’est pas donné d’emblée.

Dès la première heure, le cours de morale fondamentale que Xavier Thévenot donne à l’Institut Catholique de Paris s’ouvre sur la question du sens. Citant le philosophe E. Weil : “ La philosophie morale naît quand l’homme, refusant le choix, toujours possible, de l’absurde et du silence, comprend à quoi il s’oblige par ce refus. (…) L’homme par son action morale, ne réalise et ne retrouve l’unité qu’en unifiant le monde dans un sens qui l’unifie lui-même ”,. [3] il pose la morale comme le souci, l’effort, la volonté de la personne à donner sens à son histoire. Dit autrement, la vie morale est ce travail long et patient qui transforme la vie humaine en histoire de plus en plus sensée et qui permet à ce qui paraît insensé et déshumanisant de devenir - peu à peu - le “ plus humain possible. ” [4] Tout l’effort de la personne va être d’accueillir un sens convenable.

Cette recherche de sens est d’autant plus nécessaire - et difficile dans notre société moderne - que la situation est complexe. Et c’est fréquemment le cas en morale… sinon un peu de bon sens suffirait à résoudre le problème. Le moraliste est confronté - souvent plus que d’autres - à la complexité du réel, complexité qui l’invite à chercher le maximum d’objectivité et de perspicacité dans son appréhension de la réalité. La quête de sens dans la démarche morale n’est légitime que si elle s’accompagne d’une pensée qui prend en compte le réel sous le plus grand nombre d’aspects possibles (sachant que le réel n’est jamais totalement saisissable). Ainsi pour appréhender la complexité du réel, X. Thévenot, à la suite d’E. Morin [5], pose l’exigence de penser de manière “ systémique ”, ce que l’on peut traduire de manière simple par : rendre possible la prise en compte d’éléments souvent opposés ou apparemment inconciliables (par exemple : déterminismes psychologiques et exigences de vie morale) en un unique ensemble interactif dont la dynamique n’est ni de l’ordre de la continuité, ni de la déductibilité mais de l’ordre de la tension et de la boucle rétroactive. De fait, la venue du sens bouscule l’ordre de la simple logique déductive. [6]

Penser la complexité du réel : un nouveau paradigme, la systémique

Le terme - “ systémique ” - d’origine scientifique (mis particulièrement en évidence dans l’étude des phénomènes de régulation du monde vivant) désigne un mode d’organisation sous la notion de “ système ” ; notion que l’on peut définir comme un ensemble d’éléments en interrelations mutuelles, ensemble dont l’unité résulte des parties en mutuelle interaction. [7] Dans un système, chaque élément interagit sur l’autre et sur l’ensemble. Penser la complexité du réel, [8] dans cette perspective, invite à regarder chaque situation - chaque acte - en lien avec ce qui l’entoure, ce qui la constitue, ce qu’elle met en jeu dans le temps et dans l’espace. On passe d’une pensée déductive, linéaire à une pensée “ en boucle ”, une pensée qui travaille et s’interroge sur les relations entre les éléments pour authentifier son analyse du réel et légitimer son jugement moral.

Dans le vocabulaire employé par X. Thévenot, on trouve ainsi beaucoup de termes qui évoquent le mouvement, la circulation, les articulations. Le discernement éthique implique, en effet, la mise en relation des éléments très divers d’une situation donnée et la mise en œuvre d’une approche interdisciplinaire. Il s’agit de jeter des ponts entre des savoirs variés, de concilier des exigences, d’être à l’écoute de l’imprévu du travail de l’Esprit. La morale est souvent au carrefour : “ Circulez ! ” dit-il fréquemment. Dans les mystères de la foi. [9]. comme dans les différentes disciplines. Circuler, encore, entre l’éminemment singulier, unique, la vie d’une communauté et l’appel au large d’un universel dont la finalité n’est pas de poser un ciel inaccessible mais au contraire d’être aiguillon et mémoire pour nos pratiques plus concrètes et ordinaires.

La quête du sens sans l’oubli de la complexité conduit X. Thévenot à construire des “ repères ” (terme fréquemment employé, ayant fait le titre d’un de ses ouvrages les plus connus [10]) c’est-à-dire des éléments et des catégories relativement simples d’ordre anthropologique, théologique ou spirituel permettant une première analyse d’une situation donnée et son questionnement éthique. [11] C’est sans doute ce qui a permis le succès ou, plutôt, la grande diffusion - en France - de ses livres et de ses idées. Cependant, le risque pour certains lecteurs est d’utiliser ses repères comme une simple “ boîte à outils conceptuels ” permettant de résoudre leurs questions morales. La simplicité - apparente - des repères ne doit pas cacher qu’ils n’acquièrent leur pertinence que dans une perspective systémique où ils interagissent entre eux pour scruter le réel dans sa complexité (comme le font aussi - autres repères - les normes et les règles en morale). Ils indiquent le chemin, mais c’est à chacun de le tracer. Issus d’une grande expérience d’écoute et de discernement, ils rejoignent l’existence de chacun. Ils conduisent à la réflexion. Ils ne sont utiles que si la personne les intègre par elle-même. Ils laissent donc libres. Les repères pointent vers l’effectivement possible et le souhaitable et non l’idéal… Pour ceux qui prennent le risque de l’Évangile, [12] ces repères invitent à l’acceptation de ses limites, de sa finitude pour mieux reconnaître et accueillir l’œuvre de l’Esprit…

La pédagogie de X. Thévenot est un exemple de la maïeutique dépossédée et créative qui permet à l’auditeur d’accoucher de sa propre pensée. Il n’impose pas l’adhésion à un système théologique, mais enseigne des chemins de découverte qui permettent à chacun de mieux élucider la complexité du discernement, les étapes d’un jugement prudentiel et les véritables espaces où se jouent des libertés croyantes. Pédagogie pour certains dérangeante lorsqu’il faut s’engager dans une parole responsable où l’éthique de la forme du discernement éthique vaut autant que le contenu de l’éthique, lorsqu’il faut partir à la recherche de nouveaux “ lieux théologiques ” ou faire une théologie de la grâce qui soit vraiment trinitaire. Mais pédagogie qui se veut au service d’une théologie morale utile à la vie des hommes de ce temps c’est-à-dire à l’écoute des lieux où ils travaillent, aiment et pensent pour les aider à prendre et à vivre des décisions humanisantes. Sans doute la théologie n’est-elle morale qu’en se laissant instruire de tous ces lieux qui interrogent l’humain et s’interrogent avec et sur lui. De même l’éthique est-elle chrétienne dans cette mesure, hors de nos compréhensions, où elle assume de prendre chair devant les énigmes de la vie, la capacité d’invention de l’humain, le scandale du malheur.

Finalement et dans une perspective plus large, X. Thévenot, par son approche de la dimension systémique du discernement moral, rejoint des problématiques théologiques et philosophiques fortement travaillées ces dernières décennies : il fait entrer la théologie morale - en particulier à travers sa lecture attentive de P. Ricœur - dans le questionnement herméneutique. Discerner et interpréter ont partie liée et le moraliste, s’il apprend avec E. Morin à “ penser en boucle ”, doit aussi apprendre à “ parcourir le cercle herméneutique ”, en particulier dans ses rapports à l’Écriture et à la Tradition. [13] Une fois adoptée, la démarche systémique conduit le moraliste à un travail de réinterprétation d’un certain nombre d’éléments importants de la tradition morale, comme, par exemple, la réinterprétation de la structure classique de l’acte. [14] C’est ici sans doute que se situe un des apports les plus originaux et novateurs de X. Thévenot.

De la systémique à la théologie morale dans l’obéissance à la foi reçue

Entré en théologie morale à une époque où celle-ci tombe sous le coup d’un discrédit parce que marginalisée dans le champ des sciences humaines et peu adaptée aux questions des hommes, X. Thévenot estime alors devoir chercher de nouveaux chemins sans complaisance tant vis-à-vis d’une parole séductrice que vis-à-vis d’une parole autoritaire. Refuser l’argument à la mode, être critique à l’égard des perversions au nom de sa foi, reconduire ses auditeurs ou étudiants aux vraies questions tel est son programme en menant ses travaux dirigés à partir d’études de cas. Se confronter à une certaine opacité inhérente à bien des décisions et apprendre à réguler au mieux les conflits de normes et la dialectique de l’universel, du particulier et du singulier afin de ne pas tomber dans la fascination d’un universel déconnecté du concret ou d’un situationnisme relativiste.

Avec de telles perspectives, X. Thévenot ne sacrifie ni au relativisme ni à la morale de situation. Il prend en compte la nécessaire référence à des normes, qu’il qualifie comme “ le chemin le plus habituel d’humanisation ”. [15] Il souligne la fonction heuristique qu’elles exercent dans l’appréhension de la complexité des situations : les normes révèlent ou rappellent au sujet des aspects de la réalité qu’il occulte ou ignore. Ainsi, le rappel de la Loi - énoncée par l’Église [16] ou par la société - est-il nécessaire lors du discernement. C’est une des tâches du moraliste. X. Thévenot souligne aussi que les normes ne s’adressent pas simplement aux personnes placées en des situations qualifiées de “ normales ”. En effet, le recours à celles-ci permet aux sujets de se construire, y compris en des chemins difficiles. L’important est la manière avec laquelle les normes vont être énoncées puis comprises par le sujet afin qu’il perçoive qu’elles sont “ le fruit d’une réflexion sur l’expérience humaine et chrétienne qui a pris en compte toutes les dimensions de l’agir, y compris ses dimensions socio-collectives et ses répercussions probables à long terme. La norme est ce qui fait voir l’action sous l’éclairage du but dernier à atteindre, à savoir la croissance en nous de l’image de Dieu. ” [17]

La théologie morale, ainsi envisagée, s’inscrit comme expression de l’obéissance chrétienne à la foi reçue. Le théologien a charge de répondre de la Tradition mais sans en oublier la complexité : “ Aider à relire la Tradition éthique de l’Église comme étant constituée de diverses façons de faire la morale, qui tiennent compte à chaque fois de l’éthos contemporain et de la vision dogmatique alors prédominante, conduit à ne pas faire dire à la tradition plus qu’elle ne peut dire, et permet surtout de saisir que la théologie morale fait toujours avec la liturgie, la dogmatique, une vision privilégiée du monde, et les mœurs ambiantes. ” [18]

X. Thévenot, dans son habitude d’articuler les différentes disciplines, rappelle aux moralistes de ne pas oublier les lieux théologiques fondamentaux que sont la Tradition et l’Écriture. Lui-même, étudie assidûment l’exégèse, discute avec ses collègues biblistes, reprend la lecture de saint Thomas d’Aquin, sûr que ce grand maître enseigne la voie de la discussion entre les partisans de l’autonomie de la raison pratique et ceux de la théonomie. Cette voie permet alors “ de prendre en compte les éthiques séculières, ou si l’on préfère les sagesses des nations, en ce qu’elles ont de non contradictoire avec l’Évangile, et de montrer qu’elles constituent pour le non-chrétien un chemin d’humanisation et la façon dont la grâce du Christ, dont il n’a pas conscience, s’inscrit dans sa vie quotidienne. ” [19] Mais il n’oublie pas qu’une simple valorisation de l’éthique séculière peut conduire à réduire l’impact de la foi en Jésus-Christ sur la vie concrète et pratique. Il rappelle alors que la foi chrétienne, dans sa dynamique trinitaire, se déploie comme horizon de sens et comme tâche à accomplir et nourrit, par là même, l’action des chrétiens. Ainsi en éthique théologique tout n’est pas possible : “ L’enseignement devra apprendre aux étudiants à circuler dans les différents mystères pour découvrir comment ceux-ci informent de façon spécifique l’existence morale dans sa dimension privée et publique, personnelle et sociale. ” [20]

S’il fallait résumer, nous pourrions dire que le choix d’une pensée systémique tient à son affinité - sa convenance - pour la démarche éthique. Loin d’un quelconque souci de modernité ou d’une coquetterie intellectuelle, c’est cette intuition que X. Thévenot a su développer dans sa réflexion morale. En effet, la systémique possède elle-même, d’une certaine manière, une dimension éthique car elle permet de rendre compte de la tension qui existe quand nous cherchons à bien cerner la réalité sous toutes ses dimensions… à faire la vérité au sein d’une situation complexe et parfois douloureuse. Cette intuition, cependant, n’est pas d’abord d’origine intellectuelle, elle naît de la longue pratique d’écoute et de discernement de X. Thévenot, pratique lourde d’humanité où il faut apprendre peu à peu à discerner le travail de l’Esprit dans la vie souvent compliquée des personnes, pratique qui invite le théologien à accepter des dépaysements et à revisiter sa théologie…

2°) Une pratique systémique de l’accompagnement pastoral

Ce que nous avons appris de Xavier Thévenot, c’est avant toute chose, que la théologie morale ne se fait pas d’abord et seulement dans les livres, mais aussi sous le mode d’une pratique de discernement, tant à l’écoute des motions l’Esprit Saint que des questions concrètes et multiformes des hommes et femmes de ce temps. En cela, il s’est montré l’héritier du concile Vatican II : sa méthode systémique et son écoute à partir de points de vue différents sont une contribution à la réception conciliaire.

Une théologie qui s’élabore dans une pratique de l’écoute

Une théologie morale née dans la patience, le silence et le sérieux d’un accompagnement spirituel, d’une écoute psychanalytique, d’un enseignement universitaire, et d’un dialogue entre pairs telle est bien la voie tracée et dont nous nous faisons héritiers même si le reproche peut être fait à la théologie française d’être plus muette que d’autres au plan éditorial. Avec X. Thévenot, impossible donc, d’oublier que la théologie morale est avant tout une pratique qui demande des qualités tant d’accompagnateur que de pédagogue. [21] Elle repose sur une écoute pastorale. C’est manifester ainsi que la théologie morale s’élabore en lien avec ceux et celles à qui elle s’adresse, c’est-à-dire en lien avec les hommes et les femmes de ce temps longuement rencontrés et dont il a perçu les difficultés pour croître en humanité. Cette manière de faire s’impose particulièrement dans notre société contemporaine marquée par le pluralisme des options éthiques.

Une question est souvent posée aux théologiens : “ d’où pars-tu ? ” ou dit autrement “ quelle expérience fondatrice est à l’origine de ta réflexion théologique ? ” La pluralité actuelle des discours dans l’Église - comme dans la société - invite de manière d’autant plus pressante à répondre à cette question. Elle constitue souvent pour beaucoup un premier élément de crédibilité à la parole prononcée. X. Thévenot y répond, pour sa part, de manière claire. Il ne part ni d’un ordre moral idéal, ni d’un système théologique défini, mais des situations difficiles, voire des cas limites. Ce choix, qui n’en exclut pas d’autres, se révèle d’une grande fécondité et invite “ ses héritiers ” à ne pas déserter la dimension d’écoute, même s’il leur faut répondre aux exigences universitaires nécessaires par ailleurs. Mais surtout, cet “ ancrage pastoral ” confère au théologien moraliste une responsabilité ecclésiale importante : il est à la fois celui qui va, hors du cercle ecclésial, à la rencontre des questionnements profonds de nos contemporains et, par là même, nourrit - pour une part -, la réflexion théologique de la communauté. Et il est à la fois celui qui témoigne de la miséricorde de Dieu et de la proximité de l’Église à l’égard de toute personne en difficulté morale ou blessée par les vicissitudes de l’existence, à travers le travail humble et patient de l’écoute, de l’accompagnement et du discernement.

Contribuer à ce que ces hommes et ces femmes “ unifient leur savoir, leur prière et leur pratique, dans la reconnaissance du Dieu de Jésus-Christ qui s’est révélé comme Amour ”, [22] tel est bien un des objectifs majeurs de cette pratique théologique. Leurs soucis, leurs angoisses et leurs souffrances sont le plus souvent les lieux de “ déstabilisation des évidences apportées jusqu’alors par les champs normatifs ambiants ” [23] qui obligent à repenser la question morale et la manière d’y répondre. Que serait l’éthique théologique si elle ne venait pas donner écho, par sa voix, une parmi d’autres, à cette Parole “ venez à moi vous qui peinez ” ?

Une théologie qui accueille les questions de la société actuelle

Cette attention au monde, aux questions de nos contemporains et à leur manière de se situer s’impose tout particulièrement dans une époque de grande mutation. A travers ses entretiens, X. Thévenot perçoit vite combien la réflexion est devenue de plus en plus exigeante au fil des transformations culturelles. Face à la stérilité pratique d’un enseignement théologique d’école, à la suite du concile Vatican II, il n’hésite pas à renouveler les problématiques, les méthodes et le langage de la théologie morale. Praticien d’une théologie morale pour temps de crise, il ne craint pas de se mettre à l’écoute tant du langage de la quotidienneté que des sciences humaines. [24] Cette rencontre - parfois inquiétante - de ce monde si changeant de cette fin de XXe siècle constitue un des lieux importants d’élaboration de la réflexion morale mais aussi de vérification critique où s’affine sa pertinence.

A travers ce regard sur la société actuelle, X. Thévenot repère trois grands chocs que la théologie morale doit pouvoir affronter aujourd’hui : celui du pluralisme, de l’accélération des mutations et de la complexité. Ce sont eux “ qui font certes, naître l’envie de “ creuser la morale ”, mais qui font surgir aussi chez certains des conduites d’évitement par rapport aux vraies questions ”. [25] Le moraliste se doit d’aider son auditoire à repérer chacun de ses chocs, la façon dont il les intègre et leur incidence sur sa propre existence. Par exemple, face à la pluralité des conduites et points de repères, certains voudraient trouver une réponse absolue qui érode la force de questionnement du pluralisme, alors que d’autres, dont la vie ou les principes éthiques sont objectivement déviants par rapport à la morale des documents magistériels, aimeraient voir leur position légitimée.

Loin de considérer les personnes en cause uniquement comme des objets de discours moraux, il prend positivement en compte leur expérience. Il met ainsi en jeu la confiance traditionnelle accordée par la doctrine catholique à la raison humaine. Il se réfère aussi à la capacité baptismale de chaque croyant à vivre selon l’Évangile, en Église, capacité rappelée avec force par le concile Vatican II. La particularité de X. Thévenot, en cohérence avec ce qui précède, est de ne pas réserver cette capacité à une catégorie de gens mais à tous les croyants, et plus particulièrement à ceux qui ne sont pas dans la norme. [26] Sur ce point, le témoignage évangélique rappelle l’attention manifestée par Jésus à l’égard de ceux qui se trouvaient mis en marge, attention qui va jusqu’à proposer leur foi en exemple.

3°) Une audace prudentielle dans une tradition spirituelle

L’attention à la complexité des situations et le souci de l’écoute avant la prise de décision traduisent ce qu’on pourrait appeler une attitude prudentielle. Cependant ce qualificatif ne rend pas encore pleinement compte de la dimension spirituelle qui traverse l’œuvre de X. Thévenot, dimension perceptible par exemple, à travers son insistance répétée de ne pas séparer la dimension morale et de la dimension spirituelle. Il s’agit bien - pour le théologien - de manifester la finalité de tout discernement éthique : discerner la volonté de Dieu. La force et l’originalité de cette démarche, chez X. Thévenot, semblent tenir pour une large part à la dynamique de sa propre famille spirituelle, à la suite de saint François de Sales.

La figure du Prudent

Sous la conduite de l’Esprit, nous sommes appelés à “ trouver un chemin de liberté par rapport à la lettre de la loi, tout en tenant compte du sens profond de la loi ”. [27] Telle est la démarche prudentielle à laquelle X. Thévenot invite selon “ une audace réfléchie qui ose articuler les grand principes et la complexité des situations présentes, souvent tout à fait inédites. ” [28] D’une manière proche, saint Thomas d’Aquin pose la question du rapport entre la vérité et la morale à propos de la vertu de prudence : [29] la sagesse noue raison pratique et spéculative. Signe que la vérité de l’agir humain se tient dans ce faire qui relève du “ tact affiné ” [30] qui se creuse dans l’agapè.

Cette dimension prudentielle s’exprime, par exemple, dans l’articulation proposée des trois niveaux de la morale : l’universel, le particulier et le singulier. Elle met en évidence d’une part l’exigence des principes tel celui du “ respect de la personne ” qui ne doit jamais être traitée seulement comme un moyen mais toujours comme une fin ; d’autre part les repères donnés par une communauté qui invitent les sujets éthiques à ne pas rester enfermés dans leur propre jugement, mais à entendre comment d’autres ont tracé des chemins d’humanisation ; enfin le réalisme des situations singulières.

Pour le Prudent, le choix moral n’est jamais simple. Il accepte de s’affronter à la complexité de la situation. Toute décision est sacrifice qui tranche dans un conflit de valeurs et d’intérêts. Marquée du sceau de la finitude, l’action morale est donc chargée d’antagonismes et d’aléas. Se décider en morale réclame donc du courage. Et c’est peut-être cette dimension de courage propre à la définition de la prudence qui est signe de l’écoute de l’Esprit à la suite du Christ pour mettre en œuvre la volonté du Père.

Si la figure du prudent se dessine au terme de cette réflexion dans la quête de la réconciliation courageuse - sans cesse à refaire - d’une pensée théologique exigeante et fidèle et d’une écoute miséricordieuse et créatrice, les lignes de force sont à chercher au-delà de la simple manifestation d’une réelle attitude prudentielle.

Enracinée dans l’École française de spiritualité

La dimension spirituelle de la théologie de Xavier Thévenot n’apparaît pas toujours clairement aux yeux de ses lecteurs. L’hypothèse que nous voudrions risquer ici est que cette relative incompréhension pourrait provenir d’une manière spécifiquement française d’enraciner la théologie dans l’accompagnement pastoral et la direction spirituelle, manière que l’École française sut si bien inaugurer au dix-septième siècle. N’est-ce pas une telle tradition, reprise et prolongée dans les tâches auxquelles la théologie morale post-conciliaire avait à se mesurer, qui explique le meilleur de la veine théologique de X. Thévenot ? Comment mettre cet aspect en évidence sans céder aux pièges du concordisme ?

Disons-le clairement : nous avons été à maintes reprises frappés par les accents salésiens de X. Thévenot. D’une part François de Sales appartient au patrimoine d’élection de ce religieux de Don Bosco, d’autre part le Docteur de l’Amour fait partie des lectures obligées de l’enseignant de morale. Certes, les indices ne manquent ni dans ses ouvrages, ni dans les séminaires qu’il a conduits, pour affirmer que le Traité de l’Amour de Dieu compte parmi les sources d’inspiration majeures de notre théologien. Notamment, il ne lui a guère échappé que les “ rébellions de l’appétit sensuel ” sont une constante invitation à l’humilité : [31] pour le baptisé qui s’efforce de conduire sa vie morale, pour l’accompagnateur spirituel sans cesse dérouté par ce qu’il écoute, pour l’intellectuel croyant qui s’efforce de rendre compte rationnellement du travail de la foi chrétienne dans les méandres de l’affectivité.

Au-delà de ces quelques attaches privilégiées avec l’œuvre de l’évêque de Genève, on observe que la tonalité générale de la recherche de X. Thévenot témoigne d’un intérêt très salésien pour la vulgarisation de l’intelligence de la foi. Il s’agit certes, de mettre le meilleur de la théologie à la portée de “ monsieur-tout-le-monde ”, mais pas uniquement. Il faut en effet assumer le renouvellement des concepts théologiques que provoque leur introduction parmi “ le vulgaire ”. Faire de la pastorale un vrai lieu théologique, n’est-ce pas oser tirer les conséquences intellectuelles de l’affirmation que “ c’est une erreur, et même une hérésie, de vouloir bannir la vie dévote de la compagnie des soldats, de la boutique des artisans, de la cour des princes, du ménage des gens mariés ” ? [32] Si l’on en vient à placer sous le regard de Dieu la totalité de la vie, affective et raisonnable, active et contemplative, et la vie de tout être humain, quels que soient son état de vie et ses difficultés affectives, il en résulte un bouleversement, et pour la compréhension de soi, et pour la compréhension de la foi. C’est pourquoi le pasteur qui se fait théologien devra honorer, pour lui-même et pour ceux auxquels il s’adresse, un double besoin d’élucidation, anthropologique et théologique. C’est à ce niveau que nous estimons devoir interpréter chez François de Sales, et après lui chez X. Thévenot, un certain nombre de difficultés qu’il serait vain d’éluder : création de vocabulaire, exemples tirés de la vulgate scientifique de l’époque (et donc nécessairement frappés de contingence), interprétation spirituelle de l’Écriture, changements fréquents dans le registre de l’énonciation (de l’anthropologique au théologique). Autrement dit, il y a une certaine proximité dans la méthode, sur laquelle il serait bon de réfléchir davantage.

Sans prétendre faire plus qu’amorcer cette recherche, évoquons un moment-clé dans l’histoire de la direction spirituelle de François de Sales, épisode dont les circonstances aident à comprendre comment s’est forgée la méthode salésienne. Il s’agit de l’année 1604 où le nouvel évêque de Genève rencontre la baronne de Chantal. Deux ans auparavant, encore coadjuteur de Mgr de Granier, il a passé huit mois à Paris pour étudier les modalités juridiques du retour des curés catholiques dans le pays de Gex. [33] Grâce à l’introduction du cardinal de Bérulle, il fréquente à cette occasion le “ cercle Acarie ”, haut lieu du renouveau spirituel français, sans en accepter pour autant toutes les orientations. Après les années d’études parisiennes, ce contact est essentiel pour l’inculturation “ française ” de notre Savoyard. Il prêche le Carême de 1602 à la Cour. Deux ans plus tard, il fera de même à Dijon, et c’est alors qu’il rencontre Jeanne de Chantal. François de Sales va peu à peu devenir son directeur spirituel, mais dans un contexte très conflictuel puisque la jeune veuve a déjà promis obéissance et exclusivité à un directeur dijonnais qui la tient dans les rets de son autoritarisme. Pour sauver la liberté spirituelle de cette femme avec laquelle il se découvre en profonde affinité, François de Sales n’hésite pas à employer les grands moyens. Trois lettres de 1604 donnent un éclairage décisif sur l’interaction entre théologie et pastorale au sein de la méthode salésienne. [34] On y trouve un certain nombre de thèmes qui paraîtront étrangement familiers à quiconque a bénéficié de l’enseignement de X. Thévenot, de son sens de l’Église et de sa pédagogie de la liberté responsable :

  • L’attention à la recherche patiente de la volonté de Dieu dans les changements de l’existence, auxquels il faut bien se résoudre, aussi déroutants qu’ils puissent paraître. “ Ce fut Dieu qui vous embarqua en la première direction, propre à votre bien en ce temps-là : c’est Dieu qui vous a porté en celle-ci, laquelle, bien que l’instrument en soit indigne, il vous rendra fructueuse et utile. ” (p.165)
  • L’appel à trouver une voie de juste obéissance à l’autorité, entre le respect des règles qu’elle impose, et la liberté de les transgresser quand la docilité à l’Esprit Saint le requiert. “ Ce respect vous doit sans doute contenir en la sainte conduite à laquelle vous vous êtes si heureusement rangée, mais il ne doit pas gêner, ni étouffer la juste liberté que l’Esprit de Dieu donne à ceux qu’il possède. ” (p.158)
  • L’audace dans l’évocation des expériences les plus intimes de la corporéité et de l’affectivité, afin d’ouvrir la voie à leur réinterprétation croyante. “ Vous aurez des contradictions et amertumes ; les tranchées et convulsions de l’enfantement spirituel ne sont pas moindres que celles du corporel : vous avez essayé les unes et les autres. Je me suis souventes fois animé parmi mes petites difficultés par les paroles de notre doux Sauveur qui dit : La femme, quand elle enfante, a une grande détresse : mais après l’enfantement elle oublie le mal passé parce qu’un enfant lui est né. (…). C’est le bon Jésus qu’il nous faut enfanter et produire en nous-mêmes : vous en êtes grosse, ma chère Soeur, et béni soit Dieu qui en est le Père. ” (p.162)
  • Le sain exercice de l’autorité pour aider l’interlocuteur à se libérer des scrupules, tout en référant toute autorité à la norme suprême de la charité. “ S’il vous advient de laisser quelque chose de ce que je vous ordonne, ne vous mettez point en scrupule, car voici la règle générale de notre obéissance écrite en grosses lettres : IL FAUT TOUT FAIRE PAR AMOUR ET RIEN PAR FORCE ; IL FAUT PLUS AIMER L’OBEISSANCE QUE CRAINDRE LA DESOBEISSANCE. ” (p.169)
  • La finesse spirituelle dans l’explicitation des pièges de l’amour-propre et de la sensibilité pour la vie morale, grâce à des exemples particulièrement bien choisis. “ La contrainte ou servitude est un certain manquement de liberté par lequel l’esprit est accablé ou d’ennui ou de colère quand il ne peut faire ce qu’il a décidé, encore qu’il puisse faire chose meilleure. Exemple : J’ai décidé de faire une méditation tous les jours au matin : si j’ai l’esprit d’instabilité ou dissolution, à la moindre occasion du monde, je différerai au soir : pour un chien qui ne m’aura laissé dormir, pour une lettre qu’il faudra écrire, bien que rien ne presse. Au contraire, si j’ai l’esprit de contrainte ou de servitude, je ne laisserai pas ma méditation alors qu’un malade a grandement besoin de mon assistance à cette heure-là, alors que j’ai une dépêche de grande importance et qui ne puisse être bien différée : et ainsi des autres sujets. ” (p. 173).

X. Thévenot a su, à sa manière s’approprier ces “ repères ” proposés par un homme qui a su allier tout au long de sa vie sens pastoral et finesse théologique. Sens prudentiel et spiritualité salésienne : sa pratique de la théologie morale se tient là, sans prétendre à l’ultime, mais responsable de sa parole et de son engagement, dans ce qui serait le témoignage d’un courage - prudentiel - qu’il est possible de trancher dans l’incertain, non éludé. Cette pratique tient sa force de l’espérance d’où peut jaillir la “ grâce d’un soutien donné au courage d’être et d’agir ”. [35]

Conclusion : dette et créativité des héritiers

Deux qualificatifs demeurent au terme de l’itinéraire parcouru : systémique et salésien. Aussi étrange que puisse paraître l’assemblage de ces deux mots ; dans l’héritage de X. Thévenot le premier ne peut se comprendre sans le second et le second manifeste son actualité en fondant le premier… Ces deux termes tracent aussi les contours de la dette que les héritiers ressentent vis-à-vis de celui qui leur a permis d’entrer en théologie morale ; dette à acquitter, non pas seulement par amitié, mais parce que chacun, dans son enseignement et sa pratique ecclésiale, a fait l’expérience de la fécondité de l’héritage.

Le premier qualificatif - systémique -, d’ordre méthodologique, apparaît parfois aujourd’hui, soit trop ambitieux, soit dépassé, face à la demande des étudiants qui cherchent - non sans raison - à poser des fondations pour entrer dans l’intelligence de la foi. L’un pourtant n’est pas incompatible avec l’autre : tout dépend de la manière avec laquelle les fondations sont posées. La perspective systémique invite à entrer dans un savoir sans que celui-ci boucle sur lui-même. En favorisant le décloisonnement des connaissances, elle invite l’étudiant à entrer dans une intelligence ouverte à la richesse - la complexité - du mystère. Le retour actuel de la soutenance de courtes thèses lors des examens de fin de cycle dans les universités et les séminaires n’est-il pas le signe d’un nécessaire apprentissage de la synthèse interdisciplinaire ?

Au-delà des bancs de l’université, la systémique constitue aujourd’hui une méthode qui nous apparaît constitutive de la théologie morale mais aussi une réponse au pluralisme culturel. Si à la suite de X. Thévenot - et d’autres moralistes dans le renouveau conciliaire - nous voulons garder la théologie morale - sans perdre pour autant sa spécificité - au carrefour d’autres disciplines (spiritualité, dogmatique, liturgie,…) et en dialogue avec les sciences humaines, l’approche systémique y répond de manière très satisfaisante. Elle permet l’articulation de chaque domaine sans mettre la confusion : un système ne peut bien fonctionner que si chaque élément garde une autonomie suffisante. Par ailleurs, à l’heure de la cybernétique électronique (les réseaux Internet, par exemple) et de la pluralité des opinions et des idées, la systémique apparaît, d’une certaine manière, comme un défi à notre culture contemporaine : face à une pensée de l’éphémère [36] qui dissout - de par leur multiplicité - les concepts et les principes, elle oblige à structurer l’espace de la pensée et à poser les articulations nécessaires à une réflexion cohérente.

Le second qualificatif - salésien -, d’ordre spirituel, laisse mieux percevoir dans la rencontre de l’homme ou, pour le moins, dans l’étude approfondie de son œuvre. C’est pourtant ici que se trouve la clef de compréhension de l’héritage. C’est ici que les héritiers devront apprendre non pas à copier mais à créer. C’est encore ici que se situe la dette et il ne s’agit pas pour eux de devenir salésien ( !) mais d’entrer dans l’intelligence de la démarche, de regarder la figure du “ prudent ” sans copier le modèle…

Salésien de don Bosco, Xavier Thévenot a fait pénétrer la pédagogie salésienne dans son enseignement. Celle-ci s’organise autour d’un ternaire : foi, raison et affection. Elle s’est traduite par des attitudes et des moyens spécifiques qui ont marqué sa théologie morale. S’agissant des attitudes, elle l’a rendu méfiant vis-à-vis des grandes théories déconnectées de l’humble réalité. Elle lui a donné le réflexe de se demander si sa réponse de moraliste rejoignait, éclairait l’expérience quotidienne. Ainsi, la théorie n’est jamais séparée de la pratique, de la recherche et de la pastorale.

La pédagogie salésienne l’a aussi habité d’une sorte d’optimisme dans son regard sur la société : “ Ne gémissons pas sur notre temps ”. Elle l’a habitué à donner une grande valeur à l’autre quel qu’il soit et à se montrer attentif à ce qu’il y a de vrai dans la parole prononcée, manifestant par là une confiance fondamentale. Elle l’a invité à introduire une dimension d’affection dans sa relation à autrui, qui s’est traduite par la générosité de l’accueil.

C’est ce respect de l’autre que nous retrouvons dans un certain nombre de moyens spécifiques de sa méthode. D’abord cette clarté d’énonciation alliée à l’exigence de raison dans l’expression des enjeux de la question morale. Elle traduit son respect de l’auditoire et de ses lecteurs. Nous pouvons rappeler aussi dans la formation des jeunes moralistes dont il avait la charge, son souci de prendre en compte les différents modes de communication : écrit, oral, jeu de rôles, télévision et l’exigence éthique qu’il manifestait : sur quels critères acceptons-nous d’intervenir ? Enfin, la pédagogie de Xavier Thévenot nous a invités à mettre l’accent sur la sanctification de l’action et à découvrir que l’enseignement est lieu de la rencontre de Dieu, de l’annonce de l’Évangile.

Il s’agit maintenant pour les héritiers de laisser place à la créativité mais… toute la dette nous y conduit déjà car, en fait, elle est attention à l’autre, recherche de sens, suite du Christ et fidélité à l’Église. De même que X. Thévenot invite ceux qu’il rencontre à exercer une liberté responsable et à discerner la volonté de Dieu, de même, ses héritiers auront, chacun, à inventer leur manière d’enseigner une théologie morale qui permette de grandir en humanité et en sainteté. Ainsi est-il bien vrai qu’il nous faille “ boucler ” entre le travail théologique, la rencontre de l’autre, l’étude de la Parole de Dieu, le silence de la prière, la vie sacramentelle, l’attention à ce temps. Dans ce mouvement qui s’ouvre sans cesse, se fait l’invitation pressante à demeurer veilleurs studieux mesurant combien nous sommes mal ajustés… Mais ne pas prendre ce risque, ce serait prendre le risque de rendre l’Évangile insignifiant…


[1] Par exemple le difficile choix entre un engagement de type humanitaire et celui de type politique.

[2] X. THEVENOT. « Les chances d’une herméneutique trinitaire ». Laval théologique et philosophique, 53, 2, 1997, pp. 403-413.

[3] E. WEIL, Philosophie morale, Paris, Vrin, 1981, p 33.

[4] X. THEVENOT, Avance en eau profonde. Carnet spirituel. Paris, D.D.B./Cerf, 1997, p 66.

[5] Par exemple : E. MORIN, La méthode, Paris, Seuil, tomes I à IV, 1977-1991

[6] Voir l’influence des ouvrages de l’Ecole de Palo Alto sur la pensée de X. Thévenot. Par exemple, in X. THEVENOT, Compter sur Dieu, Paris, Cerf, 1992, pp. 286 ss.

[7] Cf. E. MORIN ; op.cit., tome I, pp.101 ss.

[8] “ Une façon de percevoir, concevoir et penser de façon organisationnelle ce qui nous entoure, et que nous nommons réalité. ” idem, p. 105.

[9] X. Thévenot pose la nécessaire connexion des mystères comme un des prolongement de la pensée systémique dans la théologie : “ chaque mystère chrétien est porteur de façon privilégiée de vérités théologiques et anthropologiques. Les différentes écoles de spiritualité jouent précisément sur cette richesse diversifiée des mystères (…) le danger est de privilégier un seul mystère… ” in X. THEVENOT ; article “ sexualité ”, Dictionnaire de Spiritualité, Paris, Beauchesne, 1993, tome XV, col. 768- 787..

[10] X. THEVENOT. Repères éthiques pour un monde nouveau, Mulhouse, Salvator, 1982.

[11] X. THEVENOT, La Bioéthique. Début et fin de vie, Paris, Centurion/Eds. Paulines, 1989. Cf. le chapitre II.

[12] X.THEVENOT. Une éthique au risque de l’Évangile, Paris, D.D.B./Cerf, 1993.

[13] “ Le rapport entre l’agir moral et l’herméneutique chrétienne n’est pas un rapport de type purement déductif, dans lequel l’interprétation fournirait des principes d’action parfaitement clairs qu’il suffirait d’appliquer. C’est un rapport en boucle rétroactive dans lequel bien agir permet une bonne herméneutique et bien interpréter permet de vivifier l’agir. ” X. Thévenot. « A propos de la spécificité de la morale chrétienne ». in : “Actualiser la morale. Mélanges offerts à René Simon. ”, Paris, Cerf, 1992, p. 304.

[14] Ni déontologiste, ni proportionaliste, il est intéressant de voir, par exemple, la manière avec laquelle X. Thévenot envisage l’analyse d’une conduite sexuelle (in X. THEVENOT, Homosexualités masculines et morale chrétienne, Paris, Cerf, 1988, pp. 139 ss.).

[15] X. THEVENOT. Repères éthiques pour un monde nouveau, Mulhouse, Salvator, 1982, pp. 81-82.

[16] Voir à ce sujet la réflexion de X. Thévenot sur la place importante de la fonction magistérielle dans le discernement éthique. Par exemple : X. THEVENOT. Compter sur Dieu. Études de théologie morale. Paris, Cerf, 1992, pp. 85-103.

[17] idem, p.82.

[18] X. .THEVENOT. « Enseigner la théologie morale fondamentale », Revue de l’Institut Catholique de Paris, n°55, juillet-septembre, 1995, p.17.

[19] idem, p.21.

[20] idem, p. 23.

[21] X. THEVENOT (Dir.), Eduquer à la suite de Don Bosco, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.

[22] X. THEVENOT, “ Enseigner la théologie morale fondamentale ”, Revue de l’Institut Catholique de Paris, n°55, juillet-septembre 1995, p. 23.

[23] Idem, p 11.

[24] Il faudrait ici développer la place importante de la psychanalyse, plus spécialement le passage par Freud et Lacan, dans la pensée de X. Thévenot, en particulier dans l’élaboration d’une philosophie du sujet reconnu dans sa finitude ainsi que dans la place de l’expérience de la culpabilité dans la constitution du sujet.

[25] X. THEVENOT, “ Enseigner la théologie morale fondamentale ”, idem p.12.

[26] X. Thévenot rappelle souvent que la sainteté ne se confond pas avec la santé psychique. Voir, par exemple, dans “ Compter sur Dieu ” (op. cit.) sa réflexion sur éthique et vie spirituelle.

[27] idem.

[28] Interview dans La Croix, 25/10/89.

[29] Somme théologique IIa IIAE, q.47 a.2.

[30] Ph 1,9.

[31] François de Sales, Traité de l’Amour de Dieu, Livre neuvième, chapitre VII. Cf. Xavier THEVENOT. Avance en eau profonde, Paris, D.D.B./Cerf, 1997, pp.24-28.

[32] François de Sales, Introduction à la vie dévote, Première partie, chapitre 3.

[33] Cf. François Angelier, François de Sales, Paris, Pygmalion, 1997.

[34] François de Sales, Correspondance : les lettres d’amitié spirituelle, éd. établie et annotée par André Ravier, Paris, DDB,1980, Lettres 78 à 80, p 156-177.

[35] P. RICOEUR, Préface à Des morales par provision. C. DUFLO.Genève, Labor et Fides, 1996.

[36] Voir par exemple, G. LIPOVESTKY, L’ère du vide, Paris, Gallimard, 1983.


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