|
Dernière mise à jour : 15 juin 2005 |
||||
|
|
||||
|
Super speciem dilexi eam
François Cassingena-Trévedy
La table ronde tenue à l’occasion des dix ans de l’IAS coïncidait avec la célébration par l’Institut Catholique de Paris de la Saint Thomas d’Aquin, saint patron des théologiens. Nous publions ici l’homélie prononcée par François Cassingena lors de la messe célébrée à ces deux occasions dans la chapelle Saint Joseph des Carmes, le jeudi 27 janvier 2005.
Super speciem dilexi eam (Sap VII, 10)On connaît bien, trop bien peut-être (on croit connaître) le mot de Thomas d’Aquin parvenu au terme de sa vie ou, tout simplement au contact - un contact un peu plus vif que d’ordinaire avec le mystère de la foi, comme cela arrive parfois, par grâce, au théologien, dès là qu’il n’expatrie jamais de la prière son intelligence en travail : « Tout ce que j’ai écrit n’est qu’un peu de paille. » C’est sans doute à ce mot de la fin que la liturgie de ce jour fait écho, à travers le passage du Livre de la Sagesse qu’elle a retenu, ou plutôt - soyons plus exacts - c’est dans l’expérience canonisée par ce texte biblique que s’origine profondément le mot de Thomas. Car chez ses authentiques témoins, la Parole de Dieu atteste toujours sa radicale précédence. Magister in pagina sacra, s’intitulait-on modestement au temps de Thomas, pour signifier qu’il n’y a de magistère et de théologie tenables qu’appuyés sur Celui qui nous a parlé le premier, comme aussi bien le premier Il nous a aimés (1 Jn 4, 10). La « sainte page », quotidiennement fréquentée, délimite à l’infini l’espace de notre pensée et de notre existence : elle est la forme - la « cause formelle », pour user d’une terminologie familière à celui que nous fêtons aujourd’hui - de toute sainteté. Un peu de paille. Un peu de sable, est-il dit dans la pagina sacra de ce jour. De fait, le sentiment qui habite au plus intime le théologien, qui le travaille et le meut toujours plus avant, c’est celui de la disproportion, de l’écart, de l’excès. La hantise du Christ. Car cette Sagesse pour laquelle (nous le sentons parfois, non sans quelque inquiétude) il nous faut basculer dans la folie, cette Sagesse n’est ni anonyme, ni idéale, ni raisonnable : c’est Jésus-Christ en personne (cf 1 Co 1, 24) et, qui plus est, Jésus-Christ crucifié (1 Co 2, 2). Cet Homme en qui Dieu définitivement se résume, cet Homme-ci - Ecce homo - excède à tous égards et renverse et déroute : c’est pourquoi, au milieu de la foule des hommes et de leurs dieux habituels, Il a toutes les chances d’être le Véritable (1 Jn 5, 20). Et parce que, çà et là, complices les uns des autres, nous nous apercevons de plus en plus de ce Paradoxe subsistant et bienheureusement subversif qu’est le Christ, il y a de fortes chances pour que nous soyons à l’heure qu’il est sur le seuil d’un âge théologique sans précédent, et naturellement aussi, mais dans une précarité désormais assumée et aimée comme une donnée constitutive, d’un âge neuf de notre Église. Plus que la beauté je l’ai aimée… Voilà encore ce que nous dit notre pagina sacra. Comment ne pas prêter très particulièrement l’oreille à ces paroles scandaleuses en ce jour où, rassemblés en Faculté sous le signe de Thomas, nous fêtons le X° anniversaire de l’Institut des Arts Sacrés ? Super speciem dilexi illam… On ne m’en voudra pas, je pense, de montrer le texte latin, celui que Thomas lisait et sur lequel, tout bas, il a fait réflexion, une réflexion connue de Dieu seul et dont son chef d’œuvre de paille demeure pour nous le seul reflet accessible. Car décidément les mots sont premiers pour le théologien, dans leur littéralité, leur précision et l’inévitable grâce de leur contingence historique. Ils le sont tout autant pour le poète qui, accrochant sur eux comme sur autant d’anneaux, fait œuvre de communion entre les mots, entres les choses, entre les hommes, entre les temps. Super speciem dilexi. Christ-Sagesse, aimé plus que la beauté, Christ paradoxal dont un vieux texte d’Isaïe nous montre en filigrane la dé-figure - Non est species ei (« Il n’avait pas de beauté », Is LIII, 2), tandis qu’un Psaume de David, amplement relayé par la tradition patristique, le célèbre comme la Forme par excellence : Speciosus forma (Ps XLIV, 3). Désormais, en conscience, à cause de Jésus-Christ, à cause de l’homme réel et de son histoire, nous ne pouvons plus faire de la beauté cette idole insouciante, indépendante, autiste, cette transcendance de substitution qu’élaborent les païens de tous les temps. De même que c’est bien de sagesse que nous parlons parmi les parfaits, mais non d’une sagesse de ce monde ni des princes de ce monde (1 Co 2, 6), c’est bien de beauté que nous parlons parmi les parfaits, mais non d’une beauté de ce monde ni des princes de ce monde. Ce dont nous parlons, c’est d’une beauté de Dieu, mystérieuse, demeurée cachée (…) destinée pour notre gloire (cf. 1 Co 2, 7). C’est en Christ que la beauté se centre, se dépasse et se vérifie, en Christ crucifié et glorifié, puisque aussi bien, d’un simple point de vue iconographique déjà, la Transfiguration et la Crucifixion, la gloire et la croix ont exactement le même module. Il appartient évidemment au théologien de désigner cette concentration christologique de la beauté. Ceci regarde la gloire maximale de Dieu, écrit Thomas, reprenant les Actes du Concile d’Éphèse, qu’il promeuve à une telle sublimité un corps infirme et terrestre (…) Ce n’est point en prenant la matière précieuse d’un corps céleste qu’il est venu à nous, mais c’est dans la boue qu’il montre la magnitude de son art. [1] Bien plus encore aujourd’hui sans doute qu’au XIII° siècle, nous sommes dans l’urgence de montrer que la beauté a bien lieu, car, exilés de l’optimisme médiéval, nous avons conscience de vivre dans un monde accidenté et traumatisé par les méfaits de sa propre histoire ; et nous sommes dans l’urgence de montrer qu’elle n’a lieu, qu’elle ne peut avoir lieu qu’en Christ, car Christ seul est assez fort - en sa défaite - pour comporter le tragique, ce tragique inhérent à notre condition et sur lequel, moyennant la perte d’une certaine naïveté théologique, nous avons appris à ouvrir les yeux. Si notre connaissance de l’homme, intriguée et renouvelée par les sciences humaines, nous fait hésiter à situer les « arts » (artes, au sens médiéval), comme le fait Thomas, du côté de la pure transitivité - recta ratio factibilium - et si nous savons désormais d’expérience qu’ils sont en réalité bien autrement immanents à l’homme, il appartient néanmoins encore au moraliste de signaler, comme le fait Thomas, qu’il existe un bon usage de l’art lui-même, de sorte que le faire devienne agir, le savoir-faire savoir-vivre, et l’art, en un mot, véritable acte humain ; recta ratio agibilium. [2] Face à la fonction créatrice de l’homme, aussi inépuisable qu’irrépressible, la tâche du théologien n’est ni de surveillance ni de censure (de quel droit ?), mais d’accueil, d’écoute et de veille. Il ne s’agit pas de surveiller, mais de veiller aux apparitions, çà et là, de la Beauté toute « spéciale » de Jésus-Christ, à travers des nuits de toutes sortes : celle de la pure transparence, celle du doute et de la souffrance, peut-être même celle du cri, du désespoir et du blasphème qui, à leur manière, s’érigent encore comme une confession. Centrée en Christ, la beauté n’est ni un accessoire, ni un appendice, ni un luxe de notre foi ; partant, elle ne saurait être ni un corollaire lointain ni un département facultatif du champ théologique. S’il est, de fait, une beauté spécieuse dont la Parole dénonce la vanité (cf Pr 31, 30), jamais nous ne pourrons nous résigner à croire, fût-ce au nom et sur la réclame paradoxale de l’art lui-même, que la Beauté soit un vain mot. La Beauté est de foi. Prions-la de donner patiemment, et au sens le plus grave de l’expression, « belle figure » à nos matières, à nos gestes, à notre pensée et à toute notre vie, c’est-à-dire Sa propre figure, en continuant de faire de nous, malgré tout, son plus cher chef d’œuvre. Amen. [1] Thomas d’Aquin, Somme Théologique, IIIa, qu. 5, art. 2, ad 3. [2] Thomas d’Aquin, Somme Théologique, Ia IIae, qu. 57, art. 3 et 4. © 2001-2007 Catho-Theo.net
|
|||