Dernière mise à jour : 14 décembre 2004

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Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris

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Quand Dieu s’éloigne de nos guerres

  Eugen Elochukwu Uzukwu
Professeur de théologie Enseignant à l’Institute of Theology and Cultures de Dublin et à l’ISTR de Paris
Site web : Page d’Eugen Uzukwu Elochukwu (en anglais)

Cet article est le texte d’une conférence donnée par le Professeur Uzukwu à l’Institut Catholique de Paris, le 30 novembre 2004, devant les étudiants des 2e et 3e cycles. Nous remercions vivement le Pr. Uzukwu de nous autoriser à publier son texte, ainsi que de la rapidité avec laquelle il a pu nous le faire parvenir.

Quand Dieu s’éloigne de nos guerres

L’apport de l’image de Dieu dans la Religion traditionnelle africaine à la théologie des religions

Nous - catholiques - avons l’habitude de chanter le Psaume 144 [aux laudes, mardi 4e semaine] sans peut-être nous rendre compte que nous impliquons Yahvé (le Seigneur Dieu) dans nos guerres : « Béni soit le SEIGNEUR, mon rocher, qui entraîne mes mains pour le combat, mes poings pour la bataille. » Évidemment, nous chantons un psaume de délivrance et de libération. Yahvé est libérateur. Dans le livre de l’Exode (e.g. Ex. 3,4-8) nous avons des textes clés et textes aimés des théologiens de libération : « Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. » … « J’ai vu la misère de mon peuple en Égypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel, vers le lieu du Cananéen, du Hittite, de l’Amorite, du Perizzite, du Hivvite et du Jébuséen. (Ex. 3,6-8).

Il est évident que cette action vigoureuse de la libération se fait au détriment des ennemis d’Israël : les enfants, les femmes, les anciens ne sont pas épargnés. Un autre exemple frappant est le texte sanguinaire de la prise de Jéricho par Josué - où tout est cherem (« vouée à l’interdit » Jos. 6,17), voué à la destruction, excepté « Rahab, la prostituée, [qui] vivra, elle et tous ceux qui seront avec elle dans la maison » ; et « Tout l’argent, l’or et les objets de bronze et de fer, tout cela sera consacré au SEIGNEUR et entrera dans le trésor du SEIGNEUR. » (Jos. 6,19). Ceci explique la méfiance et le refus par les Amérindiens, de l’interprétation de l’Exode par les Puritains (qui s’étaient vus au 17e siècle comme le nouvel Israël). Les Indiens dépossédés de leurs terres ancestrales par les envahisseurs chrétiens européens s’identifiaient plus facilement aux cananéens massacrés qu’aux vainqueurs hébreux soutenus par Yahvé Çebaôt. [1] N’y a-t-il pas une manière de tenir Dieu à l’écart de ces guerres de libération tout en se battant pour la libération des opprimés ?

1. Une autre lecture possible

Il doit être possible de proposer un autre point de vue - au regard des grands dangers que le monde court aujourd’hui, surtout depuis les événements du 11 septembre 2001. Il s’agirait alors d’apprendre des plus faibles du monde une voie d’accès à Dieu, révélée dans la religion traditionnelle africaine (RTA), dans laquelle Dieu de l’univers s’éloigne de nos conflits et propos sanguinaires. Je propose qu’on s’approprie, pour le bien du monde entier, la vision de Dieu transmise par la RTA. La thèse pourrait alors se résumer ainsi : Celui qui est modeleur, créateur, mouleur, parleur, organisateur de tout ; Celui qui fait émerger, naître ou procréer le monde comme le 1er Ancêtre, s’exclue de la politique sanguinaire et partisane des hommes sans pour autant laisser le faible sans appel aux mains des forts ! Ainsi, celui qui est Père/Mère de tout le monde, du monde entier, au lieu d’être Dieu d’un seul peuple élu ou d’une ethnie, ne deviendrait pas prisonnier d’une ethnie ou d’une civilisation.

Cette lecture propose un chemin d’accès à Dieu qui se veut anthropocentrique, dans le sens où elle se sent concernée par le destin de la communauté et de l’individu. Je vais alors insister sur le grand mérite d’une prise en compte de la distance de Dieu qui est Celui qui se cache, qui est au-delà de tout langage et de toute expérience. Il est tout proche de chaque individu et chaque communauté, mais Il est suffisamment loin pour se garder à une distance égale - il s’agit bien d’égalité - entre les hommes ! Il se sent concerné par la réalisation de la destinée de l’homme, sans être confondu avec les désirs, les problèmes quotidiens, les dangers, les besoins de libérations ou les guerres des hommes, justifiées ou non !

J’aborderai mon sujet en trois volets :

  • 1) j’expliquerai tout d’abord la méthode que j’ai adoptée dans cette recherche - une présupposition méthodologique tirée du fond de l’humanisme igbo qui a beaucoup inspiré la pensée de Chinua Achebe ;
  • 2 ) je proposerai et analyserai la thèse selon laquelle l’image de Dieu dans la RTA est anti-violente et que cette image déplace d’une certaine manière le programme de la théologie chrétienne des religions ;
  • 3 ) je ferai une relecture du judéo-christianisme, aidé par l’image de Dieu dans la RTA, pour valoriser les textes qui distancient Dieu de la politique sanglante et partisane des hommes.
  • 4 ) je l’illustrerai enfin avec le conflit entre Élie et les prophètes de Baal !

Avant de me lancer dans le vif de mon sujet, j’avoue que je ne suis pas ignorant du mépris de tout ce qui est africain et surtout de la RTA ; depuis l’ère moderne, un mépris que la postmodernité est loin de diminuer. Et donc je suis obligé de faire face à l’étrangeté de mon propos fondamental : s’inspirer de la RTA ! J’espère qu’après ma présentation on pourra jeter un nouveau regard sur le dogmatisme philosophique et théologique de l’époque missionnaire et coloniale envers la RTA et sur la méfiance et l’infériorité senties par des africains eux-mêmes, devenus chrétiens ou musulmans, de valoriser la RTA.

Des îlots d’accueil de la RTA au Togo, au Bénin, et au bassin de fleuve Niger [Delta, Nigeria - où les ijaw combattent le gouvernement et les compagnies pétrolières au nom d’Egbesu, leur divinité de guerre] ne sont pas les seules manifestations de la RTA en Afrique. La RTA qui propose une voie ethnique (ancestrale) de vivre au monde est suivie par la plupart des africains - chrétiens et musulmans n’en sont pas exclus. Il serait naïf de la réduire à l’animisme, à « l’univers magique », et même au fétichisme et à la sorcellerie ! Car comprendre l’Afrique, ce n’est pas considérer que l’Évangile et la modernité sont incapables de supprimer les « mangeurs d’âme ». [Luneau 2002]

2. Présupposé méthodologique

L’humanisme ouest-africain - incarné chez les Igbo dans le dicton ife kwulu ife akwudebe ya (rien ne se tient debout tout seul, une chose se tient et une autre vient s’installer auprès de lui) - va nous guider dans cette recherche. C’est un principe organisateur de toute la vie et de toute la pensée ou sagesse Igbo. Chinua Achebe l’adopte comme principe de contradiction fondamentale (ou peut-être principe de dialogue fondamental) qui se positionne contre tout absolutisme. Ma rationalité se tient à côte de la vôtre pour réaliser un meilleur monde - c’est-à-dire pour réaliser la destinée de la communauté. Le principe fondamental de l’éthique de réconciliation vécue par la tradition sud-africaine, ubuntu « mon humanité est inextricablement liée ou ficelée à la vôtre », exprime la même chose. Et Desmond Tutu croit que le miracle de la coexistence multicolore en Afrique du Sud ne peut s’expliquer sans ubuntu. [Tutu 1999 ; Battle 1997]

Chinua Achebe explique ainsi l’humanisme igbo : vu le grand danger que court le Noir, le plus faible de ce monde, il faut absolument à tout instant jeter un second regard vers toute proposition ; en toute circonstance on doit toujours rechercher un autre point de vue, une alternative - car rien ne se tient debout tout seul (Achebe 1975 ; Gikandi 1991, 3-4) et il faut se méfier de tout discours absolutisant. Par exemple, il peut s’agir de refuser l’éloge et la décoration du gouvernement nigérian (en octobre 2004). Achebe démontre cet humanisme, ce refus d’absolutisme, et l’importance d’un second regard lorsqu’il se sent obligé de refuser la décoration, pour se distancier de la politique de l’actuel gouvernement, car on se trouve au moment où le silence serait dangereux.

En d’autres mots, l’humanisme igbo insiste sur le fait que rien n’est fini ! Et surtout le discours sur l’homme, car « la personne humaine est une phrase inachevée. » Elle est toujours en tension vers l’autre ! Chaque position, chaque proposition, chaque doctrine devient toujours une question à réexaminer et qui suscite d’autres questions pour le bien-être de l’homme !

Si le discours sur l’homme est loin d’être fini, le discours sur Dieu n’a même pas commencé ! Le discours sur Dieu en Afrique, de même qu’ailleurs dans le monde, n’est que balbutiement ! Mon discours lui-même n’est que balbutiement ! C’est par la voie du relationnel et de l’interdépendance culturelle, par le nécessaire dialogue interculturel, que l’on arrivera à mieux comprendre l’homme, son monde et Dieu. Puisque l’homme n’est pas une monade, les composantes de l’homme étant multiples et même bisexuées, le monde ou l’univers où l’homme se trouve, n’est accessible que par la multiplicité. L’image de Dieu dans la RTA (surtout en Afrique de l’Ouest) nous donne un exemple de multiplicité non-menaçante, non-concurrentielle, mais une multiplicité collaboratrice, qui augmente notre connaissance de Dieu.

3. Une image de Dieu anti-violente

La RTA est porteuse d’une image de Dieu qui pourrait être structurellement anti-violente ! Car, tout en étant une religion ethnique, focalisée sur la destinée du groupe, « la vie en abondance » du groupe, la RTA transmet une image trans-ethnique de Dieu, et celle-ci préserve les groupes ethniques africains d’une mobilisation en vue d’une « guerre sainte » (la croisade ou le djihad) contre des ennemis, à l’ordre ou à l’instigation de Dieu. Elle ouvre une autre voie vers la définition du fait religieux et de la théologie des religions - orientée maintenant vers le bien-être de l’homme et de tout homme.

Pour travailler cette thèse, je me laisse inspirer par la réflexion de Bolaji Idowu, un pionnier de la théologie africaine, un ancien et patriarche de l’Église méthodiste au Nigeria. Idowu voit la renaissance spirituelle de l’Afrique et le point d’ancrage de ses enfants dans la RTA renouvelée. Après 14 ans d’enseignement de la RTA à l’université d’Ibadan (Nigeria) il est amené par sa recherche académique et sa pratique sur le terrain à conclure que les prospectives de la RTA (syncrétisée ou non) sont très bonnes. C’est la religion la plus suivie en Afrique - soit directement, soit sous les vernis occidentaliste et arabiste. Car, d’après Idowu, le christianisme étant une religion étrangère en Afrique, elle rend l’africain toujours mal à l’aise. Par contre la RTA va survivre comme la religion de la grande majorité des africains. [Idowu 1973, 203-208 ; Idowu 1962]

Kwame Bediako, théologien ghanéen, de l’église évangélique, est choqué par le choix ou la conclusion de Idowu. D’après Bediako, Idowu est prisonnier des limites de la théologie révolue d’indigénisation [ou d’adaptation pour les catholiques] [Bediako 1995, 114-116]. Évidemment, la théologie d’indigénisation ou d’adaptation est révolue, aussi bien que certaines tendances identitaires d’inculturation. Mais Idowu garde toujours pour moi un intérêt capital. Je partage son idée que la RTA détient une parole qu’on ignore qu’au risque d’appauvrir le trésor religieux de l’humanité.

Peter Kwesi Sarpong, archevêque de Kumasi (Ghana) souligne que «  La fin de la RTA représenterait une tragédie pour l’humanité. » [Sarpong 1991, 49]

Ceci nous amène à réexaminer l’intérêt capitale de la RTA pour les pionniers de la théologie africaine - Bolaji Idowu, Francis Arinze, Emefie Ikenga-Metuh (Nigeria), Harry Sawyerr (Sierra Leone) ; John S Mbiti et Samuel Kibicho (Kenya), Charles Nyamiti (Tanzanie), Vincent Mulago (Congo), Alexis Kagamé (Rwanda), Gabriel Setiloane (Botswana) et Engelbert Mveng (Cameroun) - et l’impérieuse nécessité de dialoguer avec la RTA.

Je crois que Adolphe Gesché a raison de dire que le catholicisme historique est toujours ouvert au paganisme. Par rapport à la Réforme, il est alors parfois présenté comme un christianisme moins « pur ». Car « Le catholicisme a voulu (ou sentait qu’il fallait) que l’héritage païen, la ‘paganité’, restât dans l’héritage chrétien et ne fût pas perdu pour l’homme » Cette intuition remarquable a aidé « la religion chrétienne à sortir d’un enferment sur soi qui serait mortifère ». [Gesché 2002, 206-207]

L’intérêt de la RTA pour les pionniers de la théologie africaine ne relève pas seulement de la préoccupation identitaire, mais plus profondément de la valeur humaine de la RTA, et de l’ouverture au renouveau de la théologie chrétienne.

Du mépris je propose, en disciple de la RTA, de rejoindre l’optimisme prophétique de Idowu. Et le prophétisme de Idowu est intéressant dans le monde actuel. Car vu l’essor de la violence religieuse dans le monde, le théologien doit s’interroger : Est-il toujours nécessaire de connecter la religion et surtout Dieu de l’univers avec la violence ? [On n’a pas besoin de l’anthropologie religieuse de René Girard pour voir la pertinence de cette question.] Comment gérer la violence, sans impliquer Dieu le modeleur de toute humanité, sans le faire partisan d’un groupe ou de mon ethnie, comme la RTA peut-elle nous l’enseigner ?

4. Analyse de la thèse

Je vais analyser ma thèse en cinq moments pour examiner les questions suivantes :

  • (I) Dieu et la Guerre en Afrique ;
  • (II) Dieu qui n’est pas partisan ;
  • (III) Donner Raison à l’image de Dieu révélée dans la RTA ;
  • (IV) Abandonner aussi la prétention de polythéisme ;
  • (V) Faire progresser la théologie des religions et le dialogue inter-religieux

4.1. Dieu et la Guerre en Afrique

L’Afrique de l’Ouest (mais en fait toute l’Afrique) connaît la guerre en abondance, de même que l’intervention énergique de Dieu pour trancher des disputes (comme l’ultime juge moral) par exemple par la foudre ou le tonnerre - une divinité cosmique (Amadioha - igbo ; shango -yoruba) - qui est « la hache de Dieu » (Sokogba - pour les Nupe du Nigeria.) et que les yoruba considèrent comme l’intendant de la « Colère de Dieu » (Jàkûta - lanceur de caillou ou celui qui se bat avec les cailloux) (Idowu 1973, 169.) Cette divinité du ciel - le tonnerre ou la foudre - nous présente un exemple (le seul que je connais) de la théomachie (la guerre originale des dieux) en RTA. Chez les kikuyu, les éclairs et les coups de tonnerre sont parfois interprétés comme le cliquetis guerriers de l’épée du dieu Masai et du dieu Kikuyu ou le dieu Noir contre le dieu Blanc (Ni Ngai ikurua. Ngai ya Gikuyu na Ngai ya Ukhabi. Ou Ngai njeru na Ngai njiru).

Une autre explication s’aligne sur l’expérience ouest-africaine - ce sont des phénomènes célestes qui manifestent la présence de Dieu et souvent le mécontentement de Dieu (Kibicho 1968, 227.) Plus surprenant, les ethnies nilotiques expliquent la foudre comme signe de la bienveillance divine. Les nilotiques érigent un monument pour les élus de Dieu qui sont foudroyés et qui ont été très proches de Dieu ; ils prient cependant Dieu de leur épargner le bonheur de la foudre. Ce constat mènerait à la conclusion suivante : le pouvoir exercé par Dieu ou les hommes est toujours médiatisé ou disséminé, sinon bien il devient dangereux (Zeusse 1991, 175.) Il faut toujours civiliser le pouvoir dans son exercice.

a / Le mythe de Idemili, la divinité igbo de la paix (la fille de Chukwu [Dieu] et Ala [la Terre-Mère]) est bel et bien le mythe de la civilisation ou de la médiatisation du pouvoir. D’après Chinua Achebe : « Au commencement, le Pouvoir régnait sur l’univers, dans la nudité du maître absolu. Alors le Tout-Puissant, regardant sa création par l’œil rond immortel du Soleil, vit la situation, réfléchit et décida finalement d’envoyer sa fille, Idémili, attester la nature morale de l’autorité, en nouant autour des reins grossiers du Pouvoir le pagne de la paix et de la modestie. Elle descendit dans la Colonne d’Eau resplendissante, dont seule la légende se souvient mais que, dit-on, certains privilégiés peuvent encore rencontrer dans des jeux de lumière plus rares que les fêtes du cycle d’Odunke, lorsque les célébrants, richement parés, mènent à travers les sentiers du village, et jusqu’au lieu du sacrifice, le cortège des bêtes festonnées. Elle s’élève majestueusement de la coupe du lac sombre et s’élance, droite comme le fût du père des iroko, dominant de la tête, non pas la forêt au-dessous, mais le firmament. » (Achebe 1990) Les puissances cosmiques, gestionnaires de la Paix (e.g. Idemili) et de la Colère de Dieu (e.g. Sokogba), distancient Dieu des soucis quotidiens (l’ultime juge moral) et responsabilisent les hommes et les esprits du monde.

b/ Le régime des classes d’âge et la violence en Afrique. La structure de socialisation qui valorise le régime des classes d’âge, le régime générationnel, crée une classe des guerriers qui sont bien connus en Afrique (par exemple chez les kikuyu, les massai ou les borana) ! La classe d’âge représente « la trajectoire de vie » qui mène à « ‘l’homme accompli’. » Les kikuyu « après la période de ‘l’adolescence’ qui précédait le mariage » passent par la période « où le jeune homme acquérait le statut de guerrier. »[Droz 2000, 222] Les classes kusa et raba chez les borana (guerrier junior et guerrier senior - entre 24 et 45 ans) ont la tâche de faire la guerre (i.e. « l’acte individuel ou collectif de tuer, plus particulièrement celui de transpercer à la lance un sujet masculin. »[Hazel 1999, 318-319] Former la classe des guerriers, une étape incontournable pour devenir un homme accompli, propage et légitime la violence. Mais l’objectif est de produire des hommes courageux, qui seraient capable, au dit des Igbo, d’arracher sa queue au léopard. En Angola et au Sierra Léone, l’initiation des enfants-soldats a pris la forme du rite de passage de classe d’age. Pourtant la violence des guerriers est sous la direction des experts, des ancêtres ou des divinités compétentes, et n’est jamais vue comme l’accomplissement de la sainte volonté de Dieu.

c/ La guerre biafraise et le culte de Amadioha (la Foudre) : j’ai été frappé par un texte du culte de la RTA, célébré pendant la guerre biafraise, suite au bombardement aérien d’une communauté igbo (Ngor Okpalla, 1968) ! Le rassemblement des anciens et des prêtres était au sanctuaire de Amadioha (la Foudre - une divinité cosmique.) Les prêtres de Ala et de Amadioha étaient présents. Un rituel sacrificiel se déroule. Entouré d’autres prêtres, le prêtre d’Amadioha prit la parole.

Premièrement, il lance une invocation ou interrogation de Dieu (Obasi di n’elu), Ala, Amadioha et des Ancêtres.

Ensuite une plainte dirigée vers Amadioha, comme divinité de batailles : « Où es-tu ? Toi qui habites les cieux ! Amadioha ! Comment as-tu permis à cet oiseau de mort de te traverser (de traverser ton territoire) dans les nues et de venir chier la mort sur tes enfants sans merci au marché la semaine dernière ? Et tes foudres (coups de tonnerre) mortelles - où sont-elles ? … Frappe et casse les ailes de cet ennemi, cet oiseau qui décolle de la forêt maléfique et qui vole plus vite que les éclairs… Nous te promettons avec ce coq blanc … que nous allons sacrifier une vache ou même une vie humaine si nous sortons victorieux de cette guerre. » Une chose est claire, on distancie Dieu de l’univers du combat ! Les éléments cosmiques déifiés combattent à côté du peuple.

d/ La Guerre biafraise (1966-70) - un djihad ? Pendant la crise biafraise on a essayé de traduire le pogrom de 1966 et la guerre qui a éclaté en 1967 en djihad ! Heureusement la tentative a échoué, puisque le chef de la junte à Lagos (le général Yakubu Gowon) était chrétien.
Malheureusement, en ces jours, l’extrémisme religieux et l’intolérance islamique et chrétienne rapprochent Allah et Jésus-Christ et le Dieu Trinité en un conflit mortel - les victimes sont des hommes, des femmes et des enfants. Les extrémistes se radicalisent de plus en plus.

e/ L’essor de mouvements ethniques militarisés au Nigeria. Un dernier exemple : actuellement au Nigeria il y a des mouvements ethniques militarisés : Odua Peoples’ Congress (Congrès Populaire d’Odua - yoruba), Bakassi Boys (igbo), Egbesu Boys (ijaw.) Chaque mouvement s’occupe de la sécurité d’une région et parfois d’une ethnie, et est nourri structurellement par la RTA. Les membres sont chrétiens ou musulmans, et pratiquants de la RTA. Mais seul les rituels et symboles de la RTA sont reconnus. Pourtant aucun de ces mouvements ne prend Dieu de l’univers comme symbole de combat : Odua ou Oduduwa est l’ancêtre fondateur des yoruba ; Egbesu est la divinité ijaw de la guerre ; Bakassi est un symbole de la lutte contre l’insécurité posée par le vol armé et les mécréants - mais les rituels se font au sanctuaire des divinités puissantes. Cet exercice de pouvoir militaire est limité au niveau de l’ethnie et empêche des débordements en guerre religieuse ! Évidemment exclure Dieu de la gestion de la guerre ne résout pas le problème de la guerre ou du génocide. Mais c’est lancer un défi à l’homme et un appel qui lui est adressé à prendre ses responsabilités dans le monde - civiliser ou humaniser/diviniser le pouvoir surtout par moyen de ubuntu (la réconciliation ou restauration du monde fracturé).

4.2. Dieu qui n’est pas partisan

Mais Dieu partisan, le Dieu d’un seul peuple ou d’une seule ethnie qui exclurait les autres, qui serait notre allié contre les autres, n’est pas connu dans l’expérience religieuse africaine. Car le Dieu de l’expérience de chaque ethnie, nommé par chaque ethnie, est le Dieu de l’univers tout entier !

a/ Dieu dépasse le lignage ou l’ethnie. Malgré l’isolement des groupes ethniques en Afrique, on doit noter que Kwoth (Nuer), Chukwu (igbo - nommé aussi chi-n’uwa - Dieu de l’univers - pour insister qu’aucune partie de l’univers n’est exclue), Olorun/Olodumare (yoruba), Nhialic (Dinka), Onyame (Akan) est Dieu qui dépasse le lignage ou l’ethnie , Dieu qui n’est pas partisan (Idowu l’a bien résumé avec le sous-titre - « un seul Dieu, est Dieu de l’univers » Idowu 1973, 161ss. )

Ceci ne prétend pas que l’univers d’une ethnie déborderait les voisins connus ou les ethnies limitrophes. Mais cela signifie que le même Dieu est créateur des africains et des européens, Cf. l’étude des Lugbara par John Middleton (Idowu 1973, 162) ! Cette expérience trans-ethnique n’est pas le résultat d’un avec l’islam et le christianisme ou une adaptation du microcosme au macrocosme (Robin Horton), elle paraît structurelle à la RTA.

b/ La catégorie « dieu et les dieux » doit être démantelée. Je partage le point de vue de Patrick Ryan selon lequel la catégorie du « dieu et les dieux » doit être démantelée dans l’étude des religions ouest-africaines. « Les populations ouest-africaines, dit Ryan, sont mieux équipées linguistiquement que les Sémites, Grecs, Romains et leurs héritiers à exprimer le caractère absolu et unique de Dieu. Olodumare (Olorun) ou Onyame (Onyankopon) n’a pas besoin de se lever au-dessus ‘des autres dieux’ comme le Psaume 82 le Lui propose. » (Ryan 1980, 169) Olodumare (Olorun) ou Onyame (Onyankopon) est exclusivement l’origine des origines. Dans le même sens Laléyé note, « Dans la plupart des mythes africains, l’Être suprême placé au point de départ et au centre de la création a cette caractéristique inattendue d’avoir toujours un nom et presque jamais un visage » (Laléyé 2001, p. 50) Il est l’englobant !

c/ Dieu est Iya-Kare ou l’Initial (kinyarwanda). Alexis Kagamé emploie les catégories thomistes pour démontrer que dans les langues bantoues où la totalité du réel est repartie en 4 classes d’être - « l’être-substance d’intelligence (l’homme), l’être-substance sans intelligence (la chose), l’être-localisateur (lieu-temps), et enfin l’être-modal (manière d’être ou accidentalité) » - Dieu n’appartient à aucune de ces classes. Dieu « n’est ni homme, ni chose, ni lieu-temps, ni manière d’être » En langue kinyarwanda il est appelé Iya-Kare ou l’Initial, celui qui était là avant tout, plutôt que toute autre chose. [Kagamé 1968, 215 ; Kagamé 1966, 332]

4.3. Donner Raison à l’image de Dieu en RTA

L’image de Dieu véhiculée par la RTA est riche de possibilités pour la paix dans le monde et pour la théologie des religions. En effet cette image nous présente Dieu qui s’éloigne de nos guerres ! Mais il faut affirmer qu’il ne s’agit pas d’un Dieu des africains. Notre sujet est Dieu.

Issiaka-Prosper L. Lalèyê a raison de noter que : « Dieu est le même pour tous les hommes, mais que la manière dont les religions traditionnelles africaines s’efforcent d’accéder à lui ne saurait être rigoureusement identique à celles des autres religions des hommes » [Laléyé 2001, 50]

a/ Dépasser l’idéologie des théories des religions. Pour apprécier la contribution de l’image de Dieu présente dans la RTA, il faut laisser de côté le discours dépassé du deus otiosus, deus incertus, dieu lointain (Eliade), dieu du ciel, dieu nébuleux ou dieu nuageux, que les théories des religions naguère enseignaient être le dieu suprême ou l’Être Suprême des Africains ! Ces théories sont nées des idéologies évolutionnistes de l’époque des Lumières et de la recherche d’exotisme qui marque la mentalité européenne : l’africain n’est pas apte à penser le dieu judéo-chrétien ou Allah ! Le dieu monothéiste impliquerait une conception philosophique - alors que l’Africain sauvage et primitif, au dire du théologien Emil Ludwig, est réfractaire à la métaphysique, incapable de concevoir la Déité ! [Idowu 1973, 88]

b/ Se Libérer des Experts. La théorie du deus otiosus ou deus incertus transforme l’africain inculte en philosophe - ou déiste. Chose étrange mais qui obscurcit la voie africaine d’accès à Dieu. Faut-il tout comprendre seulement à travers les lunettes occidentales ou à travers la grille judéo-chrétienne ? Ne peut-on pas raisonner avec l’expérience particulière de l’Africain ?

Mircea Eliade qui est suivi par beaucoup, y compris Louis-Vincent Thomas et René Luneau, croit qu’il a tout compris et tout expliqué. En effet ses lunettes judéo-chrétiennes ont trop blanchi sa compréhension. Dans Fragments d’un Journal, le 8 novembre 1959 il écrit :

« Je feuillette aujourd’hui mon Traité d’Histoire des Religions, je m’arrête surtout au long chapitre sur les dieux du ciel ; je me demande si l’on a compris le message secret du livre, ‘la théologie’ impliquée dans l’histoire des religions comme je la déchiffre et interprète moi-même. Pourtant le sens s’en dégage assez clairement : les mythes et les ‘religions’, dans toute leur variété, sont le résultat du vide laissé dans le monde par la retraite de Dieu, sa transformation en deus otiosus et sa disparition de l’actualité religieuse. Dieu - plus exactement l’Être suprême - ne joue plus aucun rôle dans ‘l’expérience religieuse’ de l’humanité primitive. Il a été évincé par d’autres formes divines - divinités actives, fécondatrices, dramatiques, etc. Je suis revenu sur ce processus dans d’autres études. Mais a-t-on compris que la ‘vraie’ religion ne commence qu’après que Dieu s’est retiré du monde ? Que sa ‘transcendance’ se confond et coïncide avec son éclipse ? L’élan de l’homme religieux vers le ‘transcendant’ me fait penser quelquefois au geste désespéré de l’orphelin, resté seul au monde. » [Eliade 1973, 305].

c/ Exorciser l’envoûtement d’Eliade et l’attrait de l’exotique. Le dieu du ciel, deus otiosus, dieu des primitifs, dieu qui s’est retiré du monde, au point ou « sa ‘transcendance’ se confond et coïncide avec son éclipse », n’est pas le dieu judéo-chrétien.

Malgré le mérite de leur ouvrage, Louis-Vincent Thomas et René Luneau (Thomas and Luneau 1977) n’ont pas pu exorciser l’envoûtement d’Eliade. Partagé entre l’attrait de l’exotisme (voir Les Sages Dépossédés - Univers Magiques d’Afrique Noire) et la fidélité au résultat de la recherche sur le terrain (voir surtout Luneau 1977 - Noms Théophores d’Afrique, Série II, Mémoires et Monographies), ils préfèreraient la compromission : « si ‘éclipse’ il y a, elle n’est pas totale… et l’absence de Dieu n’est jamais son oubli. »(Thomas and Luneau 1977, 163 et suivantes).

Il faut le dire clairement, Eliade a grandement tort. Le dieu du ciel, dieu des primitifs, est une invention des chercheurs occidentaux. Et il n’a rien à voir avec ce Dieu à qui les Africains accèdent dans une manière propre à leur contexte. Et la conclusion de Thomas et Luneau, après tout, tend vers cette direction : « Les recherches anthropologiques, depuis près d’un demi-siècle, ont fait la ‘part du lion’ au monde des esprits, intermédiaires entre l’homme et Dieu et dont le culte était immédiatement observable. Cette mise d’accent, à certains égards parfaitement justifiée, a pour une part faussé les véritables perspectives. Qu’on le dise lointain ou qu’on le retrouve proche dans la banalité de l’existence quotidienne, Dieu demeure la référence essentielle. Et les recherches à venir, menées par les Africains eux-mêmes, continueront sans nul doute de nous découvrir la richesse d’une approche du mystère de Dieu qui nous demeure encore largement inconnue. » [Thomas and Luneau 1977, p.169]

Je crois qu’il faut apprendre, comprendre en toute humilité avant de passer au jugement, selon l’intuition de Bernard Lornegan.

d/ Fécondité de la révélation de Dieu proposée par la RTA. Si on n’exorcise pas l’esprit des experts comme Mircea Eliade, l’impact de l’expérience de Dieu proposée dans la RTA continuera à nous échapper . Yahvé s’est révélé aux « primitifs juifs », dans le désert, et pas aux philosophes ou théologiens. Tout en faisant bon usage de la philosophie, la théologie, et l’anthropologie, il ne faut pas minimiser l’impact que permet la révélation de Dieu proposée dans la RTA . Par exemple que nous apprend le système sacrificiel des Sar du Tchad ? D’après J. Hillaire on a deux manières rituelles de réagir à la sécheresse :

  • solliciter l’intervention d’un des esprits tutélaires : après une chasse rituelle, un morceau de viande est offert en sacrifice à l’esprit, et le reste de la viande est mangé par les hommes initiés…
  • Mais une autre démarche est le recours à Dieu : il y a chasse ou pêche suivie d’un repas, mais d’une part rien n’est prélevé pour être offert à Dieu, d’autre part personne n’est exclu de la cérémonie, tout le monde participe au repas.

Et Hillaire de conclure : « Ce qui plaît à Dieu et va attirer sa bénédiction, c’est donc, semble-t-il, non pas l’offrande d’un cadeau mais le fait qu’un peuple surmonte tout ce qui le divise habituellement pour se trouver fraternellement uni. » (Hillaire 1973, p.139 ; voir aussi Hillaire 1972, 131-132).

Dieu de l’univers n’est pas seulement l’origine de la parenté mais il est en fin de compte Celui qui facilite l’entente dans un monde fracturé pour rendre le groupe apte à réaliser sa destinée. La communion avec Dieu est réalisée dans la communion fraternelle.

4.4. À abandonner aussi la prétention de polythéisme

proposé par Geoffrey Parrinder et Edwin Smith [Parrinder 1950, ch. 2] même si, dans la RTA, « on ne répugne guère à accepter de nouveaux cultes, de nouveaux dieux ; pas de remparts doctrinaux étroits, pas de dieux jaloux qui prohiberaient l’admission de croyances nouvelles s’ajoutant aux précédentes ».[Parrinder 1950, 27-28] Nous éviterons l’emploi de mot « dieu » pour des divinités ou des esprits subalternes qui n’exercent qu’un pouvoir surhumain mais non-absolu - la position de Patrick Ryan l’a bien souligné.

a/ Les lunettes judéo-chrétiennes voient le dieu jaloux qui empêche le culte d’autres dieux devant lui - pas de concurrence :
« C’est moi le SEIGNEUR ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude. Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi. » (Dt. 5 :6-7)
Ou encore Exode 20:5 « Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu ne les serviras pas, car c’est moi le SEIGNEUR, ton Dieu, un Dieu jaloux, »
et Exode 34:14 « Ainsi donc : Tu ne te prosterneras pas devant un autre dieu, car le nom du SEIGNEUR est ‹Jaloux›, il est un Dieu jaloux. »

Cette expérience de monothéisme sotériologique (en effet mono-yahvisme sotériologique - qui déclare que Yahvé sauveur ne tolère pas la concurrence de Baal etc.) dans le contexte limité cadre mal avec l’expérience ouest-africaine de la transcendance de Dieu. Mal comprendre cette transcendance mène alors à la déclaration hâtive d’un culte polythéiste en Afrique.

b/ Les lunettes judéo-chrétiennes et les théologiens africains. Par ailleurs, les théologiens africains annoncent Dieu en Afrique en tournant le dos au culte non-concurrentielle de Dieu et aux divinités médiatrices entre Dieu et l’homme.

Chez plusieurs pionniers - Idowu, Sarpong et d’autres - les divinités sont purement et simplement réduites au niveau des anges et des saints (une métamorphose qui peut être facile dans la religion yoruba mais par forcement chez les Asante ou les Igbo). Ceci justifierait l’opinion de Robin Horton selon laquelle l’impact du macrocosme sur le microcosme obligerait l’élargissement des concepts et l’essor de l’importance de « l’être suprême ».

Mais, à mon avis, ceci minimise l’impact de la hiérarchie dynamique qui est la pierre angulaire de l’ordre relationnel dans l’univers ouest-africain ! La hiérarchie dynamique, avec le facteur de l’indépendance relationnelle et non-concurrentielle, est impérative dans tout discours de la religion ouest-africaine. L’absence de culte, de sacrifice, ou d’autel de Dieu (évidemment il y en a abondamment chez les Asante, aussi que chez les Igbo) montre une conception unique de la transcendance de Dieu, l’origine de tout, qui est au-dessus de tout être ! Il s’agit d’une distance qui est la condition fondamentale (opérationnelle) de la vie dans cet univers focalisé sur la destinée de l’homme. Au lieu d’une concentration ou d’une centralisation du pouvoir, il y une dissémination de pouvoir qui rend puissant ou responsabilise les divinités et les hommes afin d’œuvrer dans le monde pour le bien de l’homme et de son monde.

c/ Dieu est Seul dans l’exercice de pouvoir suprême ! Mais c’est un pouvoir diffus au lieu d’être un pouvoir jaloux ; un pouvoir diffus et relationnel pour le bien de l’homme et du monde entier. Eggen et Montilus ont alors raison de souligner le caractère indépendant des divinités par rapport à Dieu sans minimiser le fait que celles-ci exercent un pouvoir non-absolu. Elles sont des ambassadeurs plénipotentiaires au lieu d’être des médiateurs subalternes.

Jacob Agossou cite longuement Montilus : « Je n’aime pas le terme intermédiaire ; ça ne correspond pas à la logique du système adja-fon. Car définir le Vodun comme ‘des Intermédiaires’ voudrait dire que ceux-ci font le va et vient entre Dieu (Gbεdoto) et l’homme (Gbεto) : entre la maison de Dieu (Lon) et le village de la vie de l’homme (Gbεtomε). Il faut donc rompre avec le terme d’intermédiaire. Car les Vodun sont constitués responsables du monde, des ministres plénipotentiaires, des gestionnaires du monde ou des parties du monde : Les Vodun sont responsables ; ils sont constitués maîtres » [Agossou 1987, 82). D’après Agossou, il s’agit d’une délégation de pouvoir.

Mais il faut souligner que si indépendance il y a, il s’agit d’une indépendance relationnelle et non-concurrentielle pour répondre à la logique dynamique de la hiérarchie qui rend puissant chacun à remplir son rôle pour le bien de l’homme. Si la relation entre Dieu et les divinités n’est ni concurrentielle ni conflictuelle mais harmonieuse et vécue dans une hiérarchie dynamique ou relationnelle pour le bien de l’homme, alors les guerres religieuses - les croisades ou les djihads - sont exclues.

d/ La hiérarchie dynamique et ses conséquences heureuses : La saisie de la hiérarchie dynamique ou relationnelle a des conséquences heureuses pour l’humanité : Émousser l’épée tranchante de la guerre religieuse et redéfinir l’intentionnalité de la religion.

Un commentateur géopoliticien, Robert Kaplan, voit ici le talon d’Achille de l’Afrique. Dans son livre The Coming Anarchy [L’anarchie qui vient] Kaplan est pessimiste pour l’avenir du monde d’après guerre froide. L’Afrique de l’Ouest (depuis Lagos passant par Abidjan jusqu’à Dakar) est le symbole de l’anarchie qui vient. La situation de l’Afrique de l’ouest est irrémédiable car la flamme combative religieuse est absente ou affaiblie. La cause est claire : la structure animiste et syncrétiste de la religion en Afrique de l’ouest a émoussé la combativité de l’Islam.

Par contre en Afrique du Nord ou en Iran, l’Islam est combatif et anti-occidental ; mais en Afrique de l’Ouest il est affaibli par sa syncrétisation avec l’animisme, il manque de mordant et n’amène pas à une disposition anti-occidentale. Privée de la flamme de violence, l’Islam ouest africain est affaibli et ne pourrait pas être un antidote contre le crime (Kaplan 2001, 35.)

Ceci expliquerait pourquoi Samuel Huntington trouve difficile de classer l’Afrique comme civilisation [Huntington 1996]. La flamme religieuse qui alimente chaque civilisation est difficile à trouver en Afrique. Pour sa part Wiel Eggen soutient la thèse que les religions de lignage ne mobiliseraient pas la population pour une guerre génocide - et pour lui le génocide du Ruanda et de l’Angola en est la preuve [Eggen 2000, 359.] Un tel affaiblissement de la flamme religieuse doit rendre l’homme puissant et responsable par ubuntu (« mon humanité est inextricablement liée ou ficelée à la vôtre  ») pour trancher les problèmes de la haine inter-ethnique qui mène au génocide.

4.5. Faire progresser la théologie des religions et le dialogue inter-religieux .

Cette image de Dieu qui prévaut dans les communautés ouest-africaines permet de faire progresser la théologie des religions et le dialogue inter-religieux . Si la religion dans le contexte ouest-africain signifie l’accès dynamique à Dieu et à sa création pour le bienfait de l’homme et de son monde - les divinités, les esprits, tous ensemble agissant pour la pleine réalisation de la destinée de l’homme - la question du pluralisme religieux est fondamentalement modifiée.

a/ La Théologie et le pluralisme religieux : La théologie des religions examine la nature et la fonction des religions non-chrétiennes à la lumière de la foi chrétienne.

Trois positions sont connues

  • exclusive (la foi explicite en Jésus Christ est nécessaire pour le salut),
  • inclusive (la foi qui est nécessaire pour le salut peut être implicite - car les religions sont des pierres d’attente),
  • et pluraliste (le salut est possible par de multiples voies ou religions indépendantes).

b/ L’image de Dieu dans la RTA et la théologie chrétienne : L’image de Dieu dans la RTA est orientée vers le bien être des hommes et la réalisation de la destinée humaine. Dieu est important, car sans Dieu on ne pourrait pas parler de la destinée. Dieu est l’origine, Celui qui donne la destinée. Pourtant l’humain garde la priorité. Mais il faut comprendre cette priorité d’une manière relationnelle - car la destinée individuelle et communautaire, qui se résume en la vie en abondance dans ce monde, serait irréalisable sans les multiples nœuds de relations avec les ancêtres, les divinités, et Dieu.

Parfois, dans la recherche de sa destinée, l’homme a l’impression d’une manipulation par les divinités ou les esprits ; ou bien il valorise un esprit bienfaiteur (à titre d’exemple, une divinité tutélaire qui possède l’initié) jusqu’à donner l’impression de créer dieu ; le pragmatisme et même le matérialisme de la RTA expliquent aussi un certain scepticisme limité envers les divinités et les esprits qui se montrent peu actifs ou peu disponibles à œuvrer à la réalisation de la destinée humaine.[cf. Barber 1997, 410-411 ; Bamikunle 2001, 338ff]

c/ Le rôle de la religion : responsabiliser l’homme pour humaniser le monde. Tout cela veut dire que la religion doit rendre puissant ou responsabiliser l’homme pour l’humanisation de son monde. À mon avis, la théologie des religions est obligée de faire face à cette préoccupation première pour la RTA ! Exclusif, inclusif, pluraliste - très bien ! Mais pas dans une préoccupation post-historique. Il s’agit plutôt de rendre puissant ou déresponsabiliser l’homme pour l’humanisation de son monde. La chose est claire dans l’orientation de la mystique de la RTA qui a une grande influence sur les églises indépendantes et sur les renouveaux charismatiques, de même que dans le candomblé, le vaudou et le santeria.

Au lieu d’une mystique assomptionniste où « l’âme veut essayer d’atteindre un dieu transcendant », on rencontre chez les Africains un mouvement inverse, une mystique descendante et incarnationnelle - concernée avec la condition de l’homme dans ce monde.

Comme le dit Zahan, « L’attitude de l’africain vis-à-vis de l’être suprême est infiniment humble. Il aspire, certes, à devenir Dieu ; certains de ses rites l’y conduisent même. Cependant, il ne quitte jamais sa condition humaine ; il ne monte pas au ciel pour y jouir en paix la vision béatifique. Il obligera plutôt Dieu à revenir sur terre, à se rapprocher à nouveau de lui, à descendre sur lui pour le diviniser. Ainsi, le lieu favori de la vision béatifique du Noir reste bien la terre. Ceci en dit long sur toutes les pratiques africaines concernant les transes et les danses de possession, comme aussi sur les coutumes ayant trait à l’absorption de substances hallucinogènes dans un but hautement sacré. » (Zahan 1970, p.33.)

G. Parrinder constate la même tendance de l’expérience mystique à bonifier la terre et la dimension sociale de toute expérience extatique, « Mais en Afrique, le médium de profession entre en transe facilement, non pour se sauver du monde, mais pour participer à la nature divine, représenter le dieu, et transmettre ses messages aux laïques » (Parrinder 1965, 137 ; aussi Kabasele Lumbala 1987, 344-345)

Cette orientation anthropocentrique et géocentrique de la religion déplace la question de Dieu et du Christ vers celle de l’accès aux symboles fondamentaux ; vers la manière de rencontrer Dieu pour la réalisation de notre destinée historique - individuelle et communautaire. Ceci amène à réexaminer les questions inquiétantes de la destinée du monde, de l’écologie, et surtout de la légitimité de la guerre « sainte ! » - la destruction de l’homme et du monde (au nom de Dieu !).

5. RTA et distanciation d’avec Dieu pour une monde meilleur

Quand le Silence dit Dieu - la Critique de la théologie politique d’Élie :

a/ Le texte d’Élie - Le conflit entre le prophète Élie et les prêtres de Baal (1R18-19) - est bien connu. Dans une situation polythéiste où la relation concurrentielle domine, il y a conflit mortel entre Yahvé et Baal (la divinité de tempête.) Il faut choisir : ‘Élie s’approcha de tout le peuple et dit : « Jusqu’à quand danserez-vous d’un pied sur l’autre ? Si c’est le SEIGNEUR qui est Dieu, suivez-le, et si c’est le Baal, suivez-le ! »’ (1R18,21) Dans la lutte qui suit, Yahvé gagne ! Monte alors le cri de victoire : ‘Tout le peuple se jeta face contre terre et dit : « C’est le SEIGNEUR qui est Dieu ! C’est le SEIGNEUR qui est Dieu ! »’ (1R18,39).

b/ La Critique de la théologie politique d’Élie : Élie crut à tort que la vérité de la foi en Yahvé impliquerait le massacre de 450 prêtres de Baal pour protéger Israël du culte des Baals. Mais il va apprendre à l’Horeb une leçon difficile à assumer pour la tradition ; il va faire l’expérience d’une autre image de Dieu qui est plus accessible, à mon avis, pour l’expérience ouest-africaine. Le prophète du victorieux Yahvé a dû fuir à cause de la fatwa de Jézabel.

c/ Une critique de la violence du dieu tempétueux (ba‘al ou Yahvé). La révélation à Horeb, dans un premier temps, est une critique de la violence du dieu tempétueux (ba‘al ou Yahvé) (1R19,11-13.) Car d’après F. M. Cross, c’est une révélation qui éloigne de Yahvé ou distancie Yahvé des caractéristiques du dieu de tempête [Cross 1973, 190-194].

Le psaume 18 montre Yahvé en dieu de tempête. Mais à l’Horeb, le SEIGNEUR n’était ni dans le vent, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu. Ces éléments formaient étaient peut-être partie intégrante de la révélation mosaïque au mont Sinaï - où « il y eut des voix, des éclairs, une nuée pesant sur la montagne et la voix d’un cor très puissant ; dans le camp, tout le peuple trembla…Le mont Sinaï n’était que fumée, parce que le SEIGNEUR y était descendu dans le feu ; sa fumée monta, comme la fumée d’une fournaise, et toute la montagne trembla violemment…Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre. » (Exode 19,16-19). La révélation à l’Horeb invite cependant à s’en distancier.

d/ Dans un deuxième temps la révélation de Horeb est une critique de la politique religieuse d’Élie

  • peut-être aussi une critique de toute la tradition de la guerre sainte avant et après Élie. La violence n’est pas la preuve que Yahvé est Seigneur et Dieu. Car dorénavant on doit confesser et reconnaître Yahvé comme Dieu de l’univers. Au lieu de nous présenter devant un Dieu qui fait trembler les montagnes violemment,Dieu choisit l’éloignement discret, la transcendance dans la distance, le silence, pour investir l’homme d’une plus grande autorité (d’une plus grande autonomie) pour humaniser le monde. Le récit continue « Et après le feu, le bruissement d’un souffle ténu. » (1R19,12). Yahvé d’Israël se révèle comme « le bruissement d’un souffle ténu » ; [la version anglaise -RSV - insiste sur ‘le silence’ - ‘a sound of fine silence’ ou ‘a sound of sheer silence’ (un silence fin/léger/pur).]

e/ Silence - je suis Dieu - et l’univers africain. Quand lit 1R19,12 à travers la grille de l’univers africain, on affirme que le silence dit Dieu, la distance dit Dieu, le silence se tient à côté de la toute puissance de Dieu (car rien ne se tient tout seul). Le silence est le pagne de la paix et de la modestie autour de la toute puissance de Yahvé pour le bien être du monde. C’est une manière de civiliser/humaniser/diviniser le pouvoir - le pouvoir suprême est diffus/relationnel ! Le mythe de Idemili [cité plus haut] insiste sur le fait que Dieu - Chukwu - l’a voulu ainsi pour attester « à la nature morale de l’autorité, en nouant autour des reins grossiers du Pouvoir le pagne de la paix et de la modestie. » [Achebe]

f/ La mission du prophète perplexe est clairement trans-ethnique : La leçon qu’Élie apprend à Horeb est la critique de la violence commise par le défenseur même de l’unicité ou de la vérité de Yahvé ; Dieu qui est vrai, lié au peuple par alliance, est au-dessus de la politique sanguinaire du peuple d’Israël. Yahvé qui se dévoile dans ce contexte mondial, dans le contexte interculturel, est autant le Dieu des phéniciens que des israéliens ! Le SEIGNEUR lui dit : « Va, reprends ton chemin en direction du désert de Damas. Quand tu seras arrivé, tu oindras Hazaël comme roi sur Aram. Et tu oindras Jéhu, fils de Nimshi, comme roi sur Israël ; et tu oindras Elisée, fils de Shafath, d’Avel-Mehola, comme prophète à ta place. » (1R19,15) Élie (Eli-jah - Yahvé est El) est envoyé oindre les rois - Israélien et Syrien ; et il passera le manteau du prophète pour prendre sa retraite.

g/ Une révélation difficile à assumer. La violence continuera après Elisée car il était sans doute difficile pour la tradition d’apprendre une telle leçon sur la religion - la religion qui établit un lien entre peuples et cultures est, dans sa pratique, favorable à la réalisation de la destinée de tout. En effet, la religion trans-ethnique (j’hésite à employer le terme universel, universalisant ou même missionnaire) implique la rencontre entre peuples et cultures ; elle est pour la réalisation de la destinée de tout. La relation entre peuples et cultures au lieu d’être aggravée et rendue conflictuelle par la religion, améliore plutôt la condition humaine par le dialogue interreligieux et interculturel. Et par le respect de l’autre ou le dialogue qui se fait mieux dans le silence - car le silence dit Dieu.

h/ La Révélation de Dieu en Jésus Christ : Notre lecture de la tradition judéo-chrétienne à travers la grille de la RTA nous amène à la redécouverte et à la revalorisation de Dieu révélé en Jésus-Christ. En Jésus-Christ, on rencontre ce Dieu qui est puissamment faible ! [Babut 1999] C’est la rencontre d’un Dieu crucifié qui prend ses distances vis-à-vis de nos guerres [nos haines] et de nos propos sanguinaires. Comme c’était le cas chez Élie, Élisée et leurs héritiers, cette révélation est très difficile à assumer pour la tradition chrétienne- comme nous l’enseigne l’histoire chrétienne d’intolérance et de guerres saintes.

6. En guise de conclusion

Je reviens donc à ma thèse pour conclure que l’image de Dieu dans la RTA, surtout en Afrique de l’ouest, apporte au monde entier le sens profond d’un Dieu trans-ethnique. Cette image exclue les guerres religieuses et rend l’homme puissant et responsable dans la gestion et le développement du monde. Une tâche qu’il ne peut pas accomplir sans la présence et puissance opérationnelle de Dieu agissant mais silencieux dans ce monde.

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[1] Voir George E. Tinker, “Reading the Bible as Native Americans” New Interpreters Bible, (Electronic Edition) vol. I. Aussi G. E. Tinker, Missionary Conquest : The Gospel and Native American Genocide (Minneapolis : Fortress, 1993).


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