Dernière mise à jour : 28 septembre 2004

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Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris

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Notre frère et notre maître

  Geneviève Médevielle
Religieuse auxiliatrice
Professeur de théologie morale à la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses de l’ICP
Vice-Recteur de l’ICP

Site web : Page de Geneviève Médevielle sur le site de l’ICP

Ce texte a été prononcé par Geneviève Médevielle lors des funérailles de Xavier Thévenot, le jeudi 19 août 2004, à la demande de ce dernier.

Notre frère et notre maître

« Geneviève, Xavier Thévenot va désormais entrer dans le grand silence ! », voilà ce que me disait Xavier à la veille de la Toussaint, bien conscient des forces qui déclinaient et du temps qui lui était désormais compté. Ce jour est arrivé et rien ne peut empêcher qu’on ne soit atteint, ému et bouleversé par ce silence qui vient signer la mort d’un frère et d’un être cher, la perte d’un maître qui aura beaucoup compté, l’absence d’un merveilleux conseiller et accoucheur de vie.

Oui, Xavier, va nous manquer. On ne pourra plus lui rendre visite, lui apporter encore une petite gâterie, lui offrir une rose. On ne pourra plus rire à son humour ou se laisser surprendre par ses jeux de mots. On ne pourra plus lui demander conseil. Il faudra se débrouiller tout seul. Mais il nous reste la mémoire de ce qu’il nous a dit ou enseigné : une parole pour la vie.

A travers la lecture de Ben Sirac le sage, nous avons reconnu notre frère et notre maître : dans sa vie de service et de souffrance et dans sa manière libre et courageuse de donner des conseils et d’accompagner. Libre et d’une audace réfléchie, il aimait penser pour nous aider à accoucher de nous-mêmes. Libre de tout intérêt personnel, il nous invitait à prendre toujours souci du pauvre et du petit dans nos discernements. « Ayez toujours un pauvre dans la tête ! », nous disait-il. Libre, il invitait chacun, après l’avoir éclairé, à se tenir fidèlement à l’écoute de son propre cœur. [1] Libre, enfin, il savait qu’on ne pouvait être moraliste chrétien sans une volonté de se donner totalement à l’accueil de la Parole de Dieu. [2] Outre cette mémoire, il nous reste sa dernière leçon, celle d’aujourd’hui, puisqu’en pédagogue « impénitent » [3] qu’il était, il a voulu choisir les textes de cette liturgie [4] qui nous rassemble une dernière fois autour de lui.

Xavier Thévenot, le moraliste, le sage et le pédagogue, aurait sans doute aimé qu’en ce jour, nous prenions le temps de cette confrontation au silence, au vide et à la perte, sûr que pertes et désillusions sont fondamentales au processus d’humanisation. Ce sont elles, disait-il dans ses cours, qui permettent au petit d’homme, de devenir peu à peu un être de parole prenant sa place au sein des échanges sociaux. [5] Oui, la logique qui anime toute existence humaine, digne de ce nom, passe par la perte d’un premier mode d’attachement afin de trouver les relations qui intègrent le réel de l’échec, de la frustration et de la mort. Comme l’or au creuset, éprouvé et dénudé, Xavier a été travaillé par tout cela pendant la longue épreuve de la maladie. A l’école de Ben Sirac le sage, il a su que seul un homme affecté par le manque, l’épreuve, l’adversité, l’humiliation et le véritable travail d’espérance peut gagner le statut de sage et nous enseigner les chemins de la vraie vie.

En ne faisant pas l’économie du silence, de la perte, du deuil, de la désillusion et de la finitude, nous suivons ce que le théologien moraliste nous a appris de la vertu curative et clinique du réel. La question du sens finit toujours par sortir victorieuse de la confrontation au réel, nous disait-il. Pour le dire avec les mots que Xavier affectionnait, silence et perte conduisent chacun de nous à « élaborer le désarroi » [6] provoqué par cette confrontation à l’absence.

Xavier l’avait bien compris lorsqu’il méditait toute la sagesse anthropologique du Samedi saint. [7] Il aimait entendre à travers le Stabat Mater de F. Poulenc le séisme qui frappe l’entourage de Jésus. La mort, même lorsqu’elle est inéluctable et vue comme une délivrance des souffrances infligées par une longue maladie est toujours vécue comme scandaleuse tant l’inconscient aspire à l’opposé. Croyants ou non, la mort ne peut pas nous laisser paisibles, elle nous plonge toujours dans le désarroi : car si nous savons bien qu’il est naturel de mourir, y consentir n’est jamais évident. La mort nous fait plonger dans la réalité finie, dans cette réalité de « poussiéreux » aurait aimé dire Xavier. La mort nous renvoie tous au mystère de l’existence, à la question du sens de la vie et à ce qui fait son prix. Il nous faut donc l’affronter.

Voie difficile. Mais seule voie vraiment humaine. Seul le genre humain sait prendre le temps de la célébration du deuil. Nous en sommes les témoins aujourd’hui : chacun a interrompu ses vacances, son temps de retraite spirituelle ou ses activités pour être là, se recueillir et confesser le poids d’une existence et celui de l’épreuve. Tout travail d’espérance qui n’intègre pas cette vérité est par avance invalidé et peu conforme à l’Evangile, écrivait Xavier. [8]

En méditant théologiquement le silence du Samedi saint, Xavier avait compris que se laisser travailler par la mort, c’était se laisser travailler par la vie et que de là dépendait l’accès au véritable visage de Dieu. Trop de nos désirs infantiles [9] voudraient effacer toute trace du tragique de la souffrance et de la mort dans nos vies. La discrétion de Dieu et son silence nous font violence. Nous aimerions un Dieu puissant et triomphant, compensateur et surprotecteur capable de répondre instantanément à nos demandes les plus folles. Or, voici que la compassion de Dieu déjoue ce type d’attentes et ne nous conduit pas à faire l’économie du temps et du deuil. C’est tout l’enseignement du récit des compagnons d’Emmaüs que Xavier aimait commenter dans ses cours.

La mort de Jésus, le silence de Dieu et le vide du sabbat invitent à un travail : accueillir du sens là où n’apparaît que le vide. Un travail qui, pour reprendre les mots de Xavier, « manie la subtile dialectique » des paroles du Christ sur la croix qu’il s’agit de faire nôtres. Une parole d’incompréhension : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Le dessein de Dieu est devenu si obscur que le questionnement existentiel peut conduire à nous faire formuler des reproches à Dieu. Et une parole de folle confiance parce que Dieu ne peut pas faillir à sa promesse. : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit ». Aux heures d’intense souffrance, Xavier a compris le poids de ces paroles et a osé les faire siennes.

Mais, le récit des Pèlerins d’Emmaüs le montre à l’évidence, c’est là un travail impossible sans la présence du Ressuscité qui ouvre à l’intelligence des Ecritures. [10] C’est lui qui peut permettre le travail de deuil du samedi saint en travail de pâques. Xavier aimait contempler cette présence du Ressuscité aux côtés des deux compagnons désespérés : une présence discrète, respectueuse de nos lenteurs, de nos désarrois et même de nos doutes les plus profonds. Une présence qui d’abord épouse nos interrogations humaines avant de les accompagner dans un lent et nouveau travail d’interprétation des événements à travers la relecture des Ecritures. « Du coup, chacun peut commencer à se convertir, à sortir de la sidération produite par le malheur et à opérer peu à peu le passage du désastre au désir », écrivait Xavier. [11]

Le récit de Luc est clair : parce que le Ressuscité se fait discret et n’impose pas une reconnaissance totale de son identité, les compagnons peuvent exprimer le désir du « Reste avec nous ». Alors, quand les cœurs sont prêts, le Ressuscité peut par le geste du pain rompu se révéler dans toute la puissance de l’amour du Fils livré pour la multitude. Celui qui accueille ce geste du corps livré et se laisse convertir par lui, celui-là sait alors qu’il est vain de retenir pour soi le Vivant. C’est pourquoi ce dernier peut disparaître sans provoquer un nouveau désastre, mais ouvrir à la joyeuse communication avec les autres croyants. [12] Paradoxe typique de l’Evangile, aurait aimé ajouter Xavier : « ce qui comble les attentes produit une joie qui rend incrédule ; ce qui sépare engendre une joie qui ouvre à Dieu ». [13]

Puissions-nous à notre tour comprendre l’appel adressé dans cette méditation pascale et y répondre comme l’a fait Xavier. Il nous faut croire à sa suite « qu’un tel Dieu fait vivre » [14] et qu’à la suite du Ressuscité « la fin de l’existence terrestre n’est pas le néant, mais Vie dans la communion avec Dieu et avec tous les saints. » [15] Alors avec lui nous ne craindrons pas de lâcher prise et d’avancer en eau profonde. C’est là que le Seigneur nous attend !


[1] Xavier Thévenot aimait parler du recours « à la mémoire du cœur ». En citant l’exemple de Marie, il décrivait cette mémoire de la façon suivante : « Une mémoire qui puisant dans la Parole de Dieu, dans les événements de l’histoire d’Israël, et dans les faits marquants de son propre devenir, permet de relier l’excès de l’expérience présente à l’histoire du salut ». in Avance en eau profonde !, Paris : DDB/Cerf, 1997, p. 37.

[2] Intervention de Xavier Thévenot du 7 décembre 1998 lors de la remise du livre d’hommage Une parole pour la vie.

[3] Lors de la remise du livre d’hommage le 7 décembre 1998, Xavier reconnaissait avec humour qu’il restait « décidément un enseignant impénitent qui profite de tout pour placer ses messages ».

[4] Siracide 2, 1-9 ; Siracide 37, 7-15, Luc 24, 13-35.

[5] « Samedi saint. Travail d’espérance », in Avance en eau profonde !, Paris : DDB/Cerf, 1997, p. 92.

[6] Idem, p. 93.

[7] Idem, p. 93.

[8] Idem, p. 93.

[9] Idem, p. 94.

[10] « Jésus fait semblant, ou le Dieu discret ! », in Avance en eau profonde !, Paris : DDB/Cerf, 1997, p. 105-106.

[11] Idem, p. 106.

[12] Idem, p. 106.

[13] « Pâques : incrédules pour cause de joie ! », in Avance en eau profonde !, Paris : DDB/Cerf, 1997, p. 98.

[14] Idem, p. 107.

[15] « Une espérance sans déni du tragique », in Avance en eau profonde !, Paris : DDB/Cerf, 1997, p. 102.


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