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Dernière mise à jour : 13 décembre 2001 |
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Mgr Joseph Doré
Biographie de Joseph DoréJoseph Doré est né le 26 septembre 1936 à Grand-Auverné, en Loire-Atlantique. Au terme des études secondaires naît la vocation de servir l’Eglise, comme prêtre d’abord (il est ordonné prêtre à vingt-cinq ans, en 1961, pour le Diocèse de Nantes), mais avec un double attrait qui spécifie cette vocation : l’enseignement de la théologie et la formation des futurs prêtres. Il entre en 1962 dans la Compagnie de Saint-Sulpice, après l’année de préparation qui s’appelle dans cette Compagnie la Solitude. Des années d’études s’enchaînent à Paris, Rome et Münster-en-Westphalie, couronnées par un Doctorat en Théologie à l’Angelicum de Rome en 1964. De retour en France, il devient Professeur de Théologie dogmatique et Directeur spirituel au Grand Séminaire de Nantes dès 1965, tout en s’engageant auprès des communautés du Diocèse, particulièrement des équipes de prêtres, des chrétiens engagés dans l’A.C.O. La qualité de son enseignement le fait remarquer et appeler à Paris, où il débute en 1971 un enseignement à la Faculté de Théologie de l’Institut Catholique de Paris, tout en étant pendant dix ans, de 1971 à 1981 Directeur au Séminaire des Carmes, le séminaire universitaire de l’Institut Catholique. À la Faculté il sera Directeur du Second Cycle (des Maîtrises) de la STBS (Section de Théologie Biblique et Systématique) de la Faculté ; de 1988 à 1994, puis Doyen de la Faculté. Enfin, de 1994 à 1997, date de sa nomination et de son ordination comme archevêque de Strasbourg, la Direction du Département de la Recherche de l’Institut Catholique. Parallèlement il a été membre du Conseil de Rédaction des Recherches de Science Religieuse où il a assuré le Bulletin de Christologie, du Comité de consultation de la section Dogme de Concilium à partir de 1985, et du Comité de rédaction de Spiritus depuis 1990. Au plan éditorial il a fondé et dirigé la collection Jésus et Jésus-Christ, aux Editions Desclée, ainsi qu’aux mêmes éditions le Manuel de théologie Le christianisme et la foi chrétienne. Membre de l’Académie Internationale des Sciences Religieuses dont il assumera de la présidence un certain temps il sera aussi appelé à participer à la Commission Théologique Internationale de 1992 à 1997. Extrait de la bibliographie de Mgr Joseph DoréI - Ouvrages 1987
1991
1999
II. Contribution a des ouvrages collectifs 1982
1984
Articles 1977
1988
1992
1995
1996
1998
1999
Devenir Évêque et rester Théologien…C’est un témoignage - et non pas une théorie - qui m’a été demandé et que j’ai accepté de vous présenter. Je vais donc quasi-exclusivement m’en rapporter à mon expérience personnelle, à ce que j’ai vécu moi-même, pour tenter de répondre à l’invitation qui m’a été adressée. Autant dire que mes propos vont se situer à mi-chemin entre le récit autobiographique - comment donner un témoignage autrement ? - et la réflexion critique sur une pratique. J’aurai quatre parties. Dans la première, je raconterai tout simplement comment je suis devenu évêque et comment s’est, en conséquence, posé à partir de là le problème de mon rapport à la théologie. Dans une deuxième Partie, je préciserai de quelle manière ce rapport a évolué, au point de m’obliger à distinguer de fait, là, deux phases bien distinctes. J’en viendrai alors à caractériser ce que j’appellerai, au terme de cette évolution, un « nouveau positionnement ». Avant de conclure en trois mots, ma quatrième et dernière Partie examinera quelques-unes au moins des responsabilités nouvelles qu’entraîne pour moi le fait de pratiquer désormais la théologie comme évêque. Je tiens à répéter qu’il ne s’agira que d’un témoignage. I. Un difficile choixDevenir évêque et rester théologien : tel est donc le titre qui m’a été proposé. Il faut reconnaître d’emblée qu’un tel énoncé n’est pas exempt d’ambiguïtés. Certes, le verbe « rester » est clair ; il renvoie de soi à une permanence : on était indiscutablement théologien puisqu’est formulé le propos de le demeurer, tandis que l’on n’était pas évêque puisqu’il est question de le « devenir ». Une première ambiguïté se présente cependant immédiatement avec l’expression « devenir évêque » : s’agit-il là d’un constat ou d’un projet ?… Car après tout on pourrait imaginer, par exemple, le schéma suivant : « devenir théologien pour devenir évêque » - et voir alors comment pourrait évoluer la question d’un éventuel « rester théologien » ! Je vais ici faire la clarté sans plus attendre en ce qui me concerne. 1. Le métier de théologien Mettons d’emblée les points sur les « i » : je dis le vrai quand j’affirme que je n’ai jamais envisagé la théologie comme un moyen ou un tremplin pour arriver à l’épiscopat ! Pour tout dire, j’avais exclu de devenir évêque. J’étais même allé jusqu’à le faire savoir très clairement, lorsqu’une fois ou l’autre une question avait pu m’être directement ou indirectement posée sur ce point. Cela clarifié, je n’en dois pas moins à la vérité de préciser qu’il y avait toutefois un biais par lequel je n’étais pas totalement fermé à une telle éventualité. J’étais sensible au genre de raisonnement qui pouvait argumenter de cette manière : c’est très joli de faire, en tant que théologien, telles propositions ou critiques ou pratiques ; mais vous devez bien reconnaître que vous ne portez pas réellement, jusque dans le tissu même de l’Église, le poids des décisions et des réalisations effectives qui découleraient de vos prises de position théoriques ! En réalité, vous restez toujours à une distance malgré tout assez confortable du réel ; et vous avez beau vouloir donner à votre théologie une dimension pratique, vous ne restez toujours que théoriquement pratique, vous n’êtes jamais, à vrai dire, pratiquement pratique ! J’étais sensible, oui, à ce genre de raisonnement et à l’interpellation qu’en conséquence il comportait pour moi. Mais précisément, j’étais un théologien qui était de fait très engagé dans la vie pratique, concrète, pastorale de l’Église. En même temps en effet que je continuais mes enseignements - théologie dogmatique, théologie fondamentale, théologie des religions -, en même temps aussi que je poursuivais ma recherche - la dernière livraison de mon Bulletin de « théologie fondamentale » dans la très chère revue Recherches de Science Religieuse recensait 90 ouvrages écrits dans les cinq langues principales de la théologie chrétienne [1] -, j’étais aussi, de fait, engagé dans beaucoup d’opérations de portée immédiatement pastorale, que ce soit avec des mouvements (apostoliques ou autres) ou avec des diocèses, ou que ce soit même directement avec les évêques comme ce fut le cas, par exemple, à l’occasion de la préparation de la Lettre aux catholiques de France [2]. C’était même au point que, lors de ses assises des 27-29 juin 1997 aux « Fontaines » de Chantilly, la Section française de l’« Association européenne de théologie catholique » me demanda de plancher sur le thème : « le conseil aux évêques : une fonction du théologien ? » [3] Compte tenu de ce que j’évoque ainsi, je vivais assez bien avec mes « scrupules » de théologien-théoricien. J’étais malgré tout de fait très pratiquement engagé à côté des évêques - et vraiment comme théologien -, dans la responsabilité pastorale de l’Église. De sorte qu’en réalité, autant l’avouer clairement, je me croyais effectivement tout à fait tranquille du côté de l’épiscopat… Je n’exerçais pas la théologie « en attendant » ; c’était mon métier, ma profession, mon engagement. J’étais (et me concevais comme) théologien par vocation reçue, par élection librement effectuée et maintenue, par mission acceptée. Et je n’avais d’autre envie que de le rester toujours et de le devenir de mieux en mieux. Si, cela étant, j’ai fini par accepter de devenir évêque - car personne ne m’y a contraint - c’est de la manière suivante. 2. La question de l’épiscopat Un certain jour de la fin de mai 1997, j’ai été convoqué à la Nonciature de Paris pour, sans autre forme de procès, m’entendre dire ceci : « Le Saint Père vous demande de devenir Archevêque de Strasbourg. » Ainsi en vint à m’être officiellement posée la question, que je croyais définitivement classée pour moi, de l’épiscopat ! Un délai assez confortable m’était laissé pour la réponse. Je le mis à profit, comme cela m’avait d’ailleurs été non seulement concédé mais conseillé, pour consulter quelques personnes qui avaient ma confiance. Intentionnellement, à côté de l’un ou l’autre évêque dont je me sentais proche en la circonstance, j’avais bien sûr plutôt retenu des théologien(ne)s. Par définition, cela ne faisait certes pas, au total, un nombre très considérable. Il n’en reste pas moins qu’à mon vif étonnement tous m’engagèrent à accepter la proposition qui m’avait été faite. Après mûre réflexion, je décidai pourtant de donner une réponse négative. Dès communication de cette réponse via la Nonciature, l’autorité romaine me demanda de reconsidérer ma position. On me fit remarquer ceci : "Votre volonté de continuer à servir l’Église comme théologien est respectable. Elle vous porte à refuser de devenir évêque ; croyez-le, nous voyons bien pourquoi. Mais réfléchissez : vous devriez tout de même pouvoir comprendre, de votre côté, qu’il y a malgré tout des postes épiscopaux pour lesquels le fait d’être théologien non seulement n’est pas une contre-indication, non seulement peut apporter une aide appréciable, mais pourrait, après tout, apparaître comme un appoint extrêmement important, sinon même comme une nécessité pure et simple. Songez à tel poste dans tel dicastère romain : vous voyez, par exemple, un non-théologien devenir Secrétaire du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens ? Ou bien, par exemple encore : ce siège épiscopal d’une ville des bords du Rhin où il y a deux Facultés de théologie, une catholique et une protestante, et où l’Église de la Confession d’Augsbourg d’Alsace-Lorraine vient, en la personne de M. Marc Lienhard, de se donner comme Président un de vos collègues ex-professeur de théologie et ex-doyen, ce siège épiscopal-là, vous ne pensez pas qu’il pourrait être occupé par un évêque catholique également venu de la théologie ? J’avoue que l’argumentation m’ébranla un moment sur mes bases. Devenu quelque peu perplexe mais pas encore convaincu, je voulus faire une nouvelle vérification. Je la fis auprès d’un collègue théologien non encore consulté jusque là - il est dans cette salle. J’attendais de lui la plus grande… compréhension. Ce fut en réalité le coup de grâce. Alors en effet que je l’avais choisi en comptant bien le voir appuyer mon refus, il me dit au contraire qu’à son jugement je ne pouvais pas éviter de « [me] laisser poser sérieusement la question » ! Moyennant quoi, convoqué à Rome (et non plus cette fois à la Nonciature parisienne) pour donner ma réponse, j’y partis en me disant ceci : au fond, il y a trois hypothèses - je n’ai jamais raconté ce que je dis là ; mais témoignage oblige, or j’ai accepté de donner ici mon témoignage ! - : ou bien « les Romains » ont compris, et ils me laissent poursuivre en paix « ma » théologie ; ou bien la demande est maintenue pour Strasbourg ; ou bien, puisque l’hypothèse a été évoquée en cours de négociation, on me propose quelque chose à Rome même. De toute manière, quelle que soit maintenant la demande, je dirai « oui ». Compte tenu en effet de tout ce que j’ai raconté, entre autres dans mes cours de théologie justement, sur l’Église et les « fonctionnements » dans l’Église, il n’est pas possible que j’aie raison tout seul contre tous ceux que j’ai pu consulter. Je ferai donc maintenant ce qui me sera demandé. Voilà comment et pourquoi, en ce qui me concerne, j’ai levé l’ambiguïté signalée en premier concernant le « devenir évêque ». Il ne s’agit pas d’un projet qui serait venu à réalisation. Il s’agit d’un constat que je suis conduit à faire : c’est un fait que je suis devenu évêque sans l’avoir cherché, me contentant en somme de me laisser amener à consentir à le devenir. Rapporter ainsi comment les choses se sont ici passées pour moi, est bel et bien une manière de commencer à traiter mon sujet : « devenir évêque et rester théologien ». Cela me permet en effet d’enregistrer déjà un premier résultat : pour ceux d’abord qui m’ont nommé, et qui étaient naturellement du côté de l’épiscopat, mais pour ceux aussi qui m’ont conseillé, et que j’avais intentionnellement choisis principalement parmi les théologiens, il y avait - je dois bien en convenir - non pas une contradiction, une contre-indication, mais bel et bien une certaine convergence, une certaine cohérence, entre théologie et épiscopat. Moyennant quoi - je tiens à le préciser au passage - j’ai fait une expérience de liberté comme je n’en avais jamais fait antérieurement dans ma vie. Je suis fier de mon Église, qui m’a permis de vivre une expérience de cette qualité ; je lui en suis reconnaissant [4]. 3. « Et la théologie dans tout ça ? » Ici cependant, je tombe sur une seconde ambiguïté de notre énoncé-titre, « devenir évêque et rester théologien ». Ce qu’on dit, en effet, en faisant état d’un « rester théologien » n’est pas a priori plus clair que ce qu’il faut comprendre lorsqu’on parle d’un « devenir évêque ». Ici aussi, après tout, on peut bel et bien se poser la question : s’agit-il d’un constat ou d’un projet ? Autrement dit, faut-il comprendre que l’interrogation maintenant soulevée recevra sa réponse du seul fait qu’on pourra dire : qui était théologien ne peut que le rester, puisqu’à l’évidence il garde ses savoirs et ses savoir-faire ? - Ou bien le « rester théologien » qu’évoque ce titre suppose-t-il que soient réalisées des conditions précises, et prises des dispositions particulières ? Et si la réponse est finalement positive, la théologie alors produite sera-t-elle comme automatiquement affectée par le changement de situation, de responsabilités, de mission, ou bien restera-t-elle bel et bien la même, effectivement inchangée ? Ici aussi, je veux lever l’ambiguïté ! J’affirme que la réponse ne pourra pas être du type : puisque c’est un fait que j’étais théologien, il va de soi que je ne puis que le rester. Elle ne pourra pas non plus être du type : puisqu’il se trouve que par l’ordination épiscopale je suis devenu docteur de la foi dans le peuple de Dieu, il en résulte nécessairement non seulement que je peux du même coup me considérer comme un théologien « conservé » ou « maintenu », mais bel et bien que je dois désormais me tenir moi-même et être tenu par les autres pour un théologien meilleur que ceux qui ne sont « que » théologiens ! Il me semble qu’il faut d’entrée de jeu déclarer tout net que « ça ne peut pas marcher comme ça » ! Car, tout de même, ces affaires-là ne dépendent seulement que du caractère sacramentel, et de la grâce qui y est liée. Il faut aussi, si j’ose dire, qu’on ait quelque chose dans la tête ! Plus théologiquement : ici aussi, « gratia supponit naturam », quand même ! La théologie est à la fois un savoir, une science et un habitus ; elle suppose corrélativement un travail, une compétence, une spécialisation, et qui ne peuvent, de surcroît, aucunement être considérés comme acquis une fois pour toutes, car ils requièrent impérativement engagement entretenu et investissement continué. Bref, et pour prendre les choses par l’autre bout, on ne peut pas éviter de faire l’hypothèse que quelqu’un qui est devenu évêque puisse tout à fait ne pas rester théologien ! Et la chose vaut même dans le cas de quelqu’un qui est devenu évêque parce que, au jugement d’un certain nombre de personnes consultées en tout cas, on pouvait penser qu’il y avait chez lui convergence et cohérence, entre les deux « champs », et les deux « qualités » : entre ces deux « spécialités » ou « spécialisations » que sont la théologie d’un côté et l’épiscopat de l’autre. Ici, autrement dit, la réponse ne saurait être ni théorique ni dogmatique ; elle ne peut être que factuelle ! Voilà pourquoi on a bien fait, de ce point de vue aussi, de souhaiter et de demander un témoignage. Il faut bien se résoudre à admettre qu’un théologien devenu évêque ne reste et ne peut rester théologien que s’il prend les moyens de le rester. Des moyens qui lui permettent de continuer à produire de la théologie, de continuer à penser en théologien. Sinon, on ne pourra que laisser en suspens la question de savoir s’il « est » toujours théologien… II. Deux étapes bien distinctesJe viens de dire comment je suis de fait devenu évêque. Si j’essaie maintenant de discerner ce qu’il en a concrètement résulté chez moi pour la théologie, si je tente de préciser ce qu’est devenue ma qualification ou ma qualité de théologien, je dois bien reconnaître qu’il me faut distinguer en l’occurrence deux étapes. 1. A peine le temps de se retourner C’est au début de juillet 1997 que, après les péripéties que je viens d’évoquer en résumé, il a été pour moi clair que je serais archevêque de Strasbourg. Je présumais bien que ma vie en serait complètement chamboulée. Je ne connaissais quasiment rien à l’Alsace, sauf un peu la cathédrale, et qu’il existait « là-bas » un Concordat. J’avais bien aussi à Strasbourg deux ou trois connaissances à la Faculté de Théologie catholique, et deux ou trois relations à la Faculté de Théologie protestante - mais c’était tout ! Inversement, je vivais à Paris depuis 26 ans et (en dehors de mes attaches familiales nantaises et angevines) j’y avais non seulement l’essentiel de mon travail, de mes réseaux d’appartenance, mais mon existence même. Je pressentais bien que tout cela se trouverait assez radicalement remis en cause au moment de mon départ pour Strasbourg. Mais nous entrions dans les vacances universitaires d’été et, si cela me donnait certes un peu de calme, cela réduisait aussi beaucoup les possibilités de contacts. D’ailleurs, si j’avais pu en entretenir l’un ou l’autre, j’aurais évidemment été tenu au secret, et n’aurais donc pu prendre aucune disposition, ni entreprendre aucune démarche susceptible de me permettre de renégocier mes engagements effectifs. Il ne me restait pas d’autre possibilité que de liquider plusieurs obligations d’écriture en particulier [5] et que de procéder à certains rangements domestiques, en attendant l’officialisation de ma nomination. Or, comme le processus concordataire est en l’occurrence extrêmement complexe, c’est le 23 octobre seulement, donc après presque quatre mois de délai, que j’ai été officiellement nommé. Mais inversement, comme le temps pressait à Strasbourg et qu’on ne peut rien organiser dans cette « capitale de Noël » durant tout le temps de l’Avent, c’est dès le 23 novembre que j’ai dû être ordonné évêque. Cela signifie qu’en tout et pour tout, j’ai disposé de quatre semaines pour me retourner. J’ai donc eu à faire à Paris toutes les opérations de programmation et de rentrée d’une année universitaire en me sachant moi-même déjà nommé évêque… mais alors que j’étais bel et bien toujours resté théologien aux yeux de tous ceux avec lesquels je collaborais. Je n’ai ainsi disposé que d’un très court laps de temps pour gérer au moins mal la transition avec la tranche de ma vie totalement différente qu’il me fallait envisager d’entamer bientôt à Strasbourg. Si cette transition ne pouvait guère être simple, elle a beaucoup joué et donc son évocation pourra être assez éclairante sur la réponse à la question que j’ai accepté de traiter devant vous. 2. Des chantiers continués Compte tenu de ce que je viens de préciser, il est déjà clair que, n’ayant pas disposé du temps suffisant pour m’en dégager avant de quitter Paris, j’ai de fait bien dû continuer plusieurs chantiers après même mon arrivée à Strasbourg. Et comme ces chantiers étaient par définition ceux d’un théologien, ils m’ont, pour leur part, effectivement maintenu en position de théologien alors que, pourtant, j’étais bel et bien devenu évêque. Cette donnée purement factuelle et nullement choisie n’a toutefois pas été seule à jouer pour assurer la transition qui s’est peu à peu opérée pour moi : à côté de chantiers ainsi gardés par manque de temps pour les fermer ou les céder comme il aurait peut être sans doute convenu de le faire, il y en eut plusieurs qui furent continués par choix délibéré, et même l’un ou l’autre qui fut carrément ouvert. Le mieux est encore d’en faire la revue un peu systématique (quoique non exhaustive). Ce sera le meilleur moyen de pouvoir préciser par la suite ce qui sera demeuré à travers et dans cela même qui aura changé. a) Un premier chantier ou domaine a été celui des thèses. En septembre-octobre 1997, c’est-à-dire au moment où ma nomination allait devenir officielle, j’accompagnais une quinzaine de thèses. Que faire avec elles, ou plutôt avec leurs rédacteurs, les « thésistes » ? Evidemment, ils n’en étaient pas tous au même degré d’élaboration et d’avancée de leur travail. Mais, d’une part, la relation de directeur de thèse à thésiste n’est de toute manière pas une relation de surface - Ne parle-t-on pas en Allemagne du « Doktorvater » ? -, et donc, quelle que soit son ancienneté, elle n’est pas renonçable d’un revers de main. D’un autre côté, si l’on en vient quand même à devoir choisir entre plusieurs accompagnements, il n’est pas évident qu’il vaille mieux renoncer aux plus anciens (sous le prétexte qu’un relais pourra être plus aisément assuré), ou aux plus récents (pour la raison qu’on se trouve moins engagé à leur égard). J’ai résolu ce grave problème de mon mieux. Il n’est pas exclu que plusieurs de ceux que j’ai de fait dû quitter l’aient assez vivement ressenti pour que je me sois moi-même estimé fondé à regretter de ne plus pouvoir rester près d’eux le théologien qu’ils m’avaient demandé d’être et que je m’efforçais d’être. Je sais bien, en revanche, ce que j’ai gagné, y compris pour mon ministère d’évêque, à continuer d’accompagner plusieurs d’entre eux. Je cite : le professeur de Sorbonne Francis Jacques, Jean-Marc Aveline, Philippe Bordeyne, Patrick Prétot. Avec chacun de ces thésistes, nous nous sommes vus régulièrement, le plus souvent à Strasbourg. Nous avons conduit un débat de fond ; la soutenance a eu lieu ; le compte-rendu de soutenance a été publié [6] ; l’édition se prépare. Il est pour moi manifeste que grâce à ces thésistes, avec eux et par eux, je suis bien non seulement resté « malgré tout » théologien, mais même, pour une part, tout à fait demeuré le théologien que j’étais, alors que j’étais pourtant devenu évêque. Et cela dans des domaines aussi peu négligeables que la théologie fondamentale et donc le rapport de la culture à la foi d’un côté, aussi essentiels que la théologie des religions et la théologie morale de l’autre, et la théologie de la liturgie par ailleurs. Il est bien évident que tout cela a profité à mon travail d’évêque, mais il est tout aussi clair que je ne faisais là que continuer à être le théologien universitaire que j’avais pu être. Je n’ai certes aucune raison de regretter de l’être resté de cette manière. Mon seul vrai regret est ici, je dois le (re)dire, de n’avoir pas pu le rester pour tous ceux à l’égard desquels j’étais engagé. Mais il crève les yeux qu’en tout cela rien ne s’indiquait encore de la transformation à laquelle j’étais de toute façon appelé en devenant évêque… b) Une deuxième manière dont j’ai été conduit à poursuivre un travail de théologien universitaire est liée au fait qu’en 1993, j’avais été élu Président de l’« Académie internationale des sciences religieuses », académie non seulement internationale mais œcuménique, domiciliée à Bruxelles. (Son Secrétaire Général d’ailleurs est parmi nous, et les Professeurs Pesch et Gisel, que nous entendrons dans le cadre même de ce colloque, en sont respectivement Vice-président et Assesseur). Mon mandat de Président de cette Académie ayant été renouvelé l’année qui précédait celle où je suis devenu évêque, je crus devoir proposer de me retirer, afin que ne soit pas encouru le risque de voir le « théologique-oecuménique » contaminé par le « magistériel-catholique »… A ma surprise, on me fit valoir qu’il pouvait y avoir argument là où j’étais moi-même porté à voir, au contraire, objection : on trouvait indiqué que, théologien catholique devenu entre temps évêque, je sois reconduit à la présidence de cette académie œcuménique où j’avais succédé à un universitaire protestant qui avait lui-même pris le relais d’un théologien orthodoxe. Moyennant quoi, là aussi, je fus bien entendu contraint de continuer à faire de la théologie, et selon un régime proprement universitaire. Je présidai puis éditai le congrès qui se tint l’année même de mon ordination épiscopale au Centre de Hofgeismar près de Marburg, sur la théologie des religions [7]. Je participai à la programmation et à l’animation du colloque tenu l’année suivante à Milan, en commun avec l’Académie des sciences - sœur de celle dont je restais président - sur le thème de « la maladie » ; j’y fis même une conférence sur « la signification des miracles de Jésus » [8] Enfin, pour la troisième et dernière année de mon second mandat (1999), je préparai, présidai à Oxford, et éditai un nouveau et dernier colloque, portant cette fois sur « le péché » [9]. Là encore, les religions, les problèmes posés par la médecine, le péché : j’étais bien, certes, sur des chantiers théologiques importants ; mais ils étaient très loin de n’avoir aucune correspondance avec mes interrogations et mes responsabilités de pasteur, et j’en ai de fait beaucoup profité à ce plan-là. Il est clair cependant qu’on ne sortait guère là non plus, pour autant, du cadre universitaire de la théologie. c) C’est de fait d’une troisième manière encore que, une fois devenu évêque, je fus amené à poursuivre un travail théologique sur le mode proprement universitaire que j’avais jusqu’alors pratiqué. Or il est notable qu’à la différence des deux premières, cette manière-là me fit comme imperceptiblement transiter à un nouveau mode, comme vous allez pouvoir vous en rendre compte. Après avoir été, à l’Institut catholique de Paris, professeur puis doyen de la Faculté de théologie et de sciences religieuses, j’y étais devenu à partir de 1994, pour trois ans, Directeur du Département de la Recherche, de l’École doctorale et de la « Revue de l’Institut Catholique de Paris », appelée à devenir Transversalités. A l’un et l’autre de ces titres, je fus conduit à lancer plusieurs chantiers ou « ateliers » en divers domaines spécialisés. Naturellement, l’essentiel de ceux-ci passa à ma succession lorsque je quittai Paris. C’est un fait, pourtant, que si, là encore, la rupture ne put pas être immédiatement consommée, la suite se négocia effectivement, cette fois, de telle manière que commença de s’opérer là une transition tout à fait significative. D’abord, avec la Faculté de théologie de l’Institut, j’avais lancé une série de conférences appelée à s’étaler sur plusieurs années, et dont le thème général était « Le devenir de la théologie catholique mondiale depuis Vatican II ». Le doyen de l’époque accepta de suivre sur place la réalisation concrète de la part du parcours non encore accomplie à mon départ. Mais, comme j’avais moi-même commandé les intervenants, je dus entretenir la relation avec eux, accompagnant de mon mieux l’ensemble des prestations et conduisant l’opération jusqu’à son terme ultime, y compris la soigneuse préparation de l’édition d’un important ouvrage destiné à paraître comme dixième numéro de la collection « Sciences théologiques et religieuses », que j’avais fondée chez Bauchesne au temps de mon décanat de théologie [10]. Ensuite, à côté de tous les autres déjà lancés, j’avais conçu le projet de constituer un groupe de recherche sur la ministérialité dans l’Église. Celui-ci n’avait pas encore vraiment démarré au moment de mon départ de Paris et j’aurais donc pu, là, me dégager sans grande difficulté. Je ne l’ai pas fait. Je me suis en effet dit que si l’évêque que je devenais devait pouvoir garder un seul des groupes liés au métier qu’il allait quitter, c’était bien celui-là ! Ce groupe a donc effectivement pris forme et corps. Nous l’avons conduit, Maurice Vidal et moi, pendant trois ans et il a abouti lui aussi, il y a tout juste six mois, à un ouvrage dûment publié… mais cette fois - et je tiens cela pour bel et bien significatif à sa manière du changement intervenu - dans la collection « Documents d’Église » du consortium éditorial Bayard-Centurion / Fleurus-Mame / Cerf [11] Enfin, il y eut un troisième cas de figure : un groupe de travail tout juste lancé lui aussi au moment de mon départ de Paris, et portant sur la laïcité. Etant donné son sujet, il ne pouvait certes qu’intéresser l’évêque concordataire que je me disposais à devenir. Mais comme il ne fallait pas trop charger la charrette, je n’en décidai pas moins de renoncer non seulement à le conduire, mais même à y participer. J’acceptai néanmoins, après coup, de faire une prestation ponctuelle dans son cadre. Mais ce fut précisément, alors, au titre de ce que mes nouvelles responsabilités de pasteur (et tout concrètement en pays concordataire) me donnaient à dire sur la question à laquelle il est consacré. Et tout logiquement, si l’ensemble du travail doit aboutir à un ouvrage d’ores et déjà programmé, je n’y figurerai que comme un contributeur parmi d’autres [12]. Ainsi - vous le voyez et je m’en aperçois maintenant moi-même à la faveur de ce « témoignage » - commençait en somme de s’opérer une transition significative. Parti d’engagements purement universitaires auxquels je n’avais pas pu renoncer et que j’avais malgré tout poursuivis, j’en arrivais à des opérations certes toujours théologiques mais non plus directement universitaires, encore que produites dans un cadre facultaire, et finalement publiées. Quoi qu’il en soit, une fois encore - l’évolution récente des rapports entre la foi et la culture, la ministérialité, la laïcité -, je travaillais sur des sujets qui ne pouvaient que bénéficier à ma pratique pastorale (sur les ministères), et d’autant plus qu’ils m’en rapprochaient de plus en plus… pour en arriver finalement (avec la laïcité) à y trouver leur substance même. d) Je dois à la vérité de mentionner au moins un point encore : il concerne la collection « Jésus et Jésus-Christ ». J’avais préparé juste avant de partir de Paris la « célébration » liée au XXe anniversaire de sa fondation (1978). Je ne pus certes pas conduire moi-même le déroulement de cette manifestation, mais je transmis sans difficulté le flambeau, et elle se tint, en effet, à l’Institut catholique de Paris et au Centre Sèvres, sous la responsabilité conjointe des doyens de théologie de ces deux établissements [13]. La question pouvait alors se poser de savoir si je continuerais d’assurer la direction de la collection elle-même, comme je le faisais depuis sa fondation. Après un moment d’hésitation, je tranchai positivement ! Depuis mon arrivée à Strasbourg, nous sommes passés du n°72 au n°84, ce qui m’a fait m’occuper, entre autres, aussi bien des « regards asiatiques » sur le Christ, que des christologies de Kierkegaard et de S.Thomas, mais aussi de celles des Psaumes et de S.Marc, du Père Chevrier et de Bérulle. J’aurais certes pu m’arrêter et chercher un autre directeur. Je m’aperçois qu’en réalité, je n’en ai jamais sérieusement envisagé l’hypothèse. Est-ce parce qu’un tel renoncement aurait trop coûté au théologien que j’étais… et que, au moins sous cette forme-là, je souhaitais pouvoir demeurer sans changement ? Ou bien est-ce parce que la réflexion sur le Christ ne peut en toute hypothèse qu’être bénéfique pour un évêque, même si sa manière de rester théologien est bel et bien en train d’évoluer ? - Je ne suis, à vrai dire, pas réellement capable d’en décider par moi-même… mais le faut-il vraiment ? * * * Arrivé à ce moment de mon exposé, je crois indiqué de faire le point. M’étant interrogé devant vous, comme on me l’a demandé, sur le rapport qu’il peut y avoir pour moi entre « devenir évêque » et « rester théologien », je suis conduit, au stade où je suis maintenant parvenu, à reconnaître ceci : 1. À l’époque où il m’a été demandé de devenir évêque, ceux de mes collègues théologiens d’alors que j’ai consultés m’ont, à mon grand étonnement, encouragé à l’accepter non pas bien que je fusse théologien, mais bel et bien en tant que je l’étais, et même parce que je l’étais. 2. Mutatis mutandis, cela a également (et même auparavant) été la position des autorités ecclésiales qui m’ont sollicité puis nommé pour le poste de Strasbourg. 3. Les thèsistes que j’accompagnais en ces temps-là ont expressément souhaité poursuivre leur relation effectivement théologienne avec moi. - et j’ai de fait pu continuer d’en accompagner quelques-uns. 4. Mes collègues catholiques, protestants, orthodoxes, de l’instance théologique internationale dont j’étais président ont souhaité me voir non pas seulement en rester membre, mais continuer d’en assumer la direction. 5. Devenu évêque, j’ai poursuivi moi-même avec de fait un grand profit pastoral plusieurs chantiers universitaires choisis, qu’il s’agisse de groupes de recherche ou de réalisations éditoriales. 3. Une nouvelle phase Tout cela étant posé, il est d’autant plus significatif que je doive introduire ici un élément tout à fait important, décisif même à vrai dire, et dont l’interférence m’impose de faire état d’une nouvelle phase dans mon rapport à la théologie - d’un autre « positionnement » par rapport à la théologie. Raison pour laquelle, bien entendu, j’ai donné à cette deuxième Partie de mon « témoignage » le titre « Deux étapes bien distinctes ». Une chose est de trouver profit pastoral à la poursuite d’un travail théologique antérieur (même réduit, et modifié dans certaines de ses conditions de réalisation), et autre chose est d’être conduit à repositionner tout son rapport à la théologie en fonction de la nouvelle situation et de la nouvelle responsabilité - précisément celle d’un évêque - dans lesquelles on est de fait entré. Or c’est bel et bien ce qui m’est arrivé. Pour tenter de faire saisir ce que je vise ici, et avant de l’exposer en détail (dans ma troisième Partie), je prendrai maintenant une analogie dont je souhaiterais bien qu’elle puisse vous parler tout autant qu’à moi-même. Le premier Vendredi Saint que j’ai passé en Alsace, ayant du reste découvert qu’il s’agissait là d’un jour férié, je me suis rendu à la cathédrale pour y présider dûment, à 15h00, l’office de l’après-midi. Cathédrale pleine. Depuis le fond de la cathédrale jusqu’au haut du chœur nous faisons la procession dans un total silence, mais chaque membre de l’assemblée sait bien pourquoi il est venu ! Premier acte de la célébration : le célébrant que je suis se prosterne de tout son long, en silence de nouveau, pour vénérer la Croix du Christ, placée au centre du chœur, devant l’autel lui-même. Commence alors le déroulement de la liturgie du jour, selon le rituel commun à toute l’Église catholique. L’usage local veut cependant qu’une lecture sur deux est faite en allemand, et de même une oraison solennelle (précédée de son invitatoire) sur deux. Puis vient le moment où la chorale entonne « O Haupt voll Blut und Wunden [O visage couvert de sang et de blessures ! ] [14] »… Or voilà qu’à ce moment je ressens un choc tout à fait inattendu ! Comprenez bien : l’allemand, je le pratique depuis un certain temps maintenant, et il se trouve que je n’ai pas trop de problèmes avec lui ; la Passion selon S.Jean de Jean-Sébastien Bach, je la connais par cœur depuis toujours… Mais voilà que, plötzlich, total unerwartet - tout soudain, autrement dit -, je fais une expérience tout à fait saisissante. Il ne s’agit plus seulement, là, de connaissances et de culture - la langue allemande, la littérature allemande -, plus seulement d’expérience esthétique et de plaisir intellectuel, bien qu’il s’en agisse toujours aussi : il s’agit ici et maintenant avant tout, par dessus tout, de prière, de culte, de foi en acte. Et d’une prière, d’un culte et d’une foi célébrante auxquels je préside, pour tout un peuple, qui s’est rassemblé et qui est là, auquel j’ai été envoyé, sans lequel je n’existe plus, par rapport auquel se définissent désormais ma mission, ma responsabilité, ma vie même… Eh bien je dois le reconnaître : il s’est passé quelque chose du même ordre pour mon rapport à la théologie. Il s’agit assurément toujours de connaissances et de savoir - si je les cultive, si je trouve le moyen de les cultiver ; il s’agit certes toujours d’informations et de compétences - là même où je peine à les entretenir. Mais tout se trouve repris par le fond, à un autre niveau, par un autre biais, en fonction d’un autre positionnement et, aussi, selon de nouvelles perspectives… III. Un nouveau positionnementLe nouveau « positionnement » dans ce nouvel état et donc la seconde « phase » qu’il a entraînée dans mon rapport de « devenu-évêque » au « resté théologien », ne sont à vrai dire pas postérieurs à une période qui n’aurait été que de poursuite pure et simple d’engagements antérieurs de type proprement universitaire. Ici les choses ont de fait assez largement « tuilé », et en lien étroit d’ailleurs avec le fait que ces engagements de type toujours universitaire effectivement maintenus, portaient de fait eux-mêmes du fruit au plan de ma pratique pastorale, ainsi que je l’ai déjà évoqué. 1. Des caractéristiques nouvelles Pour dire comment les choses se présentent à ce nouvel égard, le mieux est sans doute, à nouveau, de vous décrire ce que je fais, ce que je vis de théologie au plan pastoral. D’abord, je ne définis plus moi-même les chantiers dans lesquels je peux m’investir : ils me sont désormais imposés par la tâche pastorale elle-même. Ensuite, dans chacun des domaines que je suis ainsi conduit à explorer, je suis obligé de tenir compte de paramètres auxquels je n’avais pas nécessairement porté grande attention, du moins pas de la même manière, quand j’étais théologien universitaire. Encore : je suis immédiatement obligé de me situer par rapport à toute une histoire de mentalités et de sensibilités, de pratiques et d’habitudes, de structures et d’institutions, alors que, au contraire, mon discours de théologien, aussi pratique qu’il se soit voulu en certains domaines, gagnait à prendre toujours du recul, à chercher le point de vue global, à théoriser, à généraliser, à « universaliser ». Enfin, je dois toujours avoir une conscience affinée de la portée et de la dimension « socio-politique » au sens large d’un grand nombre de mes interventions ou prises de position faites au titre de ma charge. Tout cela représente autant de caractéristiques nouvelles qui ont fait se transformer ce que j’appelle ici mon « positionnement ». Les choses ont changé : et quant aux domaines dans lesquels j’interviens, et quant aux partenaires que je dois me reconnaître, et quant aux paramètres qu’il me faut prendre en compte, et quant aux dimensions réelles du contexte dans lequel je me meus, et quant à l’aire de résonance de ce que je peux faire et dire. Je pourrais certes théoriser tout cela ; pour répondre à mon cahier de charges, je me contenterai plutôt, une nouvelle fois, de faire écho à mes pratiques, c’est-à-dire d’illustrer ce que je viens de dire en vous rapportant quelque chose de précis concernant ce que je dis et ce que je fais. 2. Le domaine de l’annonce de la foi J’évoque un premier domaine : celui de la catéchèse et, plus largement, de l’annonce de la foi. Je me rends compte, par exemple, de l’importance qu’il y a à toujours tout ramener à l’essentiel de la foi, au cœur de la foi (et ici je relis Balthasar) ; car il est de fait de plus en plus clair pour moi que très souvent, trop souvent, c’est justement par rapport à autre chose que cet essentiel - l’image de Dieu et le salut qu’il propose -, que les gens se décident à l’égard de la foi, et cela tout aussi bien pour le oui que pour le non. Je réalise également qu’il est de toute urgence de faire passer l’idée que la foi n’est pas d’abord une obligation et une norme, mais une lumière, une joie, une liberté, une grâce. Je le dis toujours dans les confirmations, par exemple. Je pars alors volontiers en guerre contre les interventions, bien intentionnées, du genre : « Il est clair qu’il est devenu très difficile d’être chrétien dans le monde d’aujourd’hui ! Vous allez voir comme cela ne va pas être commode ! » Je dis : « C’est une mauvaise action de s’exprimer ainsi, car où a-t-on vu que la foi serait un »ennui« de plus dans la vie ? Au contraire, elle éclaire, elle soutient, elle rend libre, elle peut transporter des montagnes ! » Je vois, par ailleurs, qu’il me faut tenir compte de la foi et de la piété populaires, telles qu’elles s’expriment en particulier dans la quelque dizaine de lieux de pèlerinage que nous avons en Alsace. Et dans ce contexte, il m’apparaît très nettement qu’il faut, entre autres, porter la plus grande attention à la question des représentations eschatologiques des gens, tant dans l’ordre de la rétribution individuelle que selon les fins dernières générales. Il m’apparaît urgent de faire passer le point de vue selon lequel la seule bonne attitude en ces matières est celle à laquelle nous invitent en commun un Rahner et un Balthasar : nous sommes invités à « espérer pour tous ». Le fait d’avoir eu, à peu d’intervalle, d’une part à témoigner deux fois en assises, une fois à propos d’un prêtre gravement pédophile et l’autre fois au sujet d’un prêtre lâchement assassiné, et d’autre part à prêcher le Vendredi Saint à la Cathédrale, m’a amené à me préciser théologiquement les choses aussi bien quant au procès de Jésus qu’à propos du pardon rédempteur de Dieu, et au sujet de la bonté foncière de l’homme en-deçà et au-delà de toutes les perversions [15]. La prédication qu’il m’a fallu faire au cours de la célébration œcuménique organisée, à la cathédrale de Strasbourg encore, à l’intention des victimes des attentats du 11 septembre, m’a obligé comme jamais à réfléchir plus à fond sur la foi et sur sa mise à l’épreuve, en même temps que sur ce que, avec Bernanos, j’ai appelé alors « la douce pitié de Dieu », - tout cela pour essayer de rendre accessible à un auditoire des plus mêlés, et pour une bonne part peu habitué à nos églises, quelque chose de la Bonne Nouvelle chrétienne sur Dieu [16]. Plus banalement si je puis dire, lorsqu’à Noël dernier j’ai décidé de commenter, dans mon homélie, le « Apparuit benignitas Dei. La grâce de Dieu s’est manifestée », j’ai découvert qu’à côté du sens de « cadeau », du sens de « pardon » qu’évoque de soi le mot grâce, il y avait aussi à faire place à la connotation d’ « élégance », et même que ce dernier sens non seulement colorait tous les autres, mais augmentait leur crédibilité aux yeux d’un vaste public d’occasionnels, sinon de simples curieux [17]. Naturellement, ma compétence théologique antérieure m’a été en tout cela d’un immense secours ! Naturellement aussi, ce que, même une fois devenu évêque, j’ai continué de faire au titre de ma compétence de théologien universitaire m’a apporté un éclairage des plus utiles. Il n’en reste pas moins que ma pratique pastorale, ma responsabilité pastorale m’ont fait opérer, dans tous ces cas, des ajustements théologiques, m’ont permis des découvertes théologiques que je n’aurais peut-être pas opérées, en tout cas pas opérées de la même manière, si je n’avais pas été évêque. Je considère même qu’il y a là une production et une créativité théologique authentiques. Il m’arrive de publier ce que je fais dans ces conditions : je le fais tantôt dans tel ou tel périodique théologique, le plus souvent dans notre revue diocésaine [18] Il est assez clair que cela pourrait être un jour mis en forme pour aboutir à un ou plusieurs livres…, mais je ne suis pas sûr que j’en aurai à la fois le temps, l’envie et le goût. Autrement dit : ce qui aura été ainsi produit de théologie restera peut-être totalement immanent à l’activité pastorale elle-même, totalement immergé dans la vie de l’Église comme telle sans passer aucunement à l’édition. Je l’accepte. Pas tout à fait sans regrets, je dois l’avouer [19]. Et je repense ici avec émotion à un très bel article écrit par Joseph Moingt à la mémoire du grand Georges Kowalski, qui a peu écrit dans les livres mais qui a laissé parmi nous et en nous des traces, et combien théologiques, à la fois si profondes et si fécondes [20]. 3. Le champ liturgique et sacramentel Ce que je viens de dire concerne l’aspect « catéchétique » de la fonction prophétique de ma charge épiscopale. Je pourrais tout à fait transposer à l’aspect liturgique, ou liturgico-sacramentel qu’elle comporte aussi. Faute de temps, je me contente d’une brève évocation. En ce domaine aussi, je puis dire à la fois qu’il est très précieux de venir de la théologie et que, pourtant, ce que j’ai fait auparavant à ce titre ne suffit pas, et qu’il faut donc pour une large part investir à nouveaux frais. C’est « à même » les situations et les personnes qui sont engagées en elles, à même les communautés et les institutions, qu’il faut désormais « théologiser ». La chose vaut qu’il s’agisse du baptême des petits enfants ou de la confirmation, des différents problèmes liés au mariage et aux diverses situations matrimoniales, de la célébration eucharistique ou de celle des funérailles et, à plus forte raison, des ministères dans leur diversité. Ici, j’ai envie d’évoquer ce que nous appelons en Alsace le « Réaménagement pastoral ». Il s’agit d’un chantier à l’échelle de l’ensemble du diocèse et qui nous prendra bien au total quatre ans, dont un an et demi seulement sont, pour l’heure, échus [21]. Or il est impressionnant le nombre de questions proprement théologiques qu’on relève parmi toutes celles qui surgissent à cette occasion. Elles vont de la nécessité et des formes d’exercice spécifiques du ministère ordonné à l’organisation et à l’animation des diverses communautés. Cela me conduit du reste à souligner une autre différence notable avec ma situation antérieure de théologien et d’universitaire. Naturellement, je m’intéressais à un assez vaste éventail de questions théologiques ; naturellement aussi, la demande d’interventions extra-universitaires qu’il m’arrivait d’accepter me sollicitait sur des questions variées… mais enfin, on était « spécialiste » et on n’avait à trancher qu’en un nombre limité de champs. On pouvait se dire et être « dix-septiémiste » en histoire, spécialiste du Pentateuque en exégèse, et christologue ou ecclésiologue en dogmatique. Il n’en va plus de même quand on est devenu évêque. Il faut en effet alors s’occuper aussi bien de la Trinité, dont il faut traiter puisqu’on récite le Credo, que des questions de « bio-éthique » que vous pose un groupe de médecins rencontrés à la faveur d’une visite pastorale. Bref, il faut pouvoir à la fois être un peu informé et un peu pertinent sur une série in-finie de questions. 4. La tâche de « gouvernement » Quant à la dimension de ma charge qui est proprement de l’ordre du gouvernement, j’y ai certes déjà touché, mais je pourrais sans peine ajouter bien des choses à son sujet. Je retiens surtout deux aspects, pour lesquels nous sommes, il est vrai, particulièrement servis entre Vosges et Rhin. D’une part, le côté œcuménique et interreligieux. Car s’il y a chez nous 1.300.000 catholiques environ, il y a aussi 200.000 luthériens, 20.000 réformés, 20.000 juifs, 80.000 musulmans et, sans doute, plusieurs milliers de membres de religions asiatiques ou de nouveaux mouvements religieux. À Strasbourg et plus généralement en Alsace, on est constamment confronté à l’autre chrétien [22]. C’est au point qu’on peut dire qu’il n’y a pas moyen de savoir vraiment ce qu’on est comme catholique sans avoir à se situer par rapport à plusieurs autres manières de se réclamer de l’Évangile, du Christ et de l’Église. Mais, au-delà de la pratique œcuménique proprement chrétienne qui s’impose ainsi, j’ai entrepris de constituer diverses commissions spécialisées : pour le dialogue interreligieux avec le judaïsme, avec l’islam, avec les religions extrême-orientales, avec les nouvelles religiosités. Je les ai toutes moi-même mises sur orbite, et j’ai projet de constituer, à partir d’elles, un « Conseildu dialogue interreligieux ». Or il m’arrive demedemanderceque j’aurais bien pu faire en ces matières si je n’avais pas pratiqué antérieurement la théologie des religions : avec quelles approximations n’aurais-je pas fonctionné alors, même si - ce dont je ne me prive pas d’ailleurs - j’aurais bien sûr toujours pu faire appel à des experts. C’est constamment en effet que sont ici levés des problèmes qui obligent à la réflexion et à l’invention dans et par la foi, donc à la théologie. D’autre part, il y a le côté politique et socio-politique, immédiatement lié, en Alsace, au Concordat. Et le politique commence déjà, bien sûr, avec l’ecclésial. C’est continuellement - et pas seulement à l’occasion de la « Messe pour la France » célébrée le dimanche le plus proche de la Fête nationale (et que j’ai cru devoir relancer à mon arrivée) -, que je suis amené à parler et à agir en fonction d’une juste distinction et d’une correcte articulation entre responsables des affaires publiques et chargés d’une mission spirituelle dans la société [23]. Quand je dois décider sur le point de savoir si j’admets ou non l’implantation d’une filiale de telle abbaye dans une région par ailleurs marquée par les courants politiques d’extrême droite, quand avec les responsables des autres cultes je prends position sur la possibilité, à des conditions précises, de construire une grande mosquée à Strasbourg [24], quand je déclare ma réticence à la construction d’un casino dans un lieu de pèlerinage marial cinq fois centenaire, je le fais au nom de positions théologiques sur la nature et la mission de l’Église dans la société, et en fonction de critères de jugement que rien d’autre que la théologie ne peut ultimement fournir. À vrai dire, j’en viens à considérer qu’il y a pour moi un lien si fort à la théologie, à même le corps de l’Église et au titre d’une certaine responsabilité pastorale par rapport à lui, que je ne vois maintenant pas comment je pourrais ne pas être théologien en étant évêque. Je le suis plus ou moins bien peut-être ; mais je suis bien obligé de l’être ! Certes je ne le suis plus en position universitaire, mais le fait que je ne le sois plus ainsi aboutit presque à m’imposer de l’être autrement… même si je dois bien reconnaître aussi que le fait de l’avoir été de manière universitaire m’a aussi rendu possible de l’être autrement. Il est temps, cependant, d’en venir à ma quatrième et dernière Partie. Je viens de dire successivement :
Il faut maintenant que je complète, et achève, en précisant comment ma manière à la fois continuée et transformée de pratiquer la théologie une fois devenu évêque, me positionne par rapport à la théologie en général (et pas seulement celle que je produis moi-même) : par rapport à ceux qui la pratiquent en étant, eux, non pas devenus évêques, mais totalement restés théologiens. IV. Des responsabilités nouvellesC’est un fait que, devenu évêque, un théologien qui s’efforce de le rester - au prix, nous l’avons vu, d’un certain « re-positionnement » -, se voit de fait entraîné vers de nouvelles responsabilités au plan théologique. A nouveau, je m’abstiendrai de faire de la théorie et me contenterai donc de le faire apparaître en référence étroite et exclusive à ce que je fais ou essaie de faire moi-même. 1. Un type nouveau d’interventions a. C’est tout d’abord un fait que depuis que je suis évêque, je suis conduit à faire certaines interventions d’un type nouveau. Le mieux est là encore, une nouvelle fois, que je donne quelques exemples :
b. Ou bien aucun appel extérieur ne m’est de fait adressé, mais précisément en ma qualité d’évêque je prends alors l’initiative d’intervenir sur tel ou tel point d’actualité. Par exemple :
2. Le souci général de la formation Deuxième domaine où ma responsabilité par rapport à la théologie s’est transformée : j’ai le souci de veiller à la qualité de la formation doctrinale dans l’ensemble de la portion du peuple de Dieu qui m’est confiée. Il ne manquerait plus que cela, d’ailleurs : que l’ancien théologien en vienne à oublier ce qui, fût-ce autrement, a constitué l’essentiel de sa mission pendant tant d’années [30] ! Il paraît que certains responsables ecclésiaux seraient tentés de penser qu’il ne faut pas trop embêter les gens avec la théologie et que, soient-ils catéchistes ou visiteurs de malades, diacres ou femmes, les non-prêtres voire les prêtres eux-mêmes, n’ont pas spécialement à être formés à cette confession critique de la foi, ou - inversement et tout aussi bien - à cette critique confessante de la foi qu’est la théologie… Ou bien qu’alors il faudrait entendre tout autrement que comme à la fois critique et confessante, la théologie qu’on leur destinerait. Je ne partage pas cette vue des choses. J’ai toujours considéré, au contraire, que plus on réfléchit sa foi et plus on l’estime, plus aussi on est capable d’en répondre dans l’affrontement et le débat avec les questions de la modernité, plus enfin on est apte à la fois à la professer soi-même et à en témoigner, pour la faire croître, dans la culture et dans la société d’aujourd’hui [31]. Je soutiens et développe donc tout un réseau de formations, doctrinales-catéchétiques, liturgico-sacramentelles et, plus largement, pastorales-théologiques à l’échelle de l’ensemble du diocèse d’Alsace. J’ai étoffé l’équipe responsable et lui apporte un soutien constant, participant habituellement à ses réunions de travail, donnant mon avis, mon aval pour les programmes qu’elle établit, et payant de ma personne autant que je le peux pour en accompagner la définition puis la mise en œuvre. 3. La responsabilité d’une Faculté Il n’est pas possible que je laisse ici sous silence un autre point. Nous avons, en Alsace, la chance de disposer d’une Faculté de théologie intégrée à une Université d’État et j’en suis le Chancelier ecclésiastique. L’ex-professeur et ex-doyen de théologie que je suis ne peut, à l’égard d’une si précieuse institution, que chercher à établir et à développer toutes les formes de communication et de jonctions possibles. Je ne m’immisce certes pas dans les procédures électives du recrutement des professeurs, mais lorsque le moment est venu de l’exercer dans le cadre du processus d’ensemble, je prends très au sérieux ma responsabilité propre par rapport à l’octroi du « Nihil obstat » romain, avant la nomination officielle par les instances universitaires d’État. Je suis du reste en contact suivi avec la Congrégation romaine de l’Éducation catholique pour tout ce qui concerne les professeurs et leur conformité à Sapientia christiana, et même avec la Congrégation de la Doctrine de la foi dès qu’à cause d’une dénonciation (cela arrive) ou d’une vérification (il n’y a pas à s’en étonner) vient en cause le dossier de tel ou tel enseignant. Je suis heureux de disposer, ainsi, d’une Faculté de théologie dans le diocèse dont j’ai pastoralement la charge. J’en rencontre régulièrement le Doyen avec ou sans son (ou ses) Assesseur(s), et même, autant que je le puis (à l’occasion par exemple d’une réunion ou d’une réception), les différents professeurs. J’en fréquente souvent les colloques et autres manifestations académiques [32] ou festives. J’en sollicite les enseignants pour des interventions diverses à l’échelle du diocèse et il m’arrive de demander l’expertise de l’un ou de l’autre sur tel ou tel point lié à l’exercice de ma charge. Enfin, restant à ma place mais occupant ma place, je m’efforce d’apporter mon concours lorsqu’un poste en vient à devoir être pourvu. 4. La Commission doctrinale de l’épiscopat Depuis que je suis évêque, je suis par ailleurs membre de la Commission doctrinale de l’Assemblée des évêques de France. Je ne vais pas m’étendre longuement sur ce point mais je veux au moins souligner que le fait que mes confrères m’aient désigné pour cette fonction en leur sein, est évidemment cohérent avec mon parcours antérieur de théologien. Or cette responsabilité épiscopale entraîne elle aussi des conséquences pour mon rapport à la théologie. D’un côté, la Commission peut être sollicitée soit par les différentes autres Commissions épiscopales soit par les différents membres de la Conférence pour émettre un avis doctrinal à propos de telles déclarations ou initiatives, à l’occasion de telles prises de position ou publications. Ainsi par exemple avons-nous passé beaucoup de temps sur des questions de traductions bibliques : Bible des communautés, Bible en français courant, nouvelle édition de la Bible de Jérusalem, pour finir par la toute récente « Bible littéraire » des éditions Bayard. Nous avons aussi, ces dernières années, exercé notre discernement sur des questions attenantes à la théologie des ministères et sur des questions morales, et apporté notre concours tant à la constitution d’un « dossier pastoral » sur les relations avec l’Islam qu’aux travaux du Comité épiscopal pour les relations avec le Judaïsme. D’un autre côté, je tiens à mentionner notre rencontre annuelle avec les Doyens des Facultés canoniques de France. J’étais personnellement très attaché à cette rencontre tout le temps où je fus moi-même doyen et me suis même, à l’époque, démené pour qu’elle soit ré-instaurée alors qu’elle avait un temps disparu. Je n’ai pas changé de position depuis que je suis devenu évêque. Et donc j’y participe régulièrement et volontiers. 5. Le rapport avec les instances romaines Une cinquième et dernière modalité nouvelle d’exercice de ma responsabilité en matière de la théologie se manifeste dans mon rapport avec les instances romaines. Je suis membre du Conseil pontifical de la culture, et je le fus du Conseil de préparation du Grand jubilé 2000 et du récent Synode (1999) des évêques sur l’Europe. Dans tous ces lieux, j’ai eu des participations et des interventions nettement marquées par ma qualification de théologien [33], mais sollicitées et effectuées désormais au titre de ma responsabilité épiscopale, puisque c’est précisément elle qui me vaut de siéger dans ces instances. Mais il y a bien d’autres manières d’honorer ma responsabilité théologique d’évêque dans le lien aux instances romaines ! Personnellement je peux au moins évoquer deux modalités. D’une part, y compris dans la presse, j’ai explicité comment je recevais et comprenais la déclaration Dominus Jesus (2000) sur le dialogue interreligieux et sur la fameuse question des « Églises sœurs » [34]. D’autre part, cette année même, je suis allé exprimer au Cardinal Ratzinger lui-même mon sentiment sur ce qui avait filtré concernant certaines initiatives de rapprochement avec le courant lefebvriste : je lui ai dit que j’avais là un problème non seulement pastoral mais doctrinal grave, au moment où, comme évêque, je m’efforçais d’aider toute l’Église d’Alsace à un juste positionnement par rapport à deux communautés « Ecclesia Dei » auxquelles je demandais corrélativement de s’intégrer mieux elle-même à la pastorale conciliaire du diocèse de Strasbourg [35]. Je dois d’ailleurs préciser que j’ai été parfaitement entendu… Je conclus en trois mots. 1. Plus je vais, et plus croît mon estime pour la théologie. Et si je dois bien reconnaître que je la pratique désormais assez différemment, ma conviction s’est renforcée concernant l’importance de la théologie universitaire. À condition d’une part qu’elle se garde, bien sûr, de s’aligner purement et simplement sur les sciences religieuses et, à plus forte raison, sur les sciences humaines, et à condition d’autre part qu’elle sache prendre réellement ses responsabilités spécifiques tant par rapport à la Tradition de l’Église que par rapport à la situation du peuple chrétien, elle m’est indispensable dans sa facture universitaire propre. Dans la mesure où je la pratique moi-même désormais comme évêque, je ne mesure pas moins mais mieux encore ce qu’elle est susceptible d’apporter au présent et à l’avenir de la foi et donc de l’Église. Je ne vois pas, en effet, qui ou quoi est mieux qu’elle en position de nous éclairer tant sur les ressources toujours insuffisamment exploitées de la longue Tradition de l’Église, que sur les requêtes souvent trop peu honorées de l’état présent de la culture et de la société. 2. À vrai dire et à strictement parler, ce n’est pas seulement mon rapport à la théologie qui a changé avec le fait que je suis devenu évêque, mais mon rapport à la foi comme telle !. D’une part, ma foi a été mise à l’épreuve plus encore qu’auparavant. J’ai vu de beaucoup plus près certains aspects de ce qu’on peut appeler tout aussi bien la « tragédie humaine » que la « comédie humaine ». Un seul exemple : lorsque l’avocat à la défense dans le procès du prêtre pédophile auquel j’ai dû participer, m’a demandé si oui ou non je croyais vraiment que chez tout homme, si pervers soit-il, demeure un inaliénable, un irrécusable fond de bonté, j’ai bien dû m’expliquer profondément avec moi-même et avec ma foi, pour pouvoir, là, répondre « oui » - ce que j’ai d’ailleurs fait. J’ai vu de beaucoup plus près aussi certaines limites de l’Église, et je les ai vues de d’autant plus près que j’ai bien conscience d’y participer moi-même ; il m’a donc fallu tirer au clair les raisons et les conditions de mon attachement à cette Église - et même de cet attachement redoublé qu’a supposé mon acquiescement à la demande qu’elle m’a faite, d’exercer en son sein la responsabilité d’évêque. D’autre part, si ma foi a été éprouvée, elle s’est trouvée aussi puissamment confortée. Je puis dire que je sais mieux en qui je crois. À voir, au cours d’une visite pastorale, tant de gens désireux d’ « une parole », en attente d’une parole, j’ai été bien obligé de me demander à moi-même si (ou jusqu’à quel point) je croyais vraiment : comment, en effet, prendre la responsabilité d’encourager ainsi tant de gens sur un chemin que je ne suivrais pas vraiment moi-même ! Or à ce compte-là, j’ai fait l’expérience - assez extraordinaire - que la foi de l’évêque fait grandir l’Église, peut faire grandir l’Église dans le moment même où la vie de l’Église sollicite la foi de son pasteur. Même si, bien évidemment, je ne peux pas perdre de vue tout ce que ma foi d’évêque doit à ma théologie, à la théologie, à notre théologie, à votre théologie. 3. Troisième et dernier mot de conclusion. Si, depuis que je suis devenu évêque, mon estime pour la théologie (y compris pour un type de théologie que je ne pratique plus) n’a fait que croître, s’il m’a aussi été donné de grandir dans la foi comme je viens de le souligner, j’ose dire que j’ai très bien vu aussi la nécessité de développer en même temps une attitude de plus grande bonté. On ne peut certes pas être théologien sans juger, sans décider, sans critiquer, sans trancher, et cela importe aussi à la responsabilité épiscopale. Mais on ne peut pas être pasteur sans exercer également la compréhension, la miséricorde, la bonté. Je sais bien qu’il y a des théologiens mous et flous, comme il y a des pasteurs durs et facilement portés à l’exclusion voire à telle ou telle forme d’anathème. Mais je crois que si la tâche pastorale invite par essence à la bonté, la théologie, entre autres mérites, peut aider à pratiquer la bonté à bon et à meilleur escient. Moyennant quoi je dirais que chez le théologien devenu évêque, une saine alliance, une juste collaboration de la théologie et de la pastorale ne rend peut-être pas meilleur, mais fournit sûrement, avec le temps, les moyens de devenir « plus bon ». Je vous remercie de votre attention. Joseph Doré [1] Recherches de Science Religieuse t.83/1995, n°1, janvier-mars, p.73-96 ; avril-juin, p.305-323 ; juillet-septembre, p.447-489. [2] Les Évêques de France, Proposer la foi dans la société actuelle, Lettre aux catholiques de France, Claude Dagens (dir.), Cerf, Paris 1996. On pourra se reporter à mon « Guide de lecture » des p.120-127 [3] In La Vie Spirituelle n°726, mars 1998, p.157-165. [4] es indications complémentaires dans la première partie de ma contribution « Un point de vue d’évêque sur la ministérialité dans l’Église » (p.104-125) in J.Doré et M.Vidal (dir.), Des ministres pour l’Église, Bayard-Centurion / Fleurus-Mame / Cerf, Paris 2001. [5] C’est alors que j’ai rédigé, entre autres, ma contribution aux ’Mélanges en l’honneur de Jacques Briend’ (t.II) : « L’évocation de Melchisédech et le problème de l’origine du Psaume 110 » in Transeuphratène n°15, Gabalda, Paris 1998, p.19-53. [6] Tous les comptes-rendus sont parus dans Transversalités. Revue de l’Institut Catholique de Paris : n°78, avril-juin 2001, p.175-181 (Francis Jacques, Interroger et catégoriser en théologie fondamentale. En marge de Fides et ratio) ; n°79, juillet-septembre 2001, p.49-54 (Jean-Marc Aveline, Pour une théologie christologique des religions. Tillich en débat avec Troeltsch) ; n°79, juillet-septembre 2001, p.54-61 (Philippe Bordeyne, L’angoisse comme composante de la question morale. Contribution à une compréhension renouvelée de la constitution Gaudium et Spes) ; n°82, avril-juin 2002 (Patrick Prétot, L’adoration de la Croix au temps d’Égérie. Essai d’herméneutique d’un rite liturgique). [7] A la rencontre du Bouddhisme. Actes du colloque tenu à Hofgeismar du 13 au 18 septembre 1997, « Publications de l’Académie Internationale des Sciences Religieuses », Artel, Namur 2000, 282p. [8] cf. Anna-Teresa Tymieniecka et Evandro Agazzi (dir.), Analecta Husserliana (The Yearbook of Phenomenological Research) vol.LXXII, Kluwer Academie Publishers, Dordrecht, Boston, London. Ma contribution « La signification des miracles de Jésus » (ici, p.263-278) a été publiée également in Revue des Sciences Religieuses t.74, n°3, juillet 2000, p.275-291. [9] Le péché. Actes du colloque tenu à Oxford du 11 au 16 septembre 1999, « Publications de l’Académie internationale des sciences religieuses », Artel, Namur 2000, 282 p. La même année 2000 paraissait, en co-direction avec Alberto Melloni, Volti di fine concilio, repris d’un colloque organisé à Klingenthal (Alsace) en mars 1999 par l’Istituto per le Scienze religiose de Bologne, « Testi e ricerche di scienze religiose. Nuova serie » n°27, Il Mulino, Bologna 2000, 445p. [10] Le devenir de la théologie catholique mondiale depuis Vatican II, 1965-1999, « Sciences Théologiques et Religieuses » n°10, Beauchesne, Paris 2000, 486 p. [11] Mgr J.DorÉ et M.Vidal (dir.), Des ministres pour l’Église, « Documents d’Église », Bayard-Centurion / Fleurus-Mame / Cerf, Paris 2001, 253 p. [12] Ouvrage à paraître en 2002 dans la collection « Sciences Théologiques et Religieuses », et préparée par Guy Bedouelle, Henri-Jérôme Gagey et Jean-Louis Souletie. [13] cf. 20 ans de publications françaises sur Jésus. Textes rassemblés pour le colloque tenu à l’Institut Catholique de Paris et au Centre-Sèvres les 13 et 14 décembre 1996, « Jésus et Jésus-Christ » n°75, Desclée, Paris 1997, avec ma propre contribution (Postface) « La collection ’Jésus et Jésus-Christ’ a 20 ans », p.149-157. [14] A strictement parler, « Haupt » n’est pas « visage », mais « tête », et même « chef » (comme « caput »). [15] L’Église en Alsace, juin 2001, p.1-11. [16] L’Église en Alsace, novembre 2001, p.1-9. [17] L’Église en Alsace, février 2001, p.14-19. [18] Voir les trois références ci-dessus ! [19] Il m’est arrivé de signaler ailleurs qu’au moment où je quittais Paris pour Strasbourg, j’avais sur le chantier - et bien avancés - trois ouvrages : une christologie longuement mûrie par plus de 15 années d’enseignement en ce domaine à l’I.C.Paris ; une théologie des religions également mise au point à la faveur de l’enseignement fait en cet autre domaine quand j’eus quitté la christologie ; une présentation de la théologie catholique « de Vatican I à Vatican II » élaborée dans le cadre d’un enseignement donné comme « Professeur invité » à la Faculté de théologie de Lausanne au semestre d’hiver 1993-1994. [20] Joseph Moingt, Un art de faire in Revue de l’Institut Catholique de Paris n°40 (Recueil Georges Kowalski), octobre-décembre 1991, p.94-102, in fine surtout. [21] « Propositions pastorales 1999-2004 », L’Église en Alsace, juillet-août 1999, p.1-11. [22] Au titre d’une illustration parmi beaucoup d’autres, on pourra se reporter au t.75, n°1, janvier 2001 de la Revue des Sciences Religieuses, tout entier consacré à l’œcuménisme, et qui se clôt par ma contribution « Servir la cause de l’œcuménisme », p.135-137. [23] Cf. Joseph Doré, Responsabilité épiscopale en pays de laïcité in Témoins/17 - « Religions et République. Liens communautaires et lien social », 1999, p.33-44. [24] La Documentation Catholique, n°2187, du 2-15 août 1998, p.746. [25] Cf. Joseph Doré, Peut-on bien mourir ?, in Bulletin de l’Académie nationale de Médecine, t.183, n°5, 1999, p.919-927. [26] L’Église en Alsace, septembre 2001, p.30-33. [27] Intervention du 20 septembre 2001 au Colloque organisé ce jour-là au Conseil de l’Europe sur le thème « Le défi des identités religieuses, spirituelles et culturelles », à paraître en 2002. [28] L’Église en Alsace, septembre 2000, p.7-9. [29] Concordat et laïcité dans la France d’aujourd’hui, à paraître en avril 2002 aux éditions du Signe, Strasbourg, in Joseph Doré et Pierre Raffin (éd.) Le Bicentenaire du Concordat. Colloque de Strasbourg et Metz, les 10 et 11 septembre 2001. [30] Voir, par exemple, Joseph Doré « La responsabilité de transmettre », Conclusion du Dossier « Le fil de la Transmission », in Recherches de Sciences Religieuses, t.81, n°2, avril-juin 1993, p.221-230. [31] On pourra se reporter à « De l’importance d’une formation doctrinale pour les laïcs », in Prêtres Diocésains n°1333, novembre 1995, p.411-422. [32] J’ai présidé, par exemple, et conclu, tout un colloque consacré, le 29 janvier 2001, à Tauler à l’occasion du 700e anniversaire de sa mort : cf. « Sur l’intérêt d’une fréquentation de Tauler », in Revue des Sciences Religieuses, t.75, n°4, octobre 2001, p.572-576. [33] cf. La Documentation Catholique n°2213, 7 novembre 1999, p.954 ; et cf. « Le Synode européen de 1999 » in La Croix du 19 septembre 1999. [34] Voir « A propos de Dominus Jesus », in SNOP n°1085, 29 décembre 2000, p.14-16. [35] L’Église en Alsace, avril 2001, p.3-5. Réagir à l'articlegr Joseph Doré">Cliquez sur l'enveloppe. Les mails sont envoyés à secretariat@catho-theo.net © 2001-2007 Catho-Theo.net
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