Dernière mise à jour : 15 octobre 2003

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Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris

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Présentation du livre

Les grandes révolutions de la théologie moderne

  Henri-Jérôme Gagey
Prêtre du diocèse de Créteil.
Professeur de théologie (Institut catholique de Paris)

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Sous la direction de François Bousquet, professeur de théologie (Institut Catholique de Paris), les éditions Bayard viennent de publier un ouvrage dont le thème est de nature à intéresser les lecteurs de Catho-Théo.net.

Délibérément positive, la tonalité de l’ouvrage se met à distance des lamentations habituelles sur le fossé qui sépare le christianisme et la raison moderne. Il retrace au contraire le réel travail d’intelligence qui a été accompli, en un siècle, par la théologie chrétienne pour le surmonter. Ce faisant, il entreprend de rendre compte du conflit : contrairement à une légende tenace, le christianisme ne s’est ni rendu, ni rallié à une raison dont il aurait été l’ennemi. Après tout, la recherche scientifique n’a-t-elle pas pris son élan premier au sein même des institutions universitaires créées, en Europe, par l’Église médiévale ? Nous sommes invités à envisager les choses autrement : au prix d’un dialogue critique parfois tendu, le christianisme a fait jouer en son sein la dialectique de la Foi et de la Raison. Car, comme le rappelle Jean-Paul II dans l’encyclique Fides et Ratio, selon la tradition catholique du moins, la relation des deux n’est jamais d’exclusion. Elle est au contraire portée par la promesse d’une entente à laquelle l’avènement du monde moderne exigeait qu’on donnât une forme nouvelle. Celle-ci se dégagea au prix d’un patient travail que le Concile Vatican II a fini par consacrer en rompant avec le positivisme « dogmatique » par lequel le Catholicisme répondait au positivisme « rationaliste » caractéristique de la théologie au XIXe siècle.

Il y eut bien conflit, cependant. Il opposait deux instances qui prétendaient chacune posséder la vérité. C’est ce que souligne Jean-Michel Maldamé (chapitre foi et science) : au cours du 19e siècle, « les protagonistes ne s’opposent pas seulement sur la pure raison scientifique ou la pure foi théologale mais pour des raisons de pouvoir ». Entre une Église qui prétend posséder la vérité comme un savoir et des apologistes de la science qui pensent détenir la méthode sûre permettant « d’aller au vrai […] indépendamment de toute révélation et de toute référence au surnaturel », l’opposition n’est surmontée, dans les principes, que par une infatigable interrogation de la raison critique. Cette interrogation prolonge celle de la raison dogmatique et débouche sur un nouveau concept de vérité qui. distingue vérité et exactitude, vérité et savoirs.

Mais cette évolution demandait une réflexion de théologie fondamentale menée, non sans vifs débats, tout au long du 20e siècle. Elle s’engage sous le signe d’une opposition résolue au monde moderne et d’un refus d’identifier la foi et le sentiment religieux commun et conduit les théologiens à s’interroger sur la parole que Dieu adresse au monde, sa Révélation. Le lieu majeur de cette explication, c’est la question biblique. En grand connaisseur, Charles Perrot nous en relate l’épopée, évoquant le conflit des méthodes. Gilles Routhier avec François Nault poursuivent l’explication en reprenant les enjeux des débats d’épistémologie théologique qui traversent le siècle et conduisent la théologie à rompre avec son attitude antimoderne pour se faire dialogue avec le meilleur des intuitions modernes. Pour y parvenir, il lui faut se découvrir d’autres sources que le thomisme, longtemps dominant et, en réintégrant l’héritage de son premier millénaire, s’accepter plurielle.

Le père Marie-Dominique Chenu, cité par Gilles Routhier et François Nault, décrit avec justesse le premier passage opéré par la théologie au 20e siècle : il mène d’une theologia perennis à une théologie historique, « qui pense la foi comme l’affaire de sujets et sa vérité comme une vérité à faire ». Cette description caractérise bien la première partie de l’ouvrage, mais elle ne dit pas tout d’un nouveau changement qui s’amorce dans sa seconde partie. Science et foi, exégèse biblique et, enfin, théologie fondamentale, aboutissent dans leur trois traversées à un consensus assez ferme, même si toutes les virtualités n’en n’ont pas été développées ici : le débat sciences/foi a beau avoir été renouvelé par l’apparition de nouveaux savoir (sciences humaines, neurosciences etc.), ses acquis demeurent et fructifient ; même ouvert, le champ exégétique garde une relative unité ; en théologie dogmatique et fondamentale, enfin, les solutions apportées aux problèmes posés au milieu du 20e siècle ne sont plus guère remises en cause.

Mais à renouveler ainsi son propre rapport à la Vérité qu’elle professe, l’Église catholique renouvelait du même coup sa manière de se comprendre elle-même : « non plus au dessus du monde, mais au milieu du monde », comme le souligne Laurent Villemin. Ici s’ouvre alors le champ de la théologie « pratique » : en ecclésiologie (chapitre de Laurent Villemin), liturgie (chapitre de Paul de Clerck) et morale (chapitre de Philippe Bordeyne et Dominique Greiner), les questions redeviennent difficiles, le consensus plus fragile. D’autant que sur ces terrains, les décisions théologiques engagent très immédiatement la manière dont l’Église se déploie dans l’histoire. C’est pourquoi au long de ces chapitres, le récit de la « montée » vers Vatican II ,est suivi par l’évocation de période de tâtonnements, parfois vécus comme la déception d’espérances inaccomplies. Les contributions se concluent en point de suspension, en désignant davantage les chantiers ouverts et les nouveaux défis à relever.

C’est que l’horizon des questions auxquelles s’affrontent les croyants - comme d’ailleurs l’ensemble de leurs contemporains - s’est transformé. À l’aube du 20e siècle, le bouleversement fondamental que subit la théologie est de nature épistémologique. Il renvoie à la révolution qui s’accomplit dans le domaine de la théorie de la connaissance, marquée en particulier par le développement de l’histoire comme discipline scientifique dont l’irruption dans la réflexion théologique met en question la tradition métaphysique sur laquelle elle s’appuyait. Le 20e siècle finissant et encore plus celui qui commence, placent non seulement l’Église mais l’humanité tout entière devant une nouvelle crise, moins homogène, plus difficile à qualifier. Comme on l’a écrit ailleurs, cette crise vient toujours de l’histoire, mais en tant qu’elle désigne cette fois-ci « l’historicité de la condition humaine comme telle et non plus d’abord une discipline scientifique. 1 » Elle est la crise du Sujet et du vivre ensemble à l’heure de la globalisation, du développement des bio-technologies, etc. Ici, la théologie affronte les difficultés mêmes de son temps. On devine que sa capacité à les éclairer dira sa capacité à contribuer à l’invention du nouvel art de vivre dont notre temps est en quête. Mais ce serait (ce sera ?) à un autre livre de désigner les enjeux de cette nouvelle traversée.



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