Dernière mise à jour : 14 décembre 2004

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Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris

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Le fondamentalisme à la rencontre de la « Catholica »

  Eugen Elochukwu Uzukwu
Professeur de théologie Enseignant à l’Institute of Theology and Cultures de Dublin et à l’ISTR de Paris
Site web : Page d’Eugen Uzukwu Elochukwu (en anglais)

Ce texte est déjà paru dans la revue Spiritus (numéro 171 en 2003) que nous remercions vivement de son autorisation à le mettre en ligne.

On me propose un sujet difficile, bien que d’actualité. En principe, je dois discuter « les comportements et les propos fondamentalistes de l’Église catholique, de son magistère et de ses pasteurs ». Étant donné que je suis Nigérian et que j’appartiens à l’Église catholique qui est au Nigeria, c’est de prime abord difficile pour moi de penser notre Église comme fondamentaliste. Mais rien n’empêche que la tentative d’intégrisme et de fondamentalisme ne la guette. Il me semble d’ailleurs que nous avons à faire plutôt à une tentation d’intégrisme (ou à la rigueur avec des tentations d’intégrisme) qu’à une option fondamentaliste. Depuis Vatican II, notre Église s’est dotée de garde-fous plus ou moins sûrs contre toute tendance intégriste sur la difficile route du dialogue qu’il faut parcourir pour affirmer la diversité qui caractériserait « la Catholica ».

Le fondamentalisme - un fléau à combattre

Pour moi, Nigérian, la question du fondamentalisme n’est pas non plus purement abstraite. Je m’explique. Au Nigeria, le fondamentalisme est souvent vécu au ras du sol, avec des cicatrices amères. Les familles ou populations se trouvent subitement poursuivies par des adversaires (les voisins d’hier !) ; ils doivent abandonner les logements et les avoirs qu’ils avaient crus être les leurs ; ils doivent apprendre brutalement qu’Allah ou Jésus-Christ en a décrété autrement. On devient réfugié chez soi ! On est tué ou brûlé vif, au nom de la religion. Les conséquences sociales et démographiques sont énormes : on est sans emploi, sans abri, sans parents, sans amis et sans sécurité personnelle ! Même l’abri d’une église ou d’une mosquée, un bâtiment familier où l’on peut sangloter devant l’invisible, est retiré aux pourchassés, parce que détruit dans le zèle brûlant du « même Dieu ». Quel paradoxe de prier : « Oui, le zèle pour ta maison m’a dévoré … (Ps 69,10) », et de détruire une église ou une mosquée pour la seule raison que chez « eux » Dieu se nomme autrement que chez nous.

Selon mon expérience nigériane, le fondamentalisme est un fléau socio-religieux à combattre ! Il me semble que la nature de l’Église en mission, en pèlerinage en ce monde, l’oblige à déployer toutes les ressources contenues dans ses carquois pour le combattre. Ou plutôt, elle est obligée de déployer tout le miel de sa ruche pour permettre à tout le monde de goûter et de déclarer avec le psalmiste : « Voyez et appréciez combien le Seigneur est bon. Heureux l’homme dont il est le refuge (Ps 34,9) ! » D’après mon expérience, l’Église catholique qui est au Nigeria, loin de tenir des propos fondamentalistes ou d’encourager le fondamentalisme, marche plutôt dans le sens du dialogue inter-religieux.

Ma tâche n’est pas d’aborder l’intolérance religieuse, mais d’examiner les propos et l’agir fondamentalistes à l’intérieur de l’Église. C’est pourquoi je voudrais mettre l’accent sur la « Catholica », dans le sens que Cyprien de Carthage lui donne, et souligner que malgré la différence des opinions sur les questions dogmatiques ou pratiques, on doit protéger l’indépendance de chaque évêque dans son territoire tout en sauvegardant la communion. C’est une vue de la « Catholica » qu’il a bien mise en évidence dans son mot d’ouverture du 3e concile africain sur la question des baptêmes novatiens (1er septembre 256). Il rappela à ses collègues la souveraine indépendance de chaque évêque dans son Église, ajoutant qu’il ne fallait pas juger ceux qui pensaient autrement dans l’affaire ni rompre la communion avec eux. Le fondamentalisme se définit en principe par le manque d’ouverture à la pluralité, à l’esprit de dialogue ou de tolérance, tandis que la « catholica » se définit par l’ouverture à la diversité, à l’esprit de dialogue et de tolérance. Pour être authentiquement catholique, l’Église en pèlerinage dans ce monde doit se défaire de tout visage intégriste, qui se traduit parfois en un centrisme difficile à soutenir vu les options prises depuis le Concile Vatican II.

Depuis Vatican II en effet, l’Église catholique a redécouvert la fraîcheur du dialogue et la beauté de la diversité. L’Église qui émerge du concile se dépouille de toute tentation de centrisme ou d’intégrisme et commence à reconnaître le droit à la différence tout en gardant l’unité catholique. Ceci ne se voit pas seulement dans une certaine ouverture aux religions dites « non-chrétiennes », au monde de notre temps et à l’œcuménisme, mais surtout dans le renouveau de la théologie de l’Église locale, de la mission, et dans la définition de l’aptatio. Bien que ce concept soit inadéquat pour exprimer la diversité, il comprend une catégorie que le concile appelle profundior liturgiae aptatio (adaptation liturgique plus profonde).C’est une manière de reconnaître la pluri-formité de l’Église dans sa composition et dans sa vie profonde. Il est apparu pendant le concile ce que Karl Rahner appelle « l’Église mondiale ». Le centrisme de la chrétienté occidentale a disparu (ou a été mis en veilleuse). Surgit alors une Église qui a fait une option fondamentale pour un polycentrisme comme corollaire essentiel de sa catholicité. Celle-ci, plutôt que d’être menacée par la diversité, est au contraire vérifiée par elle. La diversité, marque de la jeunesse et de la santé de l’Église en pèlerinage dans ce monde, affronte toute tentative à la fixation à des manières particulières de faire.

L’Église catholique de nos jours a-t-elle le courage d’assumer cette vocation catholique ? À cause du cadre restreint de cet article, je propose d’analyser un exemple, pour démontrer la difficile route vers la « catholica » face à la menace constante de centrisme et d’intégrisme - la tentation fondamentaliste. Il s’agira de l’interprétation du document sur la liturgie de Vatican II.

Combat pour l’inculturation .

Le document de Vatican II sur la liturgie, Sacrosanctum Concilium, a été le premier à être publié (4 décembre 1963). Dès les premières lignes, le dessein du Concile est clair :
« Faire progresser la vie chrétienne de jour en jour chez les fidèles ; mieux adapter aux nécessités de notre époque celles des institutions qui sont sujettes à des changements ; favoriser ce qui peut contribuer à l’union de tous ceux qui croient au Christ ; fortifier tout ce qui concourt à appeler tous les hommes dans le sein de l’Église (art.1). »

En effet, cette vie chrétienne qui a besoin d’une vigueur croissante est plus que jamais vitale en contextes multiculturels et pluri-religieux. Une célébration consciente, vivante et libératrice des mystères de la mort et de la résurrection de Jésus, est le soutien sain et crucial pour des chrétiens dans des situations tendues, comme celle du Nigeria, face à l’islam militant, et permet de contrecarrer les propos et l’agir fondamentalistes des extrémistes chrétiens.
Le souci du concile de « veiller aussi à la restauration et au progrès de la liturgie » n’a comme objectif que de faire progresser la vie chrétienne. Pour favoriser la pleine et consciente participation de l’assemblée aux célébrations dans chaque territoire, Vatican II donne « à l’autorité ecclésiastique ayant compétence sur le territoire » le pouvoir (22) d’approuver « la traduction du texte latin dans la langue du pays, à employer dans la liturgie (36) », et « d’adapter plus profondément la liturgie (37-40) ». Cette adaptation plus profonde s’appelle communément l’inculturation.

Ce néologisme indique dans un premier temps la transformation ou l’évangélisation d’une culture, d’un contexte. On voit la culture à travers la grille de l’évangile qu’est le Christ. Ceci implique donc la libération de la culture et du contexte par une rencontre fructueuse avec la parole vivante de Dieu. Dans un deuxième temps, l’inculturation. indique les conséquences de la réception de cet évangile par la culture ou le contexte, c’est-à-dire le questionnement de l’évangile par un contexte : par exemple, les questions brûlantes qui préoccupent le peuple qui accueille ou donne l’hospitalité à l’évangile, les questions auxquelles l’évangile essaie de répondre, et tout l’effort fait au jour le jour par les chrétiens pour exprimer dans une manière contextuelle la compréhension du même évangile dans la rencontre transculturelle ; tout l’effort fait par les chrétiens pour « justifier (leur) espérance devant ceux qui (leur) en demandent compte (1 P 3,15) ».

Conflits d’interprétation

Au sujet de l’article 40 de Sacrosanctum Concilium.

C’est dans ce travail d’inculturation transculturelle qu’on aborde le débat sur la traduction des textes latins de la liturgie romaine et l’épineuse question de la création des nouveaux textes liturgiques qu’implique nécessairement la réception progressive des premiers.

Sur ces questions, le dialogue est très difficile avec les dicastères romains. Par exemple, dix jours avant l’ouverture du Synode africain, la Congrégation pour le Culte et la Discipline des Sacrements (CCDS) publie un document donnant une interprétation restrictive de la « profundior aptatio », disant que celle-ci n’implique aucune transformation du rite romain (dans le sens de la création de nouveaux textes qui achemineraient les Églises africaines vers leurs propres rites). Le document insiste qu’on doit comprendre « l’adaptation plus profonde » seulement à l’intérieur du rite romain (dans le sens de garder l’unité substantielle du rite romain). Cette publication n’a pas empêché le rapporteur du synode, le cardinal Thiandoum de Dakar, de souligner que la question des rites appropriés pour les Églises en terre africaine (comme le rite zaïrois), loin d’être une « concession » est plutôt un « droit » [1].

Je me suis déjà exprimé à propos de ce document de la CCDS, soulignant que cet article 40, que le pape a soigneusement évité de citer pendant toutes ses tournées en Afrique surtout quand il parlait du rite zaïrois, permet plus de liberté que ce que la CCDS lui reconnaît. [2] S’enfermer dans une interprétation restrictive témoigne d’un centrisme abusif. Les tractations qu’on a vécues autour du Missel romain pour les diocèses du Zaïre (entre 1973 et 1988) sont un petit exemple de la difficile route du dialogue entre une Église locale africaine et les dicastères romains pour créer de nouveaux textes. Peut-être le timing de la publication de l’interprétation officielle de l’article 40 (30 mars 1994), dix jours avant l’ouverture du synode africain (10 avril 1994), était-il censé décourager l’enthousiasme d’autres Églises locales africaines à emboîter le pas à l’Église du Congo. Il est très dommage que dans la famille liturgique romaine seuls les diocèses du Zaïre puissent jouir de la liberté dans la « Catholica », en célébrant le Ressuscité avec les ressources de leurs traditions. La position de la CCDS est loin de donner l’image interculturelle de la « Catholica » ; elle est plutôt encline à la rigidité et à un centrisme regrettable, caractéristique de la liturgie post-tridentine de Pie V.

Au sujet de l’article 36 de Sacrosanctum Concilium

La CCDS donne, dans un récent document, une interprétation limitative de l’article 36 de Sacrosanctum Concilium [3] (remplaçant toute instruction antérieure sauf celle de 1994). D’après Vatican II, il revient à l’autorité territoriale compétente de traduire les textes de la liturgie romaine en langue vernaculaire tout en « faisant agréer, c’est-à-dire ratifier, ses actes par le Siège apostolique ». Dans cette 5e interprétation de l’article 36, la CCDS réduit presque à rien le pouvoir de l’autorité ecclésiastique territoriale. Plus inquiétant pour le continent africain, la congrégation impose des conditions à réunir pour qu’une langue soit digne de la célébration du Ressuscité selon le rite romain. Le régime du centrisme est de rigueur ! On se trouve donc devant un document qui promet de remuer non seulement les Églises d’Afrique, mais aussi celles de l’ancienne chrétienté.

D’abord l’instruction déclare dans son numéro 10 : « Le premier point qu’il convient d’examiner avec attention est le choix des langues qu’il est licite d’admettre dans les célébrations liturgiques. » Il y a des conditions à remplir pour qu’une langue soit « digne d’être employée dans la liturgie » : entre autres, que les agents pastoraux (prêtres, etc.) soient en mesure de se servir de telles langues ; qu’il y ait des experts qui soient « capables de préparer les traductions de l’ensemble des livres liturgiques du rite romain » ; et qu’on ait les moyens « financiers et techniques » pour les traductions et l’impression des livres (11).

Tout en admettant qu’il « revient aux Conférences épiscopales de déterminer quelles langues seraient licites », l’instruction insiste sur la « recognitio du Siège apostolique, avant que n’importe quel travail de traduction ne soit entrepris » (15). Donc les évêques (les pasteurs auxquels est confié le peuple de Dieu) sont supervisés par les dicastères romains non seulement pour la traduction mais aussi pour le « choix des langues » dignes de la célébration en langue vernaculaire. Pour bien montrer que les évêques sont sous tutelle, l’instruction insiste : la Conférence épiscopale ne doit pas manquer de recueillir par écrit les avis des experts, avis qui seront envoyés de la même manière à la CCDS. Le numéro 16 résume les conditions nécessaires pour la légitimité des décisions des évêques : le vote, donnant en détail le nom des participants, l’approbation du Siège romain, etc., et « la présentation détaillée des différentes parties de la liturgie dont il est décidé qu’elles seraient prononcées dans la langue vernaculaire ».

On se trouve ici devant deux problèmes majeurs : l’affaiblissement du pouvoir des évêques et la pauvreté de la communication interculturelle. Il revient aux autres (dotés de langues dignes, médiatrices du Ressuscité) de décider quelles seraient les langues licites pour Le célébrer selon le rite romain. C’est un exemple d’un propos centriste qui risque de miner la dynamique de la proclamation du Ressuscité et de la célébration d’une communauté chrétienne.

Au Nigeria par exemple, il y a peu de groupes linguistiques qui peuvent réunir toutes les conditions décrites en détail par la CCDS. En 2002, le Nigeria Educational Development Research Council, qui s’occupe de faciliter l’enseignement dans les langues maternelles, a répertorié 583 langues. Le souci majeur de ce conseil est d’assurer l’enseignement des mathématiques dans toutes les écoles primaires en langues locales. Il se plaint qu’il lui manque des ressources financières adéquates pour présenter les textes mathématiques en langues vernaculaires au moins pour les 36 langues dotées d’une transcription orthographique développée, en plus des trois grands groupes linguistiques qui les enseignent déjà en langues locales. Le conseil est convaincu que les enfants avanceraient mieux dans cette matière s’ils l’apprenaient dans leur langue maternelle. Il faut s’inspirer de la ténacité du Conseil nigérian. C’est une démarche différente de la politique linguistique de la CCDS. Il ne s’agit pas d’un discours sur les langues dotées de la technicité nécessaire pour exprimer les mathématiques, mais bien de ce que chaque langue peut exprimer le trésor mathématique qui appartient à l’humanité tout entière. À plus forte raison, ne doit-on pas être plein d’enthousiasme à l’idée de traduire l’editio typica de la liturgie romaine pour pouvoir célébrer le Ressuscité en langue locale ?

Il importe peu de savoir combien de gens parlent cette langue. Ce sont uniquement ceux qui parlent une langue qui sont en mesure de juger si elle est adéquate ou non. C’est un privilège pour la liturgie romaine d’être traduit en vernaculaire, et pas le contraire ! L’important pour la dynamique chrétienne c’est le cri d’émerveillement : « Nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu. (Ac 2,11) » Je ne comprends pas le sens de l’affaiblissement du pouvoir de l’autorité ecclésiastique territoriale qui connaît le terrain et maîtrise la langue du lieu. La CCDS reconnaît la complexité des langues, mais c’est le latin et l’univers latin qui doivent régner en maîtres suprêmes. C’est étonnant de lire les dispositions pour la traduction des « formules sacramentelles » en langues dites « moins répandues ». Il faut traduire à partir du latin (c’est illicite de le faire à partir d’autres langues européennes - n° 24) ; mais les documents traduits doivent être soumis à la CCDS rédigés en une des six « langues les plus répandues … de façon à rendre mot à mot le sens de chacun des mots de la langue vernaculaire » (63, 85-86). Il faut saluer le génie colonisateur de la CCDS !

Pour la majeure partie des chrétiens du Nigeria, leurs langues maternelles ne sont nullement apparentées aux langues indo-européennes. Elles sont peu ouvertes à la latinisation, peu maîtrisables par la culture et l’univers latins - la rencontre avec la langue et le langage latins peut être ou bien un vrai dialogue ou bien un choc des cultures. Mais les langues africaines seraient peut-être plus proches des langues sémitiques. C’est le constat de Victor Zinkuratire dans son enseignement de l’hébreu à l’Université de l’Afrique de l’Est à propos des langues bantoues. Il a constaté que partant des structures linguistiques bantoues, les étudiants apprenaient plus facilement l’hébreu, parce que les deux langues se rapprochent au niveau morphologique et syntaxique. Il a même suggéré qu’au cas où les traducteurs bibliques ne connaîtraient pas l’hébreu, il serait préférable de traduire d’une langue africaine à une autre, plutôt que de passer par l’anglais ou d’autres langues indo-européennes. [4]

Les milliers de langues et de groupes linguistiques africains, porteurs de l’univers spirituel de leurs locuteurs, peuvent capter le sens profond de la rencontre avec le Ressuscité et l’exprimer dans les prières de la liturgie romaine. Évidemment, la traduction créative affranchit la célébration du rigorisme romain, du génie rhétorique romain tout de concision pour ouvrir le rite au génie africain plus souple. C’est l’impératif de la conversion. Le christianisme n’étant pas une religion ancestrale latine, force est de dialoguer avec les cultures rencontrées. Il faut maîtriser la peur de la pauvreté et de la technicité linguistiques et celle du syncrétisme. Qui étaient plus syncrétiques que le monde gréco-romain et l’Occident chrétien ? Ils ont réussi à intégrer dans la pratique et le discours chrétiens toute la tradition religieuse de leur monde et tous les systèmes de pensée, de Platon et d’Aristote à ceux de l’Aufklärung. On n’en parle pas, parce qu’il s’agit d’un syncrétisme réussi. Leslie Newbigin a peut-être raison de dire que les pays du Sud connaissent moins la peur du syncrétisme, parce qu’ils ont déjà été occidentalisés.

le vernaculaire affranchit le Christ de toute captivité

La question du vernaculaire garde un grand intérêt même pour les non-liturgistes. L’étude historique de la mission chrétienne dans ces dernières décennies montre l’intérêt croissant du vernaculaire. Grâce aux recherches de Lamin Sanneh [5] et d’autres missiologues [6] , il ressort que la politique de la langue maternelle avait affranchi l’évangile chrétien de sa captivité occidentale pour le rendre efficace et agissant, développant sa propre vie dans les territoires africains. Ceci se réalise, que le missionnaire le veuille ou non. La traduction de la Bible, par exemple, implique une rencontre des cultures et des univers de valeurs. Si Vatican II dit qu’il revient à « l’autorité ecclésiastique ayant compétence sur le territoire » de parrainer la traduction, il faut souligner qu’en Afrique les textes bibliques employés dans la liturgie romaine proviennent de traductions protestantes, ou sont inspirées par elles. Et le synode africain a reconnu l’importance de ces traductions et a soutenu des collaborations œcuméniques dans ce domaine. Il n’y a aucun décret distinguant des langues dignes des indignes pour traduire la « parole de Dieu ». En effet, les United Bible Societies (fondées en 1946 pour traduire la Bible en langues vernaculaires) avaient adopté le projet gigantesque de réaliser en l’an 2010 la traduction de la Bible dans toutes les langues parlées au moins par un demi-million de personnes.

On a le choix ou bien de célébrer le Ressuscité pleinement et consciemment dans sa langue ou bien de fétichiser quelques langues comme porteuses du « concept catholique ». La « Catholica » est tout autre chose que la lecture restrictive du numéro 36 de Sacrosanctum Concilium. En effet, dans ce monde qui se globalise, où la loi du plus fort règne sans partage, la « Catholica » consiste à défendre les petits et les faibles de ce monde. Elle doit faire l’option d’encourager la célébration et l’échange interculturel de l’expérience du même Ressuscité, pour faire émerger la totalité du Christ - une totalité qui reste inachevée aussi longtemps qu’il y a des groupes linguistiques qui n’ont pas encore entendu, reçu ou célébré dans leurs langues maternelles les merveilles de Dieu en Jésus-Christ.

Une façon de réaliser le projet de la « Catholica » est de récupérer la lecture interculturelle de l’article 36 de Sacrosanctum Concilium, faite en 1969 par le « Consilium » pour l’application de la constitution conciliaire sur la liturgie. [7] Ce « Consilium » déclarait : « Pour une liturgie pleinement rénovée, on ne pourra pas se contenter des textes traduits à partir d’autres langues. De nouvelles créations seront nécessaires. »
Et le document de conclure : « Il reste que la traduction des textes émanant de la tradition de l’Église constitue une excellente discipline et une nécessaire école pour la rédaction de textes nouveaux…(43) »
Comment en sommes-nous arrivés aujourd’hui à oublier ce témoignage de la « Catholica » ?

Le déplacement clair du centre du christianisme de l’Occident nordique vers les pays du Sud s’impose aujourd’hui. Au lieu de croire que ces groupes vont s’empresser de comprendre la langue latine, il faut faire le contraire. On doit apprendre et comprendre ces milliers de langues et de langages qui témoignent dans la célébration du Christ de la victoire de la Pentecôte :
« Nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu(Ac 2,11). ».
C’est dans la faiblesse que le Christ gagne tout le monde pour le Royaume, car « ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse (2 Co 12,9) ».

La CCDS, au lieu de s’épuiser à latiniser, devrait, avec le courage de l’apôtre Paul, « se bantouiser, se yoroubaniser, s’igboniser » pour mieux apprendre dans l’amitié, le dialogue et l’échange interculturel de la puissance de Dieu à l’intérieur de ces univers, le Dieu attirant ces peuples à embrasser le salut en Jésus-Christ. Dès que les Romains font le pas de « s’ouest-africaniser », ils découvrent des univers où le relationnel régit tout, où la multiplicité l’emporte sur l’unicité ; des univers totalement opposés à l’absolutisme ! Il est grand temps qu’on le fasse à l’intérieur de la famille liturgique romaine, pour une nouvelle évangélisation du monde, pour le bien de la « Catholica ».

Rahner rêvait de cette célébration de la « Catholica » dans ce qu’il appelle « un pluralisme authentique » (à distinguer d’un pluralisme simplement rhétorique), qu’exige une vraie diversité. Et il a bien souligné que la proclamation typiquement contextuelle (par exemple nigériane, indienne ou romaine), tout en étant autre, ne sera pas une réalité purement et simplement disparate ; elle doit critiquer, interroger, enrichir, et se laisser interroger, critiquer, et enrichir par d’autres proclamations de la même foi chrétienne.

E. Elochukwu Uzukwu

KMI - Institute of Theology and Cultures, Dublin, ISTR Paris


[1] Thiandoum H., « Relatio ante disceptationem », Synodus Episcoporum, Bulletin, Bureau de presse du Saint Siège, 5, 11/04/1994-7. Voir aussi l’Observatore Romano, 16, 20/04/1994.

[2] Elochukwu Uzukwu E., A listening Church : Autonomy and Communion in african Churches, Maryknoll ; NY, Orbis Books, 1996.

[3] Congrégation pour le Culte et la Discipline des Sacrements, « De l’usage des langues vernaculaires dans l’édition des livres de la liturgie romaine », Documentation Catholique 2252, 2001.

[4] Victor Zinkuratire, « Morphological and Syntactical correspondances between Hebrew and Bantu languages », in : Interpreting the old Testament in Africa, Edited by Mary N. Getui, Knut Holter, and Victor Zinkuratire, Biblical Studies in african scholarship series (Naïrobi, Acton Publishers, 2001, p. 217-226).

[5] Lamin O. Sanneh, Encountering the West : Christianity and the global cultural process : the african dimension, World christian theology series, Maryknoll, N.Y., Orbis Books, 1993. Voir aussi le même auteur : Translating the message : The missionary impact on culture, American Society of Missiology Series, 13, Maryknoll, N.Y., Orbis Books, 1989.

[6] Comme Kwame Bediako, Christianity in Africa : The renewal of a non-western religion, 1997, ed Edimburgh & N.Y., University of Edimburgh Press & Orbis Books, 1995. Voir aussi Andrew F. Walss, The Cross-cultural process in christian history, Studies in the transmission and appropriation of faith, N.Y. & Edimburgh, Orbis Books and T.&T. Clark, 2002.

[7] « Instruction du ‘Consilum’ sur la traduction des textes liturgiques pour la célébration avec le peuple », la Documentation Catholique, 1538, 20 avril 1969, p. 367-371.


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