Dernière mise à jour : 25 septembre 2006

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Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris

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« Le Royaume de paix » de Stanley M. HAUERWAS

  Geneviève Médevielle
Religieuse auxiliatrice
Professeur de théologie morale à la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses de l’ICP
Vice-Recteur de l’ICP

Site web : Page de Geneviève Médevielle sur le site de l’ICP

La pensée de Stanley M. Hauerwas, théologien moraliste majeur aux États-Unis, n’était pas accessible jusqu’à ce jour à un public francophone. Plus de vingt ans après sa parution, son ouvrage The Peaceable Kingdom - A Primer for Christian Ethics est enfin disponible aux éditions Bayard (parution en octobre 2006). Nous remercions Geneviève Médevielle, qui a participé à cette traduction, de nous permettre de publier ici l’introduction qu’elle a rédigée à l’occasion de cette publication.

Une introduction à l’éthique moderne

La présente traduction voudrait faire connaître dans les pays francophones, une des pensées les plus débattues de la théologie morale nord américaine, celle de Stanley Hauerwas. Auteur et éditeur d’une trentaine de livres et signataire de plus de 150 articles, il est un des rares théologiens moralistes dont on ait actuellement publié un « essentiel » de son œuvre : The Hauerwas Reader. [1] Le bioéthicien H. Tristam Engelhardt recommandait la lecture assidue de son œuvre pour comprendre les débats contemporains : “Chacun, qu’il soit chrétien ou non-chrétien, croyant ou athée devrait lire ces essais ; ce sont des clés pour comprendre les débats religieux, moraux et métaphysiques de notre temps”. En 2001, le Time Magazine, le présentait comme un des meilleurs théologiens américains.

Quoique extrêmement cultivé, Hauerwas ne s’est pas d’abord signalé par son érudition en théologie morale, son domaine de spécialité. S’il s’est rendu célèbre, c’est par la vigueur d’un propos anticonformiste et quelque peu provocateur qui refuse de se couler dans les normes de la pensée courante. Brillant, créatif, prolifique, provoquant, voire exaspérant, Hauerwas est sans aucun doute, le théologien moraliste américain le plus lu de notre époque. Osant se prononcer sur des questions épineuses et très discutées telles que l’avortement, l’euthanasie, le suicide ou la guerre, il affronte courageusement le libéralisme politique et économique et tout esprit de compromis avec une culture séculière laxiste ou individualiste. Prenant résolument en compte la contribution spécifique du Christianisme à la vie éthique dans le contexte post-moderne, fervent défenseur d’une éthique narrative fondée sur la foi chrétienne, Hauerwas est clairement une figure de proue dans la redécouverte de la vertu en éthique théologique.

Théologien protestant méthodiste aujourd’hui titulaire de la chaire d’éthique théologique « Gilbert T. Rowe » à la Duke University, Hauerwas a commencé à se faire connaître en théologie morale à l’Université Notre-Dame dans l’Indiana où il enseignait de 1970 à 1984. Ce passage par l’une des plus prestigieuses universités catholiques des USA lui a permis d’éprouver et de développer des connivences profondes avec le catholicisme qu’il ne cherche pas à dissimuler. On dit souvent avec humour que la première raison pour laquelle il n’a pas rejoint l’Église catholique est que sa femme est pasteur dans l’Église méthodiste. Lors de son passage à Notre-Dame, Hauerwas a été marqué par sa discussion avec la théologie morale catholique post-conciliaire divisée entre un courant « déontologiste » et un courant « conséquentialiste. » Il y a acquis une connaissance approfondie de saint Thomas d’Aquin et découvert la pensée de MacIntyre. C’est dans ce contexte que s’est forgée en lui la conviction inébranlable et pratiquement « contre-culturelle », dans le contexte actuel de la théologie aux USA, que l’Église n’est pas destinée à servir la société libérale mais à engager des disciples dans la suite du Christ.

Né au Texas en 1940, Hauerwas a grandi dans la foi d’une famille méthodiste de cet État. Si cette expérience fut fondatrice pour le façonnement de sa personnalité, il faut reconnaître tout ce qu’il doit au milieu de la Divinity School de Yale où il reçut sa formation initiale en théologie et fait sa thèse. Dans cette école de premier plan pour la théologie, on exhortait les étudiants à connaître leur propre tradition ecclésiale et, à la suite du travail de H. Richard Niebuhr, à étudier l’interaction entre la foi chrétienne et la culture. Dans un exigeant climat de liberté, c’est là qu’il a lu et apprécié Barth tout en goûtant la théologie protestante libérale dans sa quête de l’histoire de Jésus.

Malgré un style d’écriture très engagée et souvent humoristique, Hauerwas n’est pas un auteur facile à aborder. En particulier, la plupart de ses livres se présentent comme des recueils d’articles plus que sous la forme d’écrits systématiques consacrés à un thème donné. Seuls The Peaceable Kingdom « A Primer » for Christian Ethics de 1983 et A Community of Character de 1981 développent de manière synthétique ses options principales. Mais il faut se plonger dans l’ensemble diversifié de ses articles suscités pour la plupart au gré de controverses de circonstances, pour saisir la configuration et la puissance de ses positions. L’auteur n’est pas non plus facile à lire parce qu’il n’est guère un perfectionniste. Toujours en éveil et en mouvement, il fait « une théologie d’occasion » (au sens où Henri de Lubac utilisait l’expression pour décrire sa propre pensée), qui n’a pas la prétention de tout dire, ou de vouloir trancher définitivement sur une question. La seule chose qui peut avoir du prix à ses yeux, écrivait-il en 1997, c’est que son œuvre témoigne d’une vie à la suite du Christ, car pour lui, le Christianisme n’est pas une simple religion mais une véritable aventure qui façonne des personnalités et des styles de vie.

C’est Stanley Hauerwas lui-même qui a souhaité que le premier de ses ouvrages publié en français soit The Peaceable Kingdom « A Primer » for Christian Ethics, dont la première édition, en anglais, date de 1983. En effet, c’est selon lui, le livre le plus apte à faire découvrir les bases de son projet d’une éthique narrative et confessante enracinée dans la dimension communautaire. Il s’y efforce d’affirmer la singularité de cette forme de vie spécifique que constitue l’existence des disciples de Jésus. Très critique vis-à-vis des théories libérales du développement moral qui insistent sur l’autonomie du sujet au détriment du caractère narratif et historique de la vie morale, il tente d’échapper aux discussions abstraites entre les partisans d’une éthique déontologique et les partisans d’une éthique conséquentialiste. Le sujet qui le passionne, c’est l’homme engagé dans la contingence de l’histoire au sein d’une communauté. Il prend ainsi ses distances avec les courants aujourd’hui dominants en éthique philosophique et théologique qui, en se focalisant sur le seul instant de la décision et de l’acte éthiques, ne rendent pas compte de la complexité des facteurs qui contribuent à forger l’attitude éthique des sujets.

Proche des courants dits communautariens, particulièrement de A. MacIntyre, Hauerwas remet en perspective l’importance des vertus pour la définition et la conduite de la vie chrétienne. Cela le conduit à souligner l’importance de la vie ecclésiale et des récits bibliques pour la constitution de l’existence morale des sujets rendus fragiles par la crise généralisée des traditions. C’est pourquoi il n’y a pas, selon lui, d’éthique « en général. » Toute éthique doit se présenter, avec son épithète, comme une éthique déterminée : protestante, bouddhiste, catholique… Son projet éthique ne relève donc pas de l’anthropologie mais de la théologie. Il entend montrer comment la foi donne forme à une conscience spécifique de la réalité et comment elle façonne des attitudes, des orientations qui inclinent et éveillent le désir et l’imagination et qui font dire au croyant : « C’est ainsi que nous devrions être ! » À l’aide de ce paradigme d’une éthique narrative, Hauerwas veut déployer le rapport entre éthique et religion que le paradigme de l’éthique autonome, dominant dans les années 1960-1970, n’avait pas pu honorer.

Cet ouvrage est marqué par la volonté de manifester en quoi, pour un chrétien, l’Évangile et la confession de foi ecclésiale ne sont pas des références lointaines pour le discernement des dilemmes éthiques : de bout en bout il considère l’Évangile comme une source d’inspiration immédiate en s’efforçant de reconstruire un lien vivant entre l’expérience spirituelle la plus intime, l’appartenance à l’Église et l’engagement dans la société (avec une insistance particulière sur la non violence comme signe distinctif décisif de l’engagement du chrétien dans la société).

Le tournant de Hauerwas vers une éthique narrative naît de sa confrontation à la grande question de son maître James Gustafson, le théologien protestant le plus influent des années 60-70 : qu’est-ce que cela change pour la vie éthique de la penser théologiquement ? Dans son livre Christ and the Moral Life, [2] Gustafson tentait de développer que la foi chrétienne engendre des dispositions morales caractéristiques modelées sur la vie du Christ, même s’il ne s’agit pas de dire que tous les croyants adoptent les mêmes perspectives. Liberté, espérance, confiance, simplicité, humilité, charité forgent la cohérence de la forme de vie chrétienne. [3]

Mais, aux yeux de Hauerwas, ce qu’il manque à cette éthique théologique, c’est de pouvoir montrer que la vision chrétienne du monde est liée à un type de « caractère », de personnalité, elle-même dépendante des récits portés par la tradition. Car, de son dialogue avec le philosophe Alasdair MacIntyre, dans les années 70-80, Hauerwas sort convaincu que mener une vie morale ne relève pas seulement d’une aptitude à penser clairement et à faire des choix rationnels quand on se trouve confronté à des dilemmes éthiques, mais beaucoup plus d’une manière de voir le monde et d’être-au-monde au quotidien. De ce point de vue la question centrale en éthique n’est pas « de savoir ce que nous devrions faire dans certaines circonstances, mais quelle sorte de caractère nous devrions avoir pour envisager certaines circonstances de telle manière de préférence à telle autre. » [4] Centrale dans l’œuvre de Hauerwas, la notion de caractère désigne la capacité qu’un sujet acquiert tout au long de son existence de contrôler la cohérence de son agir.

Chacun sait bien qu’en évitant de bien faire, ou en échouant à le faire, il ne perd pas seulement l’occasion d’accomplir une bonne action. Bien plus, il remet en cause la cohérence de la représentation qu’il a de lui-même. En s’éloignant de l’idée qu’il se fait de l’être qu’il peut devenir, il menace la cohérence de son existence, ce qu’Hauerwas appelle « l’intégrité narrative de sa vie. » Cette définition de la moralité comme intégrité narrative suppose la reconnaissance de l’identité des sujets comme une identité « narrative » que le caractère déploie.

Pour un sujet, être un agent moral est fonction du caractère qu’il a acquis tout au long de son existence et c’est en vertu de cet apprentissage que, non seulement, il peut agir sur les événements, mais qu’il peut intégrer à la cohérence d’une existence assumée de manière responsable certains événements qui se sont imposés à lui sans qu’il les ait décidés.

Or l’unité narrative d’une vie est intrinsèquement liée aux récits qui circulent au sein de la communauté d’appartenance du sujet. Car l’homme, comme être social, apprend à décrire, à raconter et ainsi à donner forme à son existence à travers l’appropriation des récits de sa communauté. La moralité est donc bien paradoxale : placé devant une décision à prendre, chacun est seul et personne ne peut lui dicter ce qu’il a à faire. Et pourtant, sans la communauté dans laquelle il vit, sans la circulation et le partage des formes de vie qui y sont valorisées, chacun n’aurait que peu de points d’appui pour s’encourager à bien agir.

Voilà pourquoi, selon Hauerwas, la moralité n’est pas seulement fonction de critères rationnels d’appréciation, mais dépend du façonnement du caractère de chacun par sa communauté et les récits qu’elle porte. Ces récits déploient des vertus, des visions du monde et des attitudes fondamentales qui objectivent les valeurs morales qui donnent sa forme à l’existence. Cette objectivité de l’exigence morale, recueillie des récits de la tradition, permet à chacun de reconnaître ce qui est faisable en fonction de ce qu’une situation exige.

La question fondamentale pour envisager la moralité et le façonnement du caractère se pose donc ainsi : À quelle histoire appartient la vie d’un sujet ? À quelle communauté de souvenir, à quelle pratique engagée et à quel dessein ? De ce point de vue, il faut bien reconnaître que des sociétés différentes produisent des projets de vie différents, des visions dissemblables de « la vie bonne », des types de vertus et de caractères divergents. Mais en insistant sur la place centrale du récit et de la vie communautaire pour la constitution et le soutien des libertés éthiques, le paradigme de l’éthique narrative ou de l’éthique du caractère ne réduit pas la religion à une simple hétéronomie qui s’opposerait à l’autonomie discursive de l’argumentation éthique.

C’est précisément parce qu’elle est portée par des récits, que la foi religieuse en appelle à la discursivité, mais cette dernière doit alors renoncer aux illusions libérales de l’universalisme et de la neutralité des éthiques purement procédurales qui dénient l’irréductible enracinement de la rationalité éthique dans la singularité d’une tradition. Qu’elle soit théorique ou pratique, la rationalité doit s’accepter dans sa condition historique.

Mais, inversement, la tradition n’est pas nécessairement l’ennemie de la raison. Loin de toute conception rationaliste et instrumentale de la raison, l’explicitation de l’agir éthique spécifiquement chrétien, ici engagée par Hauerwas, oblige chacun à faire retour sur ses appartenances, seul moyen de les assumer d’une manière authentiquement critique. [5]

Publié en français plus de 20 ans après sa parution aux USA, ce livre ne fera sans doute pas l’unanimité et appellera certainement de nombreux débats, mais il devrait s’imposer comme l’un de ces ouvrages finalement rares qui obligent leurs lecteurs à renouveler les positions qu’ils pensaient acquises.


[1] Édité par John Berkman et Michael Cartwright, Duke University Press, Durham & Londres, 2001.

[2] James GUSTAFSON, Christ and the Moral Life, Chicago : The University of Chicago Press, 1968.

[3] Op. cit ., p. 249.

[4] Stanley HAUERWAS, Truthfulness and Tragedy, Notre Dame : University of Notre Dame Press, 1977, p. 24, 102.

[5] Le travail du théologien américain William SPOHN, Go and Do Likewise, New York : Continuum, 1999, est un bon exemple de la reprise de ce changement de paradigme en contexte catholique. Trois grands axes articulés entre eux sont au fondement de cette nouvelle manière de penser l’éthique : une lecture du récit de Jésus Christ dans les Écritures, une éthique de la vertu et du caractère et une valorisation de l’expérience spirituelle.


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