Dernière mise à jour : 15 octobre 2007

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Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris

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La figure de Thomas dans quelques textes apocryphes

Jean-Daniel Dubois
enseignant à l’École Pratique des Hautes Études et chercheur au CNRS (UMR 8584).

L’apôtre Thomas a inspiré de très nombreux chrétiens dans diverses régions du globe, et jusqu’en Inde encore aujourd’hui ; il est présenté comme l’apôtre qui doute de la réalité des souffrances de Jésus, ainsi que le rapporte le témoignage évangélique du quatrième évangile, en Jean 20, 24-29. Cet épisode célèbre où l’apôtre veut enfoncer ses doigts à la place des clous et sa main dans le côté de Jésus pour vérifier les traces de la souffrance de son maître (Jean 20, 25) se termine par un macarisme de Jésus non moins célèbre : « Bienheureux ceux qui ont cru sans avoir vu. » (Jean 20, 29) L’exégèse néotestamentaire a toujours reconnu que ces versets témoignent d’un débat sur la foi et ses conditions, dans le cadre de l’école johannique. Or, depuis la découverte, en décembre 1945, de l’Évangile apocryphe de Thomas, parmi les textes coptes de la collection de Nag Hammadi, la situation de la recherche a été profondément modifiée. En effet, la collection des 114 paroles, ou logia, de Jésus que comporte l’Évangile de Thomas fait dorénavant partie de tout débat sur les sources littéraires des évangiles canoniques.

Si l’on prend, par exemple, un article récent de François Vouga sur « Mort et résurrection de Jésus dans la source des logia et dans l’Évangile de Thomas », publié en 2006 dans le volume de mélanges offerts à Wolf-Peter Funk par nos collègues Paul-Hubert Poirier et Louis Painchaud , on peut lire ceci :

« La discussion de ces vingt dernières années sur la question du Jésus historique a en effet été déclanchée en grande partie par la découverte des textes de la bibliothèque copte de Nag Hammadi. La prise en compte nécessaire des logia de l’Évangile de Thomas (NHC II, 2), du Dialogue du Sauveur (NHC III, 5) ou de l’Épître apocryphe de Jacques (NHC I, 2) pour la reconstruction historique et l’interprétation théologique de l’enseignement de Jésus a attiré l’attention sur l’ancienneté d’une réception sapientiale représentée par le fonds le plus ancien de la Source Q et de l’évangile de Thomas, qui présentent des parallèles de forme et de contenu. Visiblement, une ou plusieurs collections des paroles de Jésus, le sage, sont à la racine commune des réinterprétations apocalyptiques que l’on rencontre dans les élaborations ultérieures de la Source Q et des développements gnostiques repérables dans les logia tardifs de l’Évangile de Thomas. »

Il n’est pas question de rentrer ici dans un débat sur la valeur historique des paroles attribuées à Jésus dans l’Évangile de Thomas. Il suffit pour l’instant de partir d’un constat simple : la recherche sur l’Évangile de Thomas est inscrite au cœur des débats exégétiques sur les sources des évangiles. En ce qui concerne la péricope johannique sur l’apôtre Thomas, je partage personnellement une bonne partie des vues développées par Gregory J. Riley, Resurrection Reconsidered et maintenant partagées par d’autres comme Elaine Pagels dans son livre sur l’Évangile de Thomas, Beyond Belief. L’élaboration johannique d’un portrait de l’apôtre Thomas comme un disciple qui doute correspond à un débat de l’école johannique avec les partisans d’une figure différente de Thomas, telle qu’elle apparaît dans ce qu’on a appelé la « trajectoire thomasienne », depuis les travaux autrefois célèbres et toujours actuels de Helmut Koester et James Robinson sur les « Trajectoires à travers le Christianisme primitif » dont les éditions américaine et allemande datent de 1971. Il y a donc de fortes chances que le portrait biblique négatif de l’apôtre Thomas soit le résultat d’un débat avec les partisans d’un portrait de Thomas plus positif. Pour bien comprendre l’évangile de Jean en ce passage, il importe de situer le texte évangélique dans son environnement immédiat.

Or, la figure de l’apôtre Thomas est attachée à plusieurs textes apocryphes qui ont circulé dans le christianisme ancien. Par delà l’Évangile de Thomas, de très nombreuses traditions sur Thomas ont été rassemblées dans les Actes apocryphes de Thomas dont le meilleur spécialiste est sans conteste le professeur Paul-Hubert Poirier de l’université Laval, au Québec. Il prépare depuis plusieurs années avec Yves Tissot une édition commentée de ces actes, pour la Series apocryphorum du Corpus christianorum. À côté des Actes Apocryphes de Thomas, il existe aussi dans la collection copte de Nag Hammadi un texte intitulé Thomas l’Athlète. (NHC II, 7) L’Évangile de Thomas a aussi circulé chez les manichéens, car on peut repérer plusieurs traces de l’utilisation de cet apocryphe dans les sources manichéennes. Chez les manichéens, il existe encore des Psaumes de Thomas dans le psautier copte. Et là, c’est encore à Paul-Hubert Poirier que l’on doit l’hypothèse vraisemblable suivante : le Thomas de ces psaumes manichéens n’est ni le Thomas de l’Évangile de Thomas ni le disciple de Mani du même nom ; c’est sans doute une réélaboration manichéenne des traditions thomasiennes sur le jumeau de Jésus ; le titre des psaumes manichéens de Thomas serait alors une évocation du double du prophète Mani ou de son jumeau céleste.

Parmi les autres textes mis sous le patronage de la figure de Thomas, il faut écarter d’emblée un malentendu. On parle parfois d’un évangile apocryphe de l’Enfance de Jésus mis sous le nom de Thomas ou du Pseudo-Thomas. Comme l’a écrit plusieurs fois Sever Voicu, par exemple dans la traduction française des Écrits apocryphes chrétiens de la Pléiade :

« Cette appellation [Évangile de l’Enfance selon Thomas] repose sur une identification fautive avec un Évangile selon Thomas mentionné plusieurs fois par des auteurs ecclésiastiques. Or, le chapitre I, qui attribue l’Histoire de l’enfance de Jésus à un certain « Thomas l’Israélite » provient d’une interpolation tardive, alors que l’Évangile selon Thomas est l’écrit gnostique retrouvé à Nag Hammadi, qui n’a rien à voir avec notre texte. »

Enfin, on connaît aussi une Apocalypse de Thomas en latin et en haut-anglais, mais là encore, comme pour le cas précédent, la trajectoire de la figure thomasienne est difficile à tracer jusqu’à cette apocalypse. Pour achever cette trop brève évocation de textes attribués à la figure de Thomas, on remarquera encore qu’il suffit de feuilleter les traditions sur Thomas rapportées par la Légende dorée au Moyen Âge, avec les voyages de Thomas en Inde ou la légende d’Abgar, pour voir que la figure de Thomas ne se réduit pas à quelques écrits apocryphes ; dans le cadre du culte des saints, Thomas a inspiré de très nombreux croyants.

Pour simplifier la présentation de la figure de Thomas dans quelques textes apocryphes, j’ai choisi trois textes parmi les plus significatifs pour notre propos : l’Évangile de Thomas, les Actes Apocryphes de Thomas, et le texte gnostique copte de Nag Hammadi, Thomas l’Athlète. Il m’importe de souligner combien ces trois textes évoquent des étapes différentes de l’histoire du christianisme des origines.

I. L’Évangile de Thomas

Parmi les textes de la bibliothèque copte de Nag Hammadi, l’Évangile de Thomas est sans doute celui qui est le plus connu du grand public. Si sa découverte remonte au mois de décembre 1945, dans une falaise à l’Ouest du Nil, à côté de la petite ville de Nag Hammadi, il faut attendre plusieurs années jusqu’à ce que la découverte de l’ensemble de la collection d’une cinquantaine de textes soit présentée au grand public. Le hasard de la numérotation des codices retrouvés, les tractations entre antiquaires pour faire acheter la collection par petits lots ont abouti au voyage de l’un des codices aux États-Unis puis en Belgique, et finalement en 1952, ce codex est offert comme cadeau d’anniversaire au spécialiste de la psychologie des profondeurs, Carl-Gustav Jung. La crise de Suez bloque l’accès à la documentation encore quelques années, et c’est finalement en 1959 qu’une édition princeps paraît aux Presses Universitaires de France, avec un texte copte et une traduction française. Des traductions anglaises et allemandes paraissent en même temps, et le monde scientifique s’empare de ce texte qui deviendra pendant un temps la coqueluche des exégètes néotestamentaires étant donné le nombre de nouvelles paroles de Jésus qu’il contient ; plus de la moitié de cet écrit apocryphe atteste de paroles non canoniques, même si certaines étaient déjà transmises dès l’Antiquité par des œuvres patristiques. En quelques années des dizaines de livres inondent les rayons de bibliothèque et les études sous forme d’articles peuvent être comptées en quelques milliers.

Aujourd’hui, on rencontre des positions très diverses sur la datation de l’Évangile de Thomas ; ceux qui craignent une trop grande proximité avec les évangiles canoniques sont prêts à le dater des années 180. À l’inverse, on pourrait croire que ceux qui cherchent à l’identifier à des sources sapientiales d’origine juive, seraient tentés de situer une telle collection de paroles bien avant la naissance de Jésus !

En même temps, la masse des travaux de détail sur la forme du texte copte par rapport aux textes évangéliques permet un regard plus serein. Certains logia sont conservés dans une forme très ancienne que l’on peut situer avant la rédaction des évangiles canoniques, alors que d’autres logia témoignent d’une exploitation de textes évangéliques, et même de plusieurs à la fois. Une position tranchée sur la datation n’est donc plus possible ; on s’accorde pourtant assez facilement sur la constitution d’une ou plusieurs collections de paroles évangéliques, à la base de l’Évangile de Thomas, dans une période précédant la rédaction définitive des évangiles, avant la fin du premier siècle, et la mise en forme rédactionnelle de l’écrit apocryphe pourrait avoir eu lieu peu après, sans doute au cours de la première moitié du deuxième siècle.

Dès la première phrase de l’Évangile de Thomas on est plongé dans une série de questions sur l’identité de Thomas ; le scénario narratif de l’apocryphe met en scène une figure de Jésus ressuscité, « Jésus le Vivant » et l’apôtre Thomas, avec la formulation suivante : « Voici les paroles secrètes que Jésus le Vivant a dites et que Didyme Jude Thomas a écrites. »

Suit alors une collection de 114 paroles attribuées à Jésus souvent introduites par la mention : « Jésus a dit », « Il a dit » « Et il a dit. » Comme cet apocryphe comporte très peu de traits narratifs, – c’est effectivement d’abord une collection de paroles attribuées à Jésus – il est difficile de reconstituer des épisodes où l’on pourrait suivre les activités missionnaires des disciples et reconstituer leur portrait. En revanche, la consécution des trois noms « Didyme Jude Thomas » est un indice qui mérite d’être interprété.

Comme on le reconnaît d’habitude, cette formulation paraît redondante. En grec, Didyme signifie le jumeau comme le nom propre Thomas, en araméen. On aurait donc un évangile de Jude, appelé le jumeau dans un milieu qui parlerait grec et araméen. Évidemment, cette formulation rappelle celle que l’on trouve dans les trois passages johanniques où intervient la figure de Thomas : « Thomas, celui qu’on appelle Didyme, ou le jumeau. » (Jean 11, 16 ; 20, 24 et 21, 2) On explique alors le texte canonique comme le résultat d’une volonté de l’auteur du quatrième évangile de transcrire en grec pour ses lecteurs le sens du nom propre Thomas en araméen. Comme le remarque encore Paul-Hubert Poirier, il n’est pas sûr qu’il s’agisse ici d’une véritable traduction, mais plutôt « d’un de ces exemples d’étymologies dont les anciens étaient très friands. » En effet, il s’agit d’expliquer un mot par l’autre : « Dans le cas de Thomas, dit encore Paul-Hubert Poirier , il se trouve que la forme araméenne ou syriaque de son nom (tâ’mâ’ ou t’oumâ’) est quasi identique à celle du mot utilisé pour le nom du jumeau (tâ’mâ’). »

Il me paraît difficile de statuer ici sur les intentions prêtées à l’auteur johannique. A-t-il voulu, ou non, jouer sur l’étymologie du nom même de Thomas ? Ce que l’on peut affirmer tout au moins, c’est qu’il est au courant de l’étymologie qui circule autour de lui puisqu’il emploie la formulation assez distanciée « (Thomas) celui qu’on appelle Didyme. » Or dans l’Évangile de Thomas cette étymologie a pour but de présenter Thomas comme le jumeau de Jésus, en vue d’en faire un témoin privilégié des paroles secrètes de Jésus le Vivant. Thomas devient alors l’intermédiaire particulier de la révélation des paroles de Jésus, et ce n’est plus du tout comme dans l’évangile de Jean, la figure de l’apôtre qui doute. On verra que cette présentation d’un Thomas jumeau de Jésus est aussi attestée dans les Actes Apocryphes de Thomas et dans le texte gnostique Thomas l’Athlète. Et il n’est pas exclu que cette préoccupation se retrouve dans d’autres textes apocryphes, si je lis par exemple les remarques de Jacques-Noël Pérès dans son annotation sur les variantes de la liste des apôtres, au début de l’Épître des apôtres. (chapitre 2)

Pour en revenir au texte même de l’Évangile de Thomas, on remarquera que cet apocryphe ne mentionne pas la figure du Didyme ailleurs que dans la phrase d’ouverture du texte, éminemment rédactionnelle. Le nom de Thomas est encore mentionné dans le logion 13, mais sans l’apposition « le jumeau » ainsi que dans le titre de l’ouvrage, placé en fin du texte « Évangile selon Thomas », avec une formulation qui rappelle la titulature des évangiles canoniques, peut-être à une période où l’on commence à transmettre plusieurs évangiles dans un ensemble canonique.

Et pourtant le jeu sur l’étymologie du nom de Thomas me semble encore exploitée ailleurs dans l’Évangile de Thomas, dans le logion 2 en l’occurrence ; ce pourrait être là un argument supplémentaire à la position défendue par Paul-Hubert Poirier. Après la phrase d’introduction de l’apocryphe qui fixe le cadre narratif de l’évangile, le premier logion fixe l’horizon du texte : « Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas de la mort. » Le logion suivant, le logion 2, en détermine la méthode : « Jésus a dit : Que celui qui cherche ne cesse pas de chercher jusqu’à ce qu’il trouve, et quand il trouvera, il sera troublé, et ayant été troublé, il sera émerveillé, et il règnera sur le Tout. »

En 1957-1958, H.-C. Puech a donné des cours au Collège de France sur cet évangile, et l’on peut retrouver les résultats de ses recherches dans l’Annuaire . À propos du logion 2, H.-C. Puech a cherché à rendre compte du texte copte de l’Évangile de Thomas, mais aussi des fragments grecs que l’on possède de cet apocryphe, en l’occurrence le Papyrus d’Oxyrrhynche 654, lignes 5-9 pour le logion 2, et les citations patristiques de la même parole chez Clément d’Alexandrie, Stromates II, IX, 45, 5 et V, XIV, 96, 3 ; il existe encore d’autres traces de ce logion, comme dans les Actes Apocryphes de Thomas 136 et dans le texte copte de la Pistis Sophia 100 et 102, et sans doute dans le Commentaire sur Daniel IV, 60, d’Hippolyte. H.-C. Puech a proposé de retrouver dans le logion 2 une structure de la recherche sur les paroles de Jésus décrite en cinq étapes :

  • 1°) Chercher – trouver ;
  • 2°) Trouver – être troublé ;
  • 3°) Être troublé, étonné – être émerveillé ;
  • 4°) Être émerveillé – régner ;
  • 5°) Régner – se reposer.

Même si l’on peut discuter de cette proposition, étant donné les variantes qui existent entre les diverses formes de ce logion, il n’empêche que cette structure fait apparaître un contenu précis à la recherche de la gnose dans ce texte ; comme dans le logion 50, où il est question du signe du Père qui est en l’homme « c’est un mouvement et un repos, » H.-C. Puech décrit le mouvement de la recherche gnostique ainsi :

« Le mouvement correspond, semble-t-il bien, à la recherche elle-même, à son cheminement qui est approche progressive et que marque ou jalonne l’épreuve d’émotions ou de sentiments divers affectant l’âme du « chercheur », la remuant et la secouant, la bouleversant ou l’excitant : trouble, confusion, ou tumulte (thorubos), admiration, émerveillement ou étonnement, stupeur, voire effroi (thambos)… »

Au centre de ce parcours initiatique, H.-C. Puech repère le passage du trouble à l’émerveillement. Dans le texte copte du logion 2, le verbe R-ShPHRE marque cet émerveillement ; ce verbe traduit habituellement le grec thaumazesthai ; le fragment grec d’Oxyrrhynche comporte le verbe proche qui marque l’effroi thambesthai. La forme copte du logion, mais aussi sa forme grecque, laisse entendre que pour l’Évangile de Thomas, le chercheur en quête de gnose doit passer par une étape marquée par un « thauma » ou un « thambos » ; pour être un bon chercheur de gnose, il faut être émerveillé et se mettre dans la peau de l’apôtre Thomas pour recevoir comme lui le contenu des paroles secrètes de Jésus. En conclusion, je n’exclus qu’il y ait aussi dans le logion 2, une allusion à l’étymologie du nom de Thomas, jumeau de Jésus.

Pour prolonger ce parcours de la figure de Thomas dans l’évangile apocryphe, il faut encore évoquer les logia 12 et 13, les rares passages de ce texte où l’on peut apercevoir un semblant de structure narrative. Dans le logion 12, les disciples de Jésus s’inquiètent du jour où Jésus ne sera plus parmi eux ; ils disent à Jésus : « Nous savons que tu nous quitteras ; qui est-ce qui deviendra grand sur nous ? Jésus leur dit : Là où vous serez allés, vous irez vers Jacques le Juste pour qui le ciel et la terre ont été faits. » Dans ce passage la figure de Jacques le Juste, le chef de l’Église de Jérusalem, au milieu du premier siècle, semble faire office de figure de référence pour les lecteurs de l’Évangile de Thomas . Au logion suivant, le logion 13, le débat se poursuit avec trois disciples, non pas Pierre, Jacques et Jean, selon la triade canonique, mais Simon Pierre, Matthieu et Thomas :

« Jésus a dit à ses disciples : Comparez-moi, dites-moi à qui je ressemble. Simon Pierre lui dit : Tu ressembles à un ange juste. Matthieu lui dit : Tu ressembles à un philosophe sage. Thomas lui dit : Maître, ma bouche n’acceptera absolument pas que je dise à qui tu ressembles. Jésus dit : Je ne suis pas ton maître, puisque tu as bu, tu t’es enivré à la source bouillonnante que, moi, j’ai mesurée. Et il le prit, se retira (anachorein) et lui dit trois mots. Or quand Thomas fut revenu vers ses compagnons, ils lui demandèrent : Que t’a dit Jésus ? Thomas leur dit : Si je vous dis l’une des paroles qu’il m’a dites, vous prendrez des pierres et vous les lancerez contre moi, et un feu sortira des pierres et vous brûlera. »

Il est inutile de dire qu’aujourd’hui encore, on ne sait toujours pas ce que représentent ces trois mots ou paroles de Jésus. En revanche, la mise en scène des trois disciples, à côté du chef de l’Église de Jérusalem, laisse entendre que l’Évangile de Thomas construit une trajectoire apostolique de référence qui part de Jérusalem avec Jacques, pour aller vers le Nord de la Galilée ou la région d’Antioche, avec Matthieu, la ville d’Antioche avec Pierre, et la Syrie de la région d’Édesse avec la figure de Thomas. Cette trajectoire symbolique ancre bien l’Évangile de Thomas du côté des origines du christianisme syriaque. De plus, comme on connaît au moins trois sortes de fragments de codices grecs (de la fin du IIe s. à la fin du IIIe s.) qui transmettent des paroles de Jésus dans les papyrus d’Oxyrrhynche on peut parler d’une transmission de l’Évangile de Thomas en Égypte avant la traduction en copte conservée dans la collection des textes de Nag Hammadi.

Pourquoi rappeler ces éléments d’une géographie ecclésiastique ? Il me semble que l’Évangile de Thomas atteste d’une forme très originale de christianisme. La valorisation positive de Thomas sur le reste des disciples, y compris l’apôtre Pierre, tranche avec le portrait johannique du disciple qui doute. Or la représentation d’un apôtre jumeau de Jésus permet de montrer une forme de christianisme de type sapiential où la relation de maître à disciple doit être dépassée au profit d’une relation de type mystique, presque fusionnelle entre Jésus et Thomas, qui convient à des prédicateurs itinérants solitaires.

Stephen Patterson s’est préoccupé dans plusieurs de ses travaux de définir le type de vie chrétienne qu’implique la spiritualité de l’Évangile de Thomas . Je pense en particulier à son ouvrage de 1993, The Gospel of Thomas and Jesus qui interprète correctement, à notre avis, les divers passages où il est fait mention des solitaires ou des monachoi, le terme qui sera employé plus tard en Égypte pour désigner les habitants des monastères du Wadi Natrun. Avec Thomas, on est dans une étape de l’histoire du christianisme qui ne connaît pas encore le monachisme, mais des formes de vie d’ascèse itinérante, en Syrie et peut-être en Égypte avant le monachisme égyptien du IVe siècle. La figure d’un Thomas jumeau de Jésus convient à ce type de spiritualité.

II. Les Actes Apocryphes de Thomas

Quand on passe de l’Évangile de Thomas aux Actes Apocryphes du même apôtre, on reste dans la même région géographique, la Syrie de la région d’Édesse, mais à une autre période, plus tardive, et surtout on change complètement de genre littéraire. Les Actes Apocryphes de Thomas, conservés en grec et en syriaque, rassemblent comme les autres actes apocryphes d’apôtres des traditions sur la vie missionnaire d’une figure apostolique et aussi son martyre. Dans le cas de Thomas, on est conduit à la suivre jusqu’en Inde, par une série d’épisodes narratifs, parfois disparates, entrecoupés de discours, d’hymnes, d’invocations, de fragments liturgiques.

Au début du texte, Thomas est vendu à un marchand au service du roi Goudnaphar qui veut lui faire construire un palais dans le ciel (chap. 1-29). Suit alors une série de miracles et d’exhortations aux foules qui démontrent la capacité de persuasion de la puissance de l’apôtre. Thomas va ressusciter un homme tué par un serpent jaloux (30-38), ou exorcise une femme démoniaque (42-50) mais il refuse de ressusciter un ânon (39-41). Il ressuscite une femme tuée par son amant (51-61) et guérit la femme et la fille d’un général (62-81). Toute la deuxième partie du texte rapporte plusieurs épisodes qui vont conduire à deux emprisonnements de Thomas par le roi Mazdaï et finalement au martyre de l’apôtre. Cela ne l’empêchera pas de sortir miraculeusement de prison pour conférer le baptême et arriver à pousser certains membres de l’entourage du roi à se convertir au christianisme.

La variété des genres littéraires utilisés fait état d’un type de christianisme dont les préoccupations sont bien différentes de celle de l’Évangile de Thomas. Comme les récits édifiants sont entrecoupés de morceaux de prières ou d’hymnes, on peut être frappé par la qualité littéraire de certains passages : l’hymne des noces (6-7), la prière de Thomas avant la nuit de noces du roi (10), ou avant l’exorcisme de la femme démoniaque (47-48), une louange à Jésus (80), une liste de béatitudes (94), le fameux hymne de la perle (108-113) auquel Paul-Hubert Poirier a consacré son doctorat , sans compter diverses pièces liturgiques qui ont dû faire partie des liturgies syriaques de l’initiation chrétienne. On sent tout au long des récits épiques sur les succès missionnaires de l’apôtre que le christianisme de cette collection de traditions apocryphes est organisé avec une série de cérémonies cultuelles où il faut un minimum de célébrants.

Si l’on revient à la figure de l’apôtre Thomas dans ce texte, on remarquera, comme avec l’Évangile de Thomas que la figure d’un disciple Thomas qui doute n’est pas celle qui est retenue. Au contraire, la figure de Thomas jumeau du Christ est bien présente et même exploitée littérairement. Dans les Actes grecs, la mention du jumeau est explicite en 31, 2 alors que dans le syriaque l’expression « l’abîme (t’ôm) du Christ » joue aussi sur la proximité du nom de Thomas (comme en 39, 2) à moins qu’il ne faille voir dans le syriaque la volonté d’écarter les malentendus sur le sens du terme « jumeau » du Christ.

Au début du texte, Jésus ressuscité apparaît à Thomas dans une vision (chap. 1). Dans le récit des noces du roi (chap. 11), le Seigneur apparaît dans la chambre nuptiale sous les traits de Thomas et comme son frère jumeau pour exhorter le couple à vivre de manière chaste une vie d’ascèse, loin des liens du mariage, loin des « souffrances cachées et manifestes, et du grand souci des enfants. » (12,1) On retient d’habitude que les Actes Apocryphes de Thomas prônent une vie d’ascèse stricte, avec rejet du mariage, de la viande et des boissons enivrantes. À ce titre, il n’est pas étonnant que la figure de Thomas ait été prisée par les manichéens, ultérieurement.

Progressivement la figure du Seigneur disparaît après l’apparition du chapitre 29, et avant la résurrection de l’homme tué par un serpent. Plus tard quand il est question du Seigneur, il n’apparaît que dans des récits rapportés, et de manière vague « J’ai vu cet homme comme j’étais avec toi. » (34, 1, d’après le grec) Au chapitre 39, Thomas donne la parole à un ânon qui va s’exprimer ainsi sur l’apôtre devant la foule :

« Abîme du Christ et apôtre du Très-Haut, participant de la parole cachée du vivificateur, toi qui as reçu les mystères cachés du Fils de Dieu, homme libre qui es devenu esclave pour en amener beaucoup à la liberté par ton obéissance, fils d’une famille opulente, qui vécus dans la privation, afin de priver l’ennemi d’une multitude par la puissance de ton Seigneur et de devenir cause de vie pour le pays des Indiens, toi qui es venu contre ton gré vers les hommes qui erraient loin de Dieu, voici qu’en te voyant et par tes paroles divines, ils se tournent vers la vie ! Grimpe, monte sur moi et repose-toi jusqu’à ce que tu entres dans la ville. »

L’ânon semble bien distinguer Thomas de la figure du Seigneur mais lui attribue en même temps des traits caractéristiques de la figure du Sauveur, et l’exhortation finale à grimper sur l’ânon pour entrer dans la ville rappelle inévitablement l’entrée de Jésus à Jérusalem.

Le Christ est évoqué dans des morceaux liturgiques, mais pas dans le cadre de la narration sur Thomas. Vers la fin du texte, la proximité de la figure de Thomas avec Jésus ressuscité est encore plus vive puisque dans les épisodes autour de l’emprisonnement de Thomas, les femmes converties par Thomas confondent Thomas avec le Seigneur, au point que Thomas est obligé de préciser qu’il n’est pas le Seigneur ; s’adressant à Tertia, Magdonia et Narqia, il leur dit au chap. 160 : « Écoutez, mes filles, je ne suis pas Jésus, mais je suis le serviteur de Jésus ; je ne suis pas le Christ, mais je suis celui qui sert devant lui ; je ne suis pas le Fils de Dieu, mais je prie et je supplie d’être rendu digne de Dieu. »

En récapitulant ces divers éléments, on peut dire que les Actes Apocryphes de Thomas construisent une identification progressive de Thomas avec le Seigneur, en tant que jumeau du Christ. Même s’il faut distinguer Thomas du Christ à la fin du texte, Thomas sert la mission de l’église chrétienne en Inde à la place du Christ, et la fin de sa vie comme martyr est à interpréter à partir des récits évangéliques de la Passion.

Que dire de la date du texte dont nous n’avons point parlé jusqu’à présent ? Les actes se terminent par un miracle posthume de l’apôtre et le vol de ses ossements pour les transférer « en Occident », c’est-à-dire à l’Ouest de la Syrie, et donc à Édesse. On pourrait croire que cette mention finale date le texte de la période du culte des reliques et des préoccupations d’Édesse autour de la vénération du sanctuaire de l’apôtre Thomas. Cet épilogue des actes pourrait dater de la fin du quatrième siècle ou au-delà. Mais l’essentiel des traditions rassemblées par ces actes sont habituellement datées du IIIe siècle. La question de la date des actes n’est pas anodine ; autant on perçoit clairement que les actes apocryphes sont bien différents des préoccupations de l’Évangile de Thomas, autant les actes apocryphes méritent d’être confrontés à un autre texte encore, le texte gnostique de Thomas l’Athlète.

III. Thomas l’Athlète

Ce texte est tiré de la collection copte de Nag Hammadi qui occupe les dernières pages du codex II (p. 138, 1 - 145, 23). Son titre, devenu commun maintenant parmi les spécialistes des textes gnostiques, provient de la formulation des dernières lignes du texte ; et comme dans le cas de l’Évangile de Thomas dans le même codex, le titre de l’ouvrage se trouve à la fin du texte :« Livre de Thomas. L’athlète écrit aux parfaits. » Ce titre est séparé par une ligne d’un colophon final du scribe qui a recopié le texte : « Souvenez-vous de moi, mes frères, dans vos prières. Paix aux saints et aux pneumatiques ! »

D’emblée on se trouve dans un contexte encore différent. Le scribe qui recopie le texte s’exprime à la manière d’un moine du désert d’Égypte, en qualifiant les lecteurs du livre de « frères », de « saints », et de « pneumatiques. » Le titre du traité laisse entendre qu’il s’adresse « aux parfaits, » les gnostiques. Le qualificatif d’“athlète” peut renvoyer à l’usage paulinien de la terminologie agonistique des jeux du stade (le bon combat de la foi), mais il pourrait tout aussi bien évoquer les exercices d’ascèse des moines d’Égypte ou des gnostiques. Ce qualificatif oriente l’interprétation de la figure de Thomas, et la colore d’un trait qu’il faut comparer au reste du texte.

Le titre paraît aussi curieux car l’ouverture du texte présente un scénario narratif encore différent : « Paroles secrètes que le Sauveur a dites à Judas Thomas, et que moi-même, Matthias, j’ai écrites. » Thomas est le récipiendaire du contenu des paroles secrètes de Jésus, comme dans l’Évangile de Thomas, mais le Thomas évoqué ici n’est pas d’abord caractérisé comme jumeau, mais comme Judas (ou Jude) Thomas, ce double-nom caractéristique du Thomas des Actes Apocryphes de Thomas.

Quant à Matthias, littéralement Mathaias, il apparaît ailleurs dans les textes de Nag Hammadi en rapport avec la transmission des paroles du Sauveur, comme dans le Dialogue du Sauveur (p. 135 et 143) ; dans l’Elenchos attribué à Hippolyte, il intervient comme intermédiaire de la transmission des paroles secrètes transmises aux gnostiques basilidiens. (VII, 20, 1) Ici, il intervient comme scribe chargé de la mise en forme des paroles secrètes. On aurait pu donc s’attendre à ce que le texte soit intitulé « Livre de Matthias. »

L’un des premiers commentateurs du texte, John Turner, a conclu que cette divergence entre l’ouverture du texte et le titre en fin de texte gardait la trace de deux étapes rédactionnelles différentes. Dès 1972, J. Turner proposait de repérer dans la composition littéraire du texte deux blocs distincts, une première partie, un dialogue de Jésus avec Thomas qui pourrait bien porter le titre de l’ouvrage : « Livre de Thomas » (p. 138-142), et une deuxième partie (p. 142, 21 – 145, 19) où n’intervient plus Thomas et qui correspondrait aux paroles écrites par Matthias.

Cette thèse rédactionnelle a été largement débattue, et souvent acceptée il y a quelques dizaines d’années. Mais aujourd’hui elle n’emporte pas l’assentiment général, surtout depuis que le commentaire du texte par Raymond Kuntzmann , dans la collection québécoise, a montré qu’on peut rendre compte d’une structure rédactionnelle cohérente, sans faire l’hypothèse d’un partage du texte en deux.

La position de John Turner comportait en outre une hypothèse historique particulière : la partie du livre que J. Turner attribue à l’apôtre Thomas serait à comprendre dans le cadre de la trajectoire thomasienne, entre les deux pôles marqués par l’Évangile de Thomas et les Actes Apocryphes de Thomas. J. Turner propose plusieurs arguments pour justifier de sa position ; retenons seulement qu’en termes de genre littéraire, la collection des paroles de Jésus contenue dans l’Évangile de Thomas ressemble plus au dialogue de Jésus avec Thomas que les récits romancés sur Thomas des Actes Apocryphes de Thomas.

Dans son anthologie des textes gnostiques, The Gnostic Scriptures , B. Layton choisit de regrouper dans un même chapitre ce qui relève de la trajectoire thomasienne en incluant l’ « Hymne de la perle » repris des Actes de Thomas, l’Évangile de Thomas et le livre de Thomas l’Athlète. Cette trajectoire serait construite, selon lui, essentiellement sur la figure gémellaire de Thomas, mais rien n’est vraiment précisé des relations chronologiques entre ces différents textes.

C’est là qu’il faut faire appel encore une fois aux travaux de Paul-Hubert Poirier, deux articles qui traitent des relations entre ces trois textes : « Évangile de Thomas, Actes de Thomas, Livre de Thomas, Une tradition et ses transformations » , et « The Writings ascribed to Thomas and the Thomas Tradition. » Revenant sur les attestations variées du nom de Thomas dans les diverses traditions de ces trois textes, il propose, selon moi de manière définitive, de considérer l’imagerie gémellaire comme constitutive de la tradition thomasienne, et surtout de permettre un regard sur ces trois textes sans vouloir les fixer sur une trajectoire chronologique linéaire qui impliquerait un enchaînement d’un texte sur l’autre.

Selon Paul-Hubert Poirier, même si l’Évangile de Thomas doit être considéré comme antérieur aux deux autres textes – tout le mode le reconnaît aujourd’hui – chacun des deux autres textes pourrait être considéré comme des développements différents de thématiques thomasiennes. Paul-Hubert Poirier reconnaît que le Livre de Thomas l’Athlète s’appuie sur l’Évangile de Thomas, mais aussi sur la tradition thomasienne des Actes de Thomas quand les premières phrases de Jésus à Thomas s’adressent à lui comme à « son frère » (138, 4 ) : « Puisqu’on dit que tu es mon jumeau et mon véritable compagnon » (138, 7-8), « Puisqu’on te nomme mon frère. » (138, 10)

En même temps, les liens repérés de Thomas l’Athlète avec l’Évangile de Thomas ne semblent pas aussi forts qu’on l’a dit jusqu’à présent. Les trois textes se fondent sur une tradition thomasienne, mais l’appartenance du livre de Thomas l’Athlète à cette tradition n’est que secondaire.

Qu’en tirer pour la figure de Thomas ? Il faut retenir qu’à part le début du texte qui cherche à justifier le contenu de la révélation du Sauveur dans une tradition de transmission des paroles secrètes de Jésus à Thomas, il est très difficile de tracer les contours de la figure de Thomas dans ce texte. La figure du jumeau sert à conforter la position particulière de Thomas comme disciple intime du Sauveur. En revanche, le qualificatif d’“athlète” employé dans le titre oriente l’ensemble du propos du texte dans le sens des perspectives gnostiques d’une ascèse spirituelle combattant les passions de l’âme.

Si on lit le commentaire de Raymond Kuntzmann, on peut discuter de la caractéristique proprement gnostique de ce texte. R. Kuntzmann identifie les préoccupations principales de l’ouvrage à un contexte pré-monastique en discussion avec des représentants d’une ascèse stricte. Sans entrer ici dans un débat terminologique sur le terme de « gnostique, » je retiendrai trois passages pour illustrer la perspective propre de Thomas l’Athlète ; on est loin d’une collection de paroles énigmatiques de Jésus ou des récits romancés des succès missionnaires de Thomas. En revanche, on est plongé dans le cadre d’une littérature sapientiale où des paroles secrètes de Jésus inspirent une spiritualité qui se bat avec la bestialité du corps humain.

– À la page 140, 11 ss. le Seigneur propose la voie de la recherche de la vraie sagesse ; il exhorte à la perfection sur le mode des sentences proverbiales bibliques sur le sage et l’insensé :

« Si vous voulez devenir parfaits, vous garderez cela, autrement, votre nom est « Sans instruction », puisqu’il n’est pas possible qu’un homme sensé habite avec un insensé, en effet le sensé est parfait en toute sagesse ; pour l’insensé, quant à lui, ce qui est bon (et) ce qui est mauvais (sont) chose égale (et) identique pour lui, car le sage se nourrira de la vérité et deviendra comme un arbre planté près du torrent ; ainsi donc, certains qui ont des ailes, c’est vers les choses manifestées qui sont éloignées de la vérité qu’ils se ruent ; en effet, celui qui les guide, - à savoir le feu -, leur donnera une illusion de vérité (et) les illuminera d’une beauté périssable, et les emprisonnera dans des ténèbres douces… »

– Cet enseignement de sagesse abonde en bénédictions et malédictions ; dès la page 143, 9, le Seigneur entame une série d’une douzaine de malédictions qui balisent ainsi le chemin vers la sagesse :

« Malheur à vous les sans-dieu qui n’avez pas d’espérance, qui êtes fondés sur ce qui ne sera pas ! Malheur à vous qui mettez l’espérance dans la prison charnelle périssable : jusques à quand resterez-vous dans l’oubli, et l’impérissable, penserez-vous qu’il ne périra pas ? C’est sur le monde que votre espérance se fonde, et votre dieu, c’est cette vie, puisque vous faites périr vos âmes ! Malheur à vous par le feu qui brûle en vous, car il est insatiable ! Malheur à vous par la roue qui tourne en vos pensées ! Malheur à vous par le brasier qui est en vous, car il dévorera vos chairs publiquement et vous déchirera vos âmes secrètement »

– Le terme du parcours vers la sagesse laisse entrevoir des bénédictions et le repos final (145, 1ss.) :

« Bienheureux vous qui prévoyez les obstacles et qui fuyez ce qui est étranger ! Bienheureux vous qu’on insulte et qu’on n’estime pas à cause de l’amour que votre Seigneur vous porte ! Bienheureux vous qui pleurez et qui êtes opprimés par ceux qui n’ont pas d’espérance, parce que vous serez déliés de tous liens ! Veillez et priez pour que vous ne demeureriez pas dans la chair, mais que vous sortiez des liens de l’amertume de la vie, et, en priant, vous trouverez du repos, parce que vous avez rejeté la peine et l’insulte, car, quand vous sortirez des peines et de la souffrance du corps, vous trouverez du repos de la part du Bon, et vous régnerez avec le Roi, vous unis à lui, lui uni à vous, dès maintenant et à jamais. »

En comparant entre eux les trois textes que nous avons choisis pour illustrer la figure de Thomas, on voit que Thomas l’Athlète n’implique pas la mise en place d’un christianisme institutionnel analogue à celui des Actes de Thomas. Dans Thomas l’Athlète on perçoit les difficultés d’un enseignement sapiential, fondé sur des paroles de Jésus, qui s’adresse d’abord à des personnes voulant vivre une spiritualité solitaire, ayant visiblement du mal à vivre heureux dans leur corps et dans le monde. Ce genre d’enseignement sera repris plus tard dans les milieux monastiques d’Égypte. Sans faire de la collection de Nag Hammadi une collection de textes issue du monachisme égyptien du IVe siècle, le texte de Thomas l’Athlète est facilement situable en Égypte et dans un milieu où l’ascèse est régulièrement pratiquée, et où ses excès sont parfois critiqués.

Si l’on repense maintenant à la péricope biblique johannique où Thomas fait figure de disciple indiscipliné, celui qui doute des souffrances du Seigneur, on voit que la figure du Thomas en prise au doute n’est pas au cœur des préoccupations des trois textes apocryphes évoqués. En revanche, la figure d’un Thomas jumeau de Jésus peut être une caractéristique propre à ces trois textes, même s’il faut établir des nuances entre eux ; il faut prendre cette figure sur le mode d’une relation spirituelle avec un maître, une relation de foi intime avec Jésus, où la méditation des paroles de Jésus sert de base à un enseignement sapiential précis.

La découverte de l’Évangile de Thomas a pu faire naître de nombreux travaux d’exégètes. L’existence de cet évangile apocryphe en copte pose bien au-delà des travaux d’exégèse néotestamentaire des questions diverses à tout historien des premiers siècles du christianisme. La forme copte de certaines paroles attribuées à Jésus mérite aujourd’hui un regard plus précis encore par rapport à l’histoire de la transmission du texte biblique, et l’on pressent de plus en plus que cette forme du texte copte recèle aussi des traces de la vie de ces paroles, à une étape postérieure à celle des fragments grecs conservés. L’Évangile de Thomas est, certes, un texte très ancien, mais il ne faut pas l’isoler des traditions spirituelles qui existent en Égypte quand on réfléchit et vit des traditions chrétiennes tirées des textes canoniques.

Encore maintenant, on découvre des textes nouveaux qu’il faut rajouter aux besognes des historiens. Pensez à l’Évangile de Judas qui refait surface depuis plus d’un an alors qu’il avait disparu depuis l’Antiquité. Dans le volume de mélanges W.P. Funk, Gesa Schenke publie de nouvelles pages d’un fragment copte de la péricope johannique sur Thomas qui doute. Et ces fragments bibliques comportent ici et là quelques variantes originales. Avec les trois textes apocryphes évoqués, on n’aperçoit pas que des variantes du texte biblique. Il s’agit de pans entiers de la vie du christianisme antique en Syrie et en Égypte qui méritent d’être redécouverts aujourd’hui. Dans les trois cas, on ne manquera pas de souligner qu’il s’agit aussi des trois faces différentes d’un christianisme antique qui n’en finit pas d’interpréter des paroles de Jésus.



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