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Dernière mise à jour : janvier 2008 |
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La Réforme protestante7 (2008 / 1) : 10 - 23.
LE SALUT PAR LA PRÉDICATION« Sans prédication, pas de Réformation » : c’est dans ces termes que récemment une historienne américaine, Susan Karant-Nunn, a voulu corriger un peu le lieu commun historiographique « sans livre, pas de Réformation. » [1] Par cette formule, elle indique à la fois le rôle de la prédication dans la diffusion de la Réforme protestante du XVIe siècle, et la place de la prédication dans le nouveau modèle théologique construit par Luther et autour de Luther. C’est cette double perspective, féconde pour l’interprétation du changement religieux de la Réforme protestante, que je me propose de développer : – la place de la prédication dans le modèle théologique de Luther, – puis les formes de la prédication « évangélique » dans les sociétés des années 1520-1530. – Préalablement, je rappellerai la place et les formes de la prédication à la fin du Moyen Age, jusqu’au début de l’époque moderne. [2] 1. La prédication à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderneDepuis une vingtaine d’années, nombre d’historiens [3] ont montré la vitalité de la prédication à l’époque médiévale, et mis en évidence un tournant au XIIIe siècle, dans le contexte de l’expansion urbaine, de la naissance de l’université et des ordres mendiants. On peut retenir la définition qu’Alain de Lille (1128-1203), à la fin du XIIe siècle, a donnée de la prédication dans son manuel pour prédicateurs : « enseignement officiel et public des mœurs et de la foi appuyé sur la raison et les autorités. » Enseignement des mœurs : « ce qu’on doit faire et ce qu’on doit fuir » (les 10 commandements, les œuvres, et les péchés). Enseignement de la foi : « ce qu’on doit croire » (le Credo). Raison (propriétés des choses et des mots, causes des faits) et autorités (citations scripturaires, patristiques ou autres) : il s’agit de la méthode d’argumentation, analogue à la « disputatio » scolastique en usage dans les universités. Le modèle enseigné dans les « artes praedicandi » est le sermon à thème, accroché à une péricope de l’Écriture, interprétée selon quatre sens, avec un primat donné au sens allégorique et au sens moral. Sur fond de lutte contre l’hérésie, cathare et vaudoise, pour aider les évêques dans leur tâche traditionnelle de prédication, le IVe concile de Latran (1215) demande que soient désignés dans chaque diocèse « des hommes capables, puissants en œuvres et en paroles, pour remplir sainement le ministère de la sainte prédication. » L’année suivante, l’évêque d’Angers publie un recueil de statuts (« Synodal de l’Ouest ») comportant un programme d’enseignement adressé aux prêtres : « instruire diligemment les gens, majeurs ou mineurs, dans la croyance en la Trinité et en l’Incarnation, dans les sept sacrements et dans les sept œuvres de miséricorde qui s’opposent aux sept péchés capitaux. » S’inspirant de cet ouvrage, tous les statuts synodaux du XIIIe siècle contiennent d’analogues canons sur la prédication. Depuis la seconde moitié du XIIIe siècle, dominicains et franciscains, augustins et carmes, – sans compter, comme à Paris, nombre de maîtres universitaires ou de chanoines – deviennent les spécialistes de la prédication au peuple, en langue vulgaire. Il s’agit de prédications hors du cadre de la messe, pour des temps et des occasions spéciales : carême, jours de fête solennelle, jours d’indulgences, funérailles. Pour éviter de faire concurrence au clergé paroissial, les mendiants prêchent en dehors des heures déjà retenues par les prélats du lieu à cet effet, soit dans leurs églises soit dans des halles, des places publiques, ou des cimetières. Pour prêcher dans des églises paroissiales, il faut l’invitation ou la permission du curé. Les sermons au peuple n’ignorent pas la lectio (lecture commentée de l’Écriture) enseignée dans les studia des couvents mendiants ou les universités, mais l’Écriture occupe la portion congrue, à côté des nombreux exempla (récits édifiants soulignés par des miracles) tirés des vies de saints. L’évocation des fins dernières (la mort, le jugement, l’Enfer et le Paradis) et la morale pratique occupent la première place. En donnant l’horreur du péché, en évoquant les supplices de l’enfer et les peines du Purgatoire, il s’agit toujours d’émouvoir, de pousser à la « conversion », à la pénitence, et très directement au sacrement de pénitence. En effet, prédication et confession auriculaire (au curé ou au religieux mendiant) sont étroitement liées, surtout en temps de carême. Au XVe siècle, la prédication au peuple prend aussi la forme du prône du curé (en dehors de la messe) : les manuels de curé recommandent à ceux-ci de prêcher sur le Credo et les sacrements, les commandements et les péchés, la pénitence et les œuvres de rachat. Mais en dépit des exhortations de prélats réformateurs (Jean Gerson), et des manuels destinés à les aider, les curés dans l’ensemble prêchent très peu. C’est l’époque où Jean Gerson (1363-1429), chancelier de l’université de Paris, engage les étudiants et maîtres en théologie à s’investir dans la prédication au peuple, en la nourrissant de la lectio, des commentaires bibliques à usage savant. Voir à la même époque, Jean Hus (1369-1415), maître de l’université de Prague, prédicateur attirant les foules à la chapelle de Bethléem (1402-1412) et formateur d’étudiants-prédicateurs. La même exigence d’une prédication pastorale a conduit des villes et des princes, au moins dans l’espace germanique, à financer des chaires de prédicateurs attachées à l’église de la ville. Ces villes et ces princes recrutent des prédicateurs (séculiers) réputés, gradués de l’université. Ainsi Geiler de Kaysersberg, ancien professeur de théologie à Fribourg-en- Brisgau, prédicateur à la cathédrale de Strasbourg, de 1478 jusqu’à sa mort en 1510 ; la mission qui lui avait été confiée : prêcher tous les dimanches et fêtes et tous les jours en carême, pour « extirper les vices, auxquels la nature humaine, à partir de l’adolescence, est encline, réformer le mieux possible les mœurs des hommes coupables. » [4] C’est dans certains de ces milieux d’universitaires prédicateurs du dimanche qu’au tout début du XVIe siècle le programme « humaniste » de « retour aux sources » a trouvé un écho favorable. On assiste alors à un nouveau tournant dans l’histoire de la prédication. Érasme (1468-1536) et Lefèvre d’Étaples (1455-1536) prônent en effet le retour à l’Écriture source, le Nouveau Testament surtout, lu dans sa langue originale – le grec – débarrassée des couches de gloses traditionnelles. Retour à l’Évangile pur, c’est-à-dire aux quatre Évangiles, surtout Matthieu et Jean, aux épîtres de Paul, et aussi aux Psaumes. Ce mouvement va de pair avec le développement de la « dévotion moderne », spiritualité de l’intériorité, de l’Esprit, de l’imitation de Jésus Christ, de la rencontre du Christ dans l’Évangile. Comme dit Érasme dans une des préfaces à son édition du Nouveau Testament grec, « Christ en personne », c’est « dans l’Écriture que maintenant encore pour nous il vit, il respire, il parle. » [5] Retour aussi à la rhétorique classique, à l’unification du sens, à la simplicité, en opposition aux méthodes sophistiquées de la scolastique. Dans les cercles humanistes, la prédication tend alors à devenir une exposition de l’Écriture en langue vulgaire sur les péricopes des Épîtres et Évangiles du jour (parfois même en lectio continua). [6] C’est le programme que Guillaume Briçonnet, évêque de Meaux, confie à Lefèvre d’Étaples et à une équipe de prédicateurs, entre 1520 et 1524. Pour aider ces prédicateurs et les curés du diocèse, Lefèvre traduit le Nouveau Testament en français (1523) et un recueil de courtes homélies modèles, les Épîtres et Évangiles pour les 52 dimanches de l’année (1525), où l’interprétation des textes, au lieu de se déployer selon plusieurs sens, unifie le sens, à la fois simple et « spirituel », fortement christocentrique, sans référence ni aux autorités ni aux dévotions traditionnelles . [7] 2. La prédication dans le nouveau modèle théologique de LutherMoine augustin et docteur en théologie Luther fait partie de ces gradués de l’université attachés à la prédication au peuple. De 1514 jusqu’à sa mort, il a prêché régulièrement à l’église paroissiale de Wittenberg (cette charge lui avait été confiée en 1514 par la municipalité). Ses premiers sermons imprimés datent de 1518-1520 : ce sont des sermons à thème : sur l’indulgence et la grâce (premier best-seller de Luther, après les 95 thèses contre les indulgences), sur l’état conjugal, sur la préparation à la mort, sur les sacrements, sur l’usure, sur les dix commandements, le Credo et le Notre Père, sur les bonnes œuvres, sur le Nouveau Testament et la messe. On retrouve certaines formes du sermon scolastique, mais aussi le souci humaniste de l’unification du sens, la concentration christologique, et plus encore une théologie de l’expérience, l’expérience de la terreur (péché, mort, jugement) et de la foi-confiance, l’homme radicalement pécheur et l’homme consolé, assuré du salut en Christ. Dans ses « grands écrits réformateurs » de l’année 1520, Luther n’a pas développé une doctrine de la prédication en tant que telle. Cependant le déplacement opéré par ces textes dans la théologie du salut (« sola fide ») et dans le modèle d’autorité (« sola scriptura ») tend à conférer à la prédication une place décisive, sans commune mesure avec la place qu’elle pouvait avoir antérieurement. Si, comme le dit Luther, lecteur de l’Épître de Paul aux Romains, seule la foi (comme confiance) sauve ( Rom. 1, 17) et si la foi « naît de ce qu’on entend », du message annoncé (« fides ex auditu » : Rom. 10, 17), alors la prédication joue un rôle clef dans le dispositif du salut. C’est ce qu’on peut lire, entre autres, dans un texte de Luther qui est une préface à un recueil de prédications modèles (Adventpostille), qu’il a publié en 1522 : « une petite instruction sur ce qu’on doit chercher dans les Évangiles et ce qu’on doit en attendre. » [8] Luther explique d’abord comment il convient de comprendre « Évangile. » C’est l’histoire du Christ, telle que relatée dans les quatre Évangiles et dans les Épîtres de Paul, et résumée ainsi dans l’Épître aux Romains (1, 1-4) : « Christ, Fils de Dieu, fait homme pour nous, mort et ressuscité, établi Seigneur au-dessus de tout. » Plus loin, Luther étend cette compréhension de l’Évangile à toute l’Écriture : « dans les écrits des prophètes et de Moïse, contenus dans l’Ancien Testament », « nous devons lire comment Christ, enveloppé de langes, est couché dans la crèche » et « déjà présent ». « L’Écriture tout entière se rapporte à lui ». C’est pourquoi, comme les juifs de Bérée du livre des Actes (17, 11), il faut « l’étudier et la sonder jour et nuit. » L’Évangile n’est pas un « manuel d’enseignement ou un code de lois », mais l’acte de « recevoir et de reconnaître Christ comme un don », « un cadeau qui t’appartient. » « Saisir le Christ », ce don pour toi, c’est cela croire et en même temps être sauvé : « ta foi te délivre du péché, de la mort et de l’enfer. » « C’est le feu ardent de l’amour de Dieu pour nous ; par là le cœur et la conscience deviennent joyeux et satisfaits ; cela s’appelle prêcher la foi chrétienne. C’est pourquoi une telle prédication s’appelle « Évangile », c’est-à-dire « un bon message, joyeux et consolant. » Ou encore, plus loin : « Prêcher l’Évangile, ce n’est pas autre chose que cela : Christ vient à nous ou nous amène à lui. » Il s’agit d’une dynamique. L’Évangile qui nous (ou plutôt : « te ») communique Christ comme promesse et don pour nous (pour toi), devient alors un « livre de bons enseignements », l’enseignement de l’amour du prochain (mieux qu’un commandement : un exemple et une invitation, une Béatitude). La prédication n’est rien d’autre que l’ouverture de l’Évangile, à la suite des prophètes et des apôtres. Luther cite 1 Pi 1, 10-12 et explique : saint Pierre veut dire « Nous prêchons et vous ouvrons l’Écriture grâce à l’Esprit saint, afin que vous puissiez vous-mêmes lire et voir ce qui y est contenu. » Pour Luther, cette chaîne de prédicateurs n’affaiblit pas la clarté du message. Le message, l’Évangile porté par les Écritures, brille pur et clair, par l’action de l’Esprit dans le prédicateur et dans l’auditeur. L’Évangile devient « voix vivante. » L’ouverture de l’Évangile (Parole de Dieu) au peuple : Dans les années 1520-1525, Luther traducteur de la Bible, prédicateur par la parole et l’écrit, avec la fièvre et les bouleversements que provoquent ces écrits dans toute l’Allemagne, est convaincu que cette ouverture – « apocalypse » – signifie un temps d’imminence eschatologique, temps de crise, de combats et de persécution. Bien d’autres, parmi les traducteurs de la Bible et les prédicateurs « évangéliques » ont partagé cette conviction. [9] Cette nouvelle compréhension de la prédication, de la foi et de l’Évangile ou Parole de Dieu, conduit Luther à redéfinir l’Église autour de la Parole reçue par la foi : « l’assemblée de tous les croyants auprès desquels l’Évangile est prêché purement et les saints sacrements administrés conformément à l’Évangile » [10] (contre la compréhension de l’Église hiérarchique sacramentelle). D’autres changements fondamentaux sont liés à cette nouvelle compréhension de la prédication : D’une part un changement dans la représentation du prêtre : « ministre de la parole » et non pas « sacrificateur. » « La charge du prêtre est de prêcher. » « C’est le ministère de la Parole qui fait le prêtre ou l’évêque », non d’offrir la messe. [11] « Le ministère de la prédication est le plus élevé qui soit dans la chrétienté » (1523). La Confession d’Augsbourg (1530) articule bien justification par la foi (art. 4) et « ministère de la Parole » (art. 5) : « Pour qu’on obtienne cette foi, Dieu a institué le Ministère de la Parole et nous a donné l’Évangile et les Sacrements. Par ces moyens, il nous donne le Saint-Esprit, qui produit la foi, où et quand il le veut, dans ceux qui entendent l’Évangile. Cet Évangile enseigne que nous avons, par la foi, un Dieu plein de grâce, et cela non point à cause de nos mérites, mais pour le mérite de Christ. » D’autre part un changement dans la pratique liturgique communautaire : la prédication sur l’Évangile du jour (pour la grand messe) et sur l’Épître (dimanche matin tôt) est au centre de la « messe allemande » de Luther (1526), la prédication sur l’Ancien Testament (lecture continue d’un livre) étant réservée pour les prédications du dimanche après-midi. 3. La nouvelle prédication dans les années 1520-1530Les années 1520 dans l’espace germanophoneLes propositions de Luther ont été relayées immédiatement par l’imprimerie – (pamphlets et images, sous forme de feuilles volantes) –, et surtout, dans de nombreuses villes d’Allemagne par des prédicateurs, en majorité des religieux. Ainsi à Strasbourg Tilman von Lyn, un carme accusé, fin 1521, par l’officialité, de répandre dans ses sermons des doctrines luthériennes, alors que l’édit de Worms (avril 1521) menaçait Luther et ses partisans de l’excommunication et des peines contre les hérétiques [12] Tilman fait appel au Conseil de Strasbourg et il explique ce qu’il prêche et pourquoi il prêche. Ce qu’il prêche, dit-il, c’est l’Évangile, c’est la justification de l’homme qui confesse son péché et reconnaît la miséricorde de Dieu. Il oppose à l’Évangile, ou « loi de Dieu », les « ajouts des hommes » et en particulier la hiérarchie ecclésiastique, le pape, les indulgences. Le fondement de l’Église, dit-il, ce n’est pas le Pape, c’est Jésus Christ. Autre thème qu’il développe dans son apologie : tous les croyants sont prêtres ; c’est « le baptême, la foi et l’appartenance au corps du Christ » qui fait le prêtre. Ce qui ne l’empêche pas de dire aussi qu’il y a des ministères particuliers : le ministère de la parole par « vocation », appel de la communauté. Autre thème encore, la liberté vis-à-vis des traditions humaines et la critique des pratiques qui devraient être réformées par un concile. Pourquoi prêche-t-il ? C’est, dit-il, « à cause de ma vocation au ministère et parce que ma conscience a été touchée par la parole de Dieu qui la tient captive. » Ma prédication, dit-il, « ce n’est pas celle de Luther » (Luther a été déclaré hérétique), « mais la doctrine évangélique fondée dans l’Écriture Sainte » ; et de se déclarer prêt à justifier ces affirmations à l’aide de l’Écriture. On voit dans cette apologie qu’en 1521 cet obscur prédicateur de Strasbourg, dont on a perdu la trace après son procès, a lu plusieurs textes de Luther. [13] Il s’est approprié ces textes au point de les redire à sa manière en chaire et de risquer sa liberté et même sa vie. Dès 1519, à Zürich, un autre prédicateur s’est imposé sur la place publique : Huldrych Zwingli (1484-1531). Lecteur d’Augustin et d’Érasme, féru de grec, il était devenu curé de la cathédrale de Zurich, et avait commencé à prêcher chaque dimanche sur les livres bibliques, lus « en continu. » Geste d’humaniste, mais aussi, au témoignage de Zwingli lui-même, d’un récent converti à l’Écriture, comme Parole de Dieu, distinguée des « paroles de l’homme. » Pour Zwingli, l’autorité de la parole de Dieu, vivante et puissante, impose que tout ce qui concerne la foi soit réglé selon les Écritures. Il en convainc aussi une majorité des magistrats du Conseil de la ville de Zürich, qui en 1523 ordonne que seule soit prêchée à Zürich la pure parole de Dieu, sans les adjonctions de la tradition. C’est le début de la Réforme à Zürich. À partir de 1523, en Allemagne et en Suisse alémanique, dans plusieurs villes, les conseils de ville font appel à des prédicateurs « évangéliques », et éventuellement chassent les prêtres récalcitrants, quand ceux-ci ne partent pas d’eux-mêmes. Certains de ces prédicateurs essayent des « messes en langue allemande » avec communion sous les deux espèces, expérience parfois accompagnée d’« iconoclasme », de bris d’images. Tous appellent à prêcher « l’Évangile », la « pure Parole de Dieu », telle qu’elle se trouve dans la Bible. Cet appel devient une revendication très populaire dans les villes et les villages ruraux d’Allemagne, entre 1520 et 1525 : la Parole est comprise comme source du salut et aussi critère éthique pour vivre dans le monde (elle est la source à partir de laquelle la vie sociale et politique est jugée). La revendication de l’Évangile rencontre à la fois des aspirations religieuses et des aspirations politico-sociales dans les villes et les campagnes, en particulier une aspiration à l’autogestion des communes (Gemeinde) urbaines et rurales (contre le féodalisme et contre la centralisation étatique). Dans le même temps, en 1523 et début 1524, Luther lançait deux brûlots à fort impact politique :
« Suivre l’Évangile » implique d’abord le droit pour la commune tout entière de choisir un pasteur prêchant « avec clarté le saint Évangile sans nulle adjonction humaine. » « Suivre l’Évangile » exige aussi l’abolition du servage ; c’est aussi rétablir les biens communaux, gibier, oiseaux, poissons, bois et pâturages que les seigneurs se sont appropriés, sans « amour fraternel », et supprimer les corvées, les impôts et les règlements qui « écorchent et pressurent » les pauvres gens. En conclusion : « Si un seul ou plusieurs des articles énoncés ci-dessus n’étaient point conformes à la parole de Dieu, encore que nous ne le pensions pas, que l’on veuille bien nous indiquer en quoi ces articles contreviennent à la parole de Dieu, nous voulons alors y renoncer, si on nous l’explique au moyen de l’Écriture… » [16] Ces revendications paysannes n’étaient pas toutes nouvelles, mais les prédicateurs évangéliques les ont transformées en un programme de changement social et religieux, légitimé par l’autorité de l’Écriture, parole de Dieu. On sait la suite : la colère de Luther, appelé comme arbitre entre les paysans et les princes, les violences paysannes et la terrible répression des princes, approuvée par Luther. Les années 1530 en Suisse francophoneGrâce à la pression politique de Berne et grâce à l’action du prédicateur Guillaume Farel, la Réforme a été introduite à Neuchâtel en 1530. À partir de cette première base francophone en Suisse, dans la décennie 1530, tout un réseau de prédicateurs français brave l’Église traditionnelle. Après Neuchâtel, c’est Genève qui, selon un scénario analogue, est passée à la Réforme avec un peu plus de complications et de soubresauts. Un prédicateur proche de Farel, Antoine Fromment, s’est introduit à Genève comme maître d’école. Bien plus tard, il a écrit un récit de l’introduction de la Réforme à Genève. Dans son récit, il raconte comment, en 1532, une femme a découvert l’Évangile : « Or il y avait en la ville une honnête femme, nommée Claudine, femme d’un bon citoyen de la ville, Aymé Levet, fort dévote et superstitieuse à merveilles, faisant conscience d’ouïr prêcher cet homme, l’estimant être diable, pensant être damnée si seulement l’avait ouï prêcher ; et l’avait en si grande horreur qu’elle ne le voulait voir ni ouïr, craignant d’être enchantée. Toutefois si fut-elle tant persuadée par sa belle-soeur Paule, femme de Jehan Levet, fort fervente à la Parole, de l’ouïr, à tout le moins, dit-elle, une fois, pour l’amour de moi, ce qu’elle obtint à grand peine. Et venant ouïr cet homme, en moquerie et dérision, pensant trouver un enchanteur ou un diable, tant était embabouinée, et entrant dans la chambre cependant qu’il prêchait, faisant de grandes croix elle se signait par plusieurs fois, se recommandant à Dieu, se vint asseoir auprès de lui… Avoir parachevé le sermon, elle lui dit à haute voix : “ Ce que vous avez dit est-il véritable ? ” – “ Oui ”, dit-il. – “ Se prouvera-t-il par l’Évangile ? ”– “ Oui ”– “ La messe ne s’y trouve-t-elle point ? ” – “ Non. ” – "Et votre livre auquel avez prêché est-il vrai Nouveau testament ? ” Laquelle l’emprunta et le commença à lire, se séparant à part dans une chambre de sa maison, par trois jours et trois nuits, enserrée avec prières, jeûne et oraisons, comme elle disait, et son mari et ceux de sa maison, sans boire ni manger, tant y était affectionnée. Avoir parachevé de lire ces trois jours passés, envoya quérir cet homme en sa maison, lequel la trouva si résolue et de tel propos qu’elle lui fut en grande admiration de l’ouïr parler ainsi qu’elle parlait, et lui voyant jeter des larmes jusques en terre, rendant grâces à Dieu qui l’avait illuminée et donné à connaître sa parole ; laquelle montra par après n’avoir reçue en vain. [17] Fromment explique comment, après avoir lu trois jours et trois nuits tout le Nouveau Testament, Claudine Levet a pu à son tour réunir des assemblées, et prêcher. Elle prêche : « Quand elle se trouvait en cette assemblée où il n’y avait point de ministre par les maisons, ceux qui étaient là dans l’assemblée lui faisaient exposer l’Écriture, car pour lors il ne se trouvait personne plus douée de grâces du Seigneur ni qui en ait plus reçues qu’elle. Laquelle profitait grandement non seulement de paroles mais de faits, étant temple de vie et de charité des autres femmes. [18] Voilà le récit que fait le premier prédicateur réformé à Genève, de la conversion d’une femme par la prédication et la lecture du Nouveau Testament. Bien sûr, c’est un récit « après coup », qui emprunte aux modèles bibliques des récits de vocation et de résurrection. Bien sûr, c’est une vision optimiste de l’effet de la prédication et de la lecture de l’Écriture : la conviction qu’il suffit d’ouvrir la Bible, d’ouvrir le Nouveau Testament, l’Évangile, ou de l’entendre, pour être saisi par la parole de Dieu et pouvoir à son tour porter cette parole, prêcher. C’est l’optimisme de la Réformation protestante. [1] Susan KARANT-NUNN, in : Larissa TAYLOR (dir.), Preachers and People in the Reformations and Early Modern Period, 2003, p. 194-195. [2] Deux ouvrages récents permettent de mettre en perspective prédication médiévale, prédication de la Réforme, prédications protestante et catholique à l’époque moderne : Matthieu ARNOLD (dir.), Annoncer l’Évangile (XVe - XVIIe siècles). Permanences et mutations de la prédication (Actes du colloque international de Strasbourg, 20-22 novembre 2003), Paris : Cerf, 2006. Larissa TAYLOR (dir.), Preachers and People…, op. cit. [3] En France : Hervé MARTIN, Le Métier de prédicateur en France septentrionale à la fin du Moyen-âge (1350-1520), Paris : les Ed. du Cerf, 1988 ; Nicole BÉRIOU, L’avènement des maîtres de la Parole : la prédication à Paris au XIIIe siècle, Paris : Institut d’études augustiniennes, 1998, 2 vol. [4] Francis RAPP, « La critique des « abus » avant la Réformation : Geiler de Kaysersberg », in : Matthieu ARNOLD (dir.), Annoncer l’Évangile…, op. cit., p. 250. [5] ÉRASME, Exhortation au lecteur, 1516, in : [Œuvres] éd. par Claude BLUM, André GODIN, Jean-Claude MARGOLIN et Daniel MÉNAGER, Paris : R. Laffont, 1992 (Bouquins), p. 602. [6] John Fischer (1469-1535) : sur les Psaumes de la pénitence, impr. à Londres en 1508. John Colet (1467-1519), comme doyen de Saint-Paul à Londres, vers 1503-1506. [7] De telles audaces sont aussitôt censurées par la Faculté de théologie de Paris ; le Parlement de Paris met fin à l’expérience de Meaux, avant d’interdire toute traduction de l’Écriture en français (1526). [8] In : Martin LUTHER, Œuvres, tome X, Sermons et prédications, Genève : Labor et Fides, 1967, p. 17-22. [9] « Maintenant le temps est venu que l’Évangile [de Jésus Christ] soit purement annoncé par tout le monde », écrit Lefèvre d’Étaples en tête de sa traduction du Nouveau Testament, en 1523. [10] Confession d’Augsbourg, 1530, art. 7. [11] Martin LUTHER, De la captivité babylonienne de l’Église, 1520. In : Œuvres, tome II, Genève : Labor et Fides, 1966. [12] Cité par Marc LIENHARD, Un temps, une ville, une Réforme. La Réformation à Strasbourg / Studien zur Reformation in Strassburg, London : Variorum reprints, 1990, I, 54-73. [13] Il a lu au moins l’Appel à la jeunesse chrétienne allemande et le Traité de la liberté chrétienne (1520), ainsi que le Discours à la Diète de Worms (avril 1521), où Luther déclarait : « Tant que ma conscience est captive de l’Écriture, je ne peux ni ne veux me rétracter. » [14] « Qu’une assemblée ou communauté chrétienne a le droit et le pouvoir de juger toutes les doctrines », in : Martin LUTHER, Œuvres, tome IV, Genève : Labor et Fides, 1960. [15] Traité de l’autorité temporelle, in : Œuvres, tome IV, Genève : Labor et Fides, 1960. [16] Trad. des « Douze articles » par Marianne SCHAUB, Müntzer contre Luther, À l’enseigne de l’arbre verdoyant éditeur, 1984, p. 263-279. [17] Antoine FROMMENT, Les Actes et gestes merveilleux de la cité de Genève nouvellement convertie à l’Évangile, faictz du temps de la Réformation…, éd. Gustave REVILLIOD, Genève : J. G. Fick, 1854, p. 15-18. [18] Ibid. © 2001-2007 Catho-Theo.net
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