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Dernière mise à jour : 15 juin 2005 |
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L’art dans le processus de communication de la foi
Au cours de la table ronde, Geneviève Hébert, Directrice de l’Institut des Arts Sacrés à posé à Henri-Jérôme Gagey la question suivante : « Comment dans le cadre de la Faculté de Théologie pensez-vous aujourd’hui la place de l’IAS ? » La présente contribution constitue sa réponse.
Mon cahier des charges est plus restreint que celui de ceux qui viennent de prendre la parole : non pas l’IAS dans le monde, mais l’IAS dans la Faculté de Théologie ! Ce n’est déjà pas si mal. Pour cela, je voudrais situer cet Institut par rapport à ses deux voisins immédiats dans la géographie physique sans doute, mais surtout intellectuelle de notre Faculté : l’Institut Supérieur de Liturgie et l’Institut Supérieur de Pastorale Catéchétique. La théologie du 20e siècle a découvert qu’elle ne pouvait se limiter à une réflexion sur l’orthodoxie et à l’intelligibilité de la confession de foi, comme cela avait été largement le cas pendant des siècles au cours desquels l’Église pouvait compter sur l’existence de processus d’initiation stables et bien intégrés dans la société globale, en sorte que les vrais débats théologiques étaient essentiellement des débats d’idées portant sur les contenus de la foi. Or, avec la crise de transmission qui marque le 20e siècle, la théologie a découvert que penser la foi comme foi au Dieu qui se révèle dans son Église par la proclamation des Écritures et la célébration des sacrements, demande aujourd’hui de penser non seulement les contenus de la confession de foi, mais les médiations objectives à travers lesquelles la foi se déploie dans notre histoire. C’est dans ce sens qu’au milieu du 20e siècle, Hans-Urs Von Balthasar a émis la pensée puissante selon laquelle ce qui est fondamentalement en jeu dans l’acte de foi, c’est le ploiement séduit devant la beauté de la figure de la révélation qu’est Jésus Christ. C’est dans ce sens que la théologie s’est découvert une dimension pratique. À titre personnel, je ne suis pas sûr que le concept de théologie pratique soit épistémologiquement bien fondé, mais je demeure persuadé que la théologie aujourd’hui doit se faire théologie des pratiques, théologie des médiations effectives de la foi et pas seulement théologie de ses corpus textuels. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire et le risque existe que la théologie demeure une théologie de l’idée de médiation. C’est sur ce point que l’IAS a, selon moi, son rôle à jouer. Pour éclairer ce point, parlons d’abord rapidement de notre Institut Supérieur de Liturgie. Une des intuitions fondatrices des chercheurs et des enseignants qui y travaillent est que la « théologie première des sacrements » ne se trouve pas dans les manuels de théologie et les sacramentaires présentant et commentant les déclarations dogmatiques du magistère à propos des sacrements, mais qu’elle se déchiffre davantage au ras des pratiques liturgiques où les sacrements sont accomplis. Comme aime à le souligner le célèbre liturgiste R. Taft de l’Anselmianum à Rome, la dogmatique des sacrements relève d’une « théologie seconde » qui présuppose la « première ». Mais c’est une fois ce principe posé que les problèmes commencent pour le liturgiste. Homme de grande culture, connaisseur érudit de l’histoire, il va immanquablement éprouver la tentation de faire une théologie des rituels. Or, comme l’a souvent rappelé J.-Y. Ameline, interpréter les rituels ce n’est pas encore faire la théologie des pratiques rituelles ! Pour y parvenir réellement il faut en effet que l’on s’enfonce dans l’analyse des médiations matérielles (architecturales, picturales, textuelles, musicales) de l’acte liturgique, ce que la théologie dans sa forme classique sait mal faire, elle qui se présente le plus souvent comme une sciences des textes. S’il faut de la musique pour que la liturgie fasse son travail, alors la théologie liturgique doit séjourner longuement dans la matérialité même de la pratique musicale pour discerner à quelles conditions elle peut être mobilisée pour servir la gloire de Dieu. Je dirais la même chose de l’ISPC. Son directeur vient de souligner la nécessité pour la théologie catéchétique de ne pas confondre la communication de la foi avec la transmission d’un savoir. Sans doute la catéchèse des enfants s’est-elle longtemps donné l’allure d’une transmission de savoirs en un temps où, l’initiation chrétienne étant réalisée par l’immersion des enfants dans un univers saturé de symboles chrétiens, le catéchisme au sens étroit pouvait se limiter à constituer un moment d’appropriation personnelle et rationalisée de ce qui avait été donné à croire, pour ainsi dire, par capillarité. Mais en un temps caractérisé par l’affaissement de ce que certains appelaient « le catéchuménat social », une catéchèse qui se limiterait à n’être qu’un moment de rationalisation, manquerait son but. Aujourd’hui, comme Denis Villepelet nous l’a rappelé, la catéchèse doit se faire chemin d’initiation développant chez le sujet le sens de Dieu afin de le rendre capable d’une « perception » du mystère de Dieu à l’œuvre dans ce monde. Pour ce faire elle doit mobiliser la puissance des images, de la poésie et des mélodies. La théologie catéchétique doit donc nécessairement comporter la dimension d’une théologie esthétique exerçant la sensibilité et ouvrant au discernement des formes. Supposons acquis le consensus sur la nécessité de penser la vie sacramentelle et la communication de la foi au niveau de leur mise en œuvre la plus concrète, la plus matérielle, faut-il un institut spécialisé pour cela ? Quelques cours complémentaires à l’ISL ou à l’ISPC n’y suffiraient-ils pas ? C’est une question épistémologique sérieuse, qui n’est d’ailleurs pas sans implications matérielles, en l’occurrence économiques. En effet, y répondre positivement engage des investissements coûteux. Excusez-moi de m’y attarder un peu lourdement, mais faire vivre un institut comme l’IAS coûte cher, plus cher que prévu au point qu’il faudra sans doute songer à en augmenter les tarifs pour qu’il puisse survivre dans le cadre de la « laïcité à la française » qui apporte un soutien financier très limité à l’enseignement des disciplines théologiques. Mais revenons à la question épistémologique : faut-il un institut spécialisé pour cela ? Ma réponse est « oui », en raison de l’importance d’une intelligence des médiations esthétiques pour parvenir à une réelle intelligence des enjeux de la communication de la foi. Le danger serait que l’analyse de ces médiations soit trop immédiatement « intéressée », en sorte que l’on « théologise » précipitamment à leur sujet sans éprouver ce qu’elles donnent à penser par elles-mêmes. Je dis ces choses trop vite et il faudrait les élaborer davantage : Il reste quelque chose d’inchristianisable dans l’art en sorte que l’on ne comprendra pas véritablement dans quelle mesure l’art peut être mobilisé pour servir la gloire de Dieu si on ne le comprend dans cette part qui en lui demeure inchristianisable. La pratique artistique présente à la vie de la foi une altérité irréductible qui doit être éprouvée et honorée si l’on veut comprendre comment l’Évangile vient la travailler et la mobiliser. C’est seulement si on est capable d’éprouver en quoi l’œuvre d’art en son altérité même donne à penser quelque chose de la vérité de l’Être, qu’on pourra comprendre comment elle peut être légitimement mobilisée pour célébrer la vérité de Dieu. Telle la première raison qui milite pour l’existence d’un Institut des Arts Sacrés. Mais ce propos doit être complété : nous vivons dans un monde saturé d’images, de bruits, de textes. Parmi ces bruits, ces sons, ces textes, certains sont magnifiques, séduisants, excitants, horripilants, désolants. Nous avons besoin d’apprendre à discerner dans cette multitude de sensations qui nous affectent, lesquelles nous donnent part à la vérité ou au mensonge. Prenons le cas du cinéma dont je ne sais si c’est un art savant ou un art populaire, cela m’évite de travailler sur cette distinction-là. Au nom même de notre fidélité à l’Évangile, il faudra bien que nous arrivions à comprendre pourquoi un film comme Matrix a été un évènement mondial. Il faudra bien comprendre dans quelle mesure nous devons accepter une certaine complicité avec l’imaginaire qu’un tel film met en œuvre, et sur quel point nous devons lui résister. Or, la puissance d’un tel film ne tient pas simplement au message assez simpliste qu’il véhicule, mais bien plus encore à la puissance émotionnelle qu’il est capable de d’exercer sur son spectateur. Le trucage admirable de ses images et la puissance de sa bande musicale en ont fait un événement. On pressent qu’il y a quelque chose de « christique » ou d’ « antichristique » dans la figure de Néo et de tant d’autres de ces héros qui peuplent nos imaginations. Alors, qui de l’Esprit ou de Satan s’exprime dans les productions de la culture contemporaine qui, que nous le voulions ou non, façonnent notre rapport à la réalité, pétrissent nos esprits ? Qui nous apprendra à exercer sur elles un discernement aussi généreux que vigilant ? Je fais parfois le rêve que nous devenions capables de l’exercice d’un véritable discernement spirituel et théologique sur les productions artistiques contemporaines sous leurs formes les plus populaires et les plus commerciales, ou sous leurs formes les plus gratuites et les plus élaborées. Nous avons besoin de cela. À mon avis, c’est l’autre raison pour laquelle nous avons besoin d’un institut spécialisé initiant ce travail de discernement sur quatre ou cinq domaines essentiels de la production artistique contemporaine (au moins la musique, l’architecture, le cinéma et la peinture, car on ne peut pas tout faire). Quand, dans mes réflexions de doyen je pense à l’IAS j’ai en tête deux lignes qui se croisent : autour de la première se répartissent les arts savants et les arts les plus populaires, autour de la seconde se répartissent les arts en tant qu’ils sont mobilisés dans le processus de communication de la foi ou en tant qu’ils sont, de manière plus ou moins erratique, livrés sur « le marché des biens culturels ». Sur les quatre cases ainsi découpées, il faudrait arriver à travailler en vue de dégager des principes théologiques de discernement spirituel. Mener ce travail à bien est à mon avis décisif si l’on veut que l’Église retrouve les chemins de sa communication avec la culture aujourd’hui vivante (vivante mais aussi mortifère) et si l’on veut que le programme d’une théologie de la médiation puisse se réaliser effectivement par une prise en charge des médiations dans leur matérialité. © 2001-2007 Catho-Theo.net
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