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Dernière mise à jour : 14 décembre 2004 |
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Évaluer théologiquement un mémoire ou une thèse en théologie
Évaluer théologiquement un mémoire ou une thèse en théologieS’il est un lieu où les discours théologiques sont vérifiés, c’est bien lors de l’évaluation des mémoires et des thèses que vous allez soumettre au jugement de vos jurys…Y a-t-il des critères sérieux et reconnus par la communauté théologique ? Est-ce une affaire de sensibilité ou de goût des enseignants ? Je vais m’engager à vous dévoiler notre fonctionnement. Car même si la théologie relève d’une science de l’interprétation et qu’à ce titre nous sommes vulnérables dans nos jugements, nous ne sommes pas sans critères. Tout en n’oubliant pas le niveau de la maîtrise en théologie, je partirai de l’évaluation des thèses de doctorat pour deux raisons. La première raison est purement pragmatique : je peux m’appuyer sur un document d’évaluation des thèses qui a fait l’unanimité de notre Faculté lors d’un conseil du C.E.D. Lorsqu’un directeur de thèse ou un membre d’un jury doit faire son évaluation, il reçoit une fiche qui a été élaborée par le CED sur fond de toute une collaboration avec l’Université Laval de Québec très sensible à la didactique et aux processus rigoureux d’évaluation. La seconde raison pour privilégier le travail de doctorat, c’est qu’il marque la consécration d’une recherche propre à la théologie comme contribution reconnue et marquante du champ d’études. On peut alors espérer que le doctorand sait enfin ce que « théologiser » veut dire ! Je partirai donc de là et j’émaillerai mon propos de quelques exemples pour dégager les opérations propres au discours théologique que nous attendons de vous. J’espère ainsi, à partir de l’évaluation finale d’un travail théologique, contribuer au positionnement de la question de cette session de rentrée. L’introduction de la fiche commence par trois grands critères : « La Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses attend de la thèse de doctorat qu’elle démontre l’existence chez le candidat ou la candidate d’une pleine maîtrise de la méthodologie de la recherche propre à la discipline ; d’une connaissance poussée de la documentation pertinente au sujet traité ; et d’une réelle capacité de rendre compte par écrit de sa recherche, d’une façon claire et cohérente et selon les normes appropriées à son domaine de recherche. »
En cohérence avec cet énoncé, mon plan se divisera selon les points suivants :
1.Un discours scientifique cohérentThèse et mémoire sont des exercices difficiles parce qu’ils appartiennent au registre du discursif et sont donc soumis aux normes d’intelligibilité du discours. Il ne s’agit donc, en théologie, ni de belles notes spirituelles ni d’un rapport sec d’ingénieur établissant l’état d’une situation. La théologie exposée ne se tient ni dans l’indicible du sentiment, ni dans l’ineffable de la contemplation ou de la vision, ni dans la répétition incantatoire de mots ou d’énoncés isolés. Faire de la théologie, écrire un mémoire ou une thèse en théologie c’est se soumettre aux règles d’un discours développé, structuré qui construit des chaînes signifiantes selon des plans ou des niveaux hiérarchisés. J’ai l’habitude de dire aux étudiants que nous les jugeons d’abord sur l’art de la problématisation, de la démonstration, et l’art de la cohérence. Rien de plus irritant qu’un mémoire ou une thèse composé de dossiers successifs qui s’enchaînent sans lien logique si ce n’est celle du surréalisme ou de la comptine associative « selle de cheval, cheval de course, course à pieds… » Très souvent, si l’on assiste à une suite de dossiers mal reliés, c’est que la problématisation manque de vigueur. Une bonne problématique naît de la rencontre entre une conviction et une question que l’on peut faire travailler sur plusieurs corpus. Par exemple, sur fond de polémiques actuelles en théologie morale autour du dissentiment à l’égard d’Humanae Vitae, un doctorand se pose la question de l’articulation entre la liberté de l’intelligence et la soumission à l’autorité par la problématique de l’interprétation de l’infaillibilité du Magistère en matière de vérités non-révélées. Il peut alors dans sa thèse opérer un véritable diagnostic des difficultés d’interprétation de ce thème depuis 1968 grâce à un recours à la tradition et à la hiérarchie des vérités de la doctrine catholique, en raison de leur rapport différent avec les fondements de la foi chrétienne. Sans problématisation rigoureuse et sans souci de cohérence avec la Tradition, le discours théologique risquait d’en rester à un exposé historique des conflits d’interprétation des théologiens contemporains ou encore à une prise de position idéologique. Finalement, la première règle que le jury se donne pour attaquer le discours d’un thèsiste ayant pris soin d’esquisser sa problématique est celle de la règle interne de cohérence et de véridiction du discours. Cette règle porte sur la conformité du discours avec lui-même, sur les relations de signification produites par l’ensemble du texte. Elle est produite par la hiérarchisation et la modalisation des énoncés. Quand je parle de modalisation des énoncés, je veux dire que le discours attribue une valeur de vérité aux différentes affirmations reçues du discours de foi ou produites par le discours théologique : compatibles, non-compatibles, fondées, mal fondées, indispensables, possibles, exigées ou admissibles. Cette règle de cohérence et de véridiction est appuyée par les dispositifs de la persuasion : certains énoncés ayant pour rôle d’appuyer la légitimité ou la pertinence d’autres affirmations. Le discours théologique ne saurait en rester à la déclaration de foi. Il doit être argumentatif et emporter l’adhésion du lecteur. Il faut rendre crédible les énoncés. Prenons un exemple de cette crédibilité. Il s’agissait d’une thèse sur La communication de l’Église catholique aux États-Unis pour le respect de la vie (1990-1995). Genèse, étude mercatique et évaluation éthique d’une rhétorique ecclésiale professionnalisée. Cette thèse séduisante légitimant la communication moderne et persuasive de l’Église américaine contre l’avortement se trouvait en fait affaiblie par un impensé : la légitimité théologique de comprendre l’évangélisation comme acte de persuasion. Son jury rappelait avec vigueur que l’évangélisation est d’abord et avant tout action du Christ dans la puissance de l’Esprit. Du point de vue de toute la tradition, le premier sujet de l’évangélisation, c’est le Seigneur lui-même par son Esprit. L’évangélisation est une activité qui dépend de sa présence dans l’Église jusqu’à la fin des temps (Mat 28, 20). Ce que Jésus a fait et dit est poursuivi par le Ressuscité grâce à la puissance et à l’œuvre de l’Esprit. C’est dire que l’évangélisation est un événement pneumatique, témoignage de la Parole adressée par Dieu, prophétie en acte ( Lc 24, 19). Alors, à la fin de cette thèse, même si par certains côtés, chacun pouvait la trouver originale, innovante et parfois savante, théologiquement tous s’accordaient à penser : N’y a-t-il pas fondamentalement danger à considérer la situation d’évangélisation comme un marché religieux ? OUI, une évangélisation effective dans le débat public pluraliste exige que l’on puisse désigner le présent et regarder les réalités nouvelles de la communication en face. Mais peut-on vendre la Bonne nouvelle ? Mais si, comme tout discours, le discours théologique doit être jugé à l’aune de sa cohérence interne, il se présente aussi comme un discours interdiscursif entre plusieurs discours qu’il constitue et met en relation : le discours de la foi et celui de la culture. Le jury aura donc soin de vérifier la pertinence de l’ensemble du discours théologique car son champ de vérité s’étend à l’ensemble des propos qu’il travaille. De manière évidente, le discours théologique travaille tout d’abord sur le discours de la foi. Chacun le sait, faire de la théologie requiert de s’appuyer sur la foi et de confesser une foi qui n’est pas seulement affaire de doctrine et de textes, mais une foi qui est célébrée dans la liturgie et vécue dans la vie spirituelle et morale. Il s’agit alors de rassembler dans un discours des attestations de foi ou des pratiques qui ne sont pas toujours reliées ou explicitées. Je me souviens à ce titre d’un mémoire sur « Médecine et salut en Jésus Christ » où l’étudiant médecin croyant tentait de comprendre son métier comme mission et lieu de la révélation de Dieu à partir de sa pratique, de la parabole du Bon samaritain et de celle du Jugement dernier en Matthieu 25. L’enjeu était passionnant, mais la tâche difficile et complexe car il lui fallait alors apprendre à distinguer les niveaux et les instances de référence de son discours sur guérison-salut-mission-révélation…. Ce n’est pas parce qu’on s’empare d’un morceau d’évangile ou d’une conviction de foi comme « Dieu sauve » ou « Dieu guérit » pour fonder une intuition théologale que le discours est juste. Encore faut-il pouvoir rendre compte de son interprétation et de sa position herméneutique. Il faut aussi pouvoir rendre compte des concepts utilisés. Or, la conceptualisation théologique a un cahier des charges bien particulier. Le concept doit faire œuvre de savoir. Le « consubstantiel » de Nicée est une véritable production conceptuelle qui construit des significations nouvelles pour le discours de la foi. Mais le concept travaillé par des modèles de compréhension culturels ne peut pas éliminer ce dont il procède et qui est d’ordre symbolique ou historique. Je m’explique : parler de « la Trinité » implique que l’on soit capable de relier cette affirmation aux conditions narratives et figuratives à partir desquelles elle s’est constituée. Autrement dit, le concept en théologie doit faire droit à l’événement de la révélation. Mais, comme l’avait rappelé le Cardinal Danneels lors du 575 ème anniversaire de l’Université catholique de Louvain, le travail théologique ne se passe pas « in vitro ». « Il se situe toujours dans la culture d’une époque et dans un lieu géographique déterminé. Or, cet environnement temporel et spatial varie continuellement ». [1] À la suite de Bernard Lonergan, nous pouvons dire que la théologie dans son effet d’intelligence de la foi vécue, confessée et célébrée est toujours située au sein d’un langage et d’un éthos particuliers. Il s’agit toujours de réfléchir la foi et de la faire valoir intellectuellement dans un monde et une culture donnée [2]. C’est ainsi que St Thomas d’Aquin, aux prises avec l’introduction dévastatrice de la rationalité aristotélicienne, a trouvé la voie d’une nouvelle synthèse théologique, fruit du dialogue entre sa culture et la force de la foi venue de ses pères. [3] Ce qu’il a fait est paradigmatique de ce que nous avons à faire. C’est pourquoi le discours théologique agit également sur les discours de la culture. On ne parle pas de maladie et de guérison de la même façon dans une culture traditionnelle enchantée, c’est-à-dire où les phénomènes sont reliés aux forces et esprits qui habitent le monde, et dans une culture rationnelle moderne, scientifique et désenchantée. Ce que disent les sciences ou les philosophies de la religion méritent d’être rassemblés et analysés y compris en leur aspect idéologique. Enfin, si la théologie appelle une attention à la culture qui la porte, le discours théologique opère en va et vient sur la corrélation entre le discours de la foi et les discours culturels. Cette corrélation détermine les compatibilités et les incompatibilités entre ce que dit la foi et ce que dit la culture. Vous êtes nombreux à venir d’un autre univers que celui de l’Europe et vous souhaitez souvent, et à juste titre, faire une théologie contextuelle, adaptée à votre culture. Contrairement à la théologie classique qui partait de principes prétendument universels pour les appliquer ne varietur à n’importe quelle situation, la théologie contextuelle inscrit la situation et la culture donnée au cœur de la réflexion théologique comme son lieu d’émergence et de déploiement. La question qui se pose alors immédiatement est de savoir si une telle thèse sera vérifiable. Le théologien parisien sera-t-il apte à diriger et évaluer un tel travail qui cherche les fondements du discours théologiques dans l’analyse de pratiques qui lui sont inconnues ou dans les valeurs d’une culture traditionnelle contenues dans des coutumes, cosmogonies, contes, proverbes, épopées inconnues en Europe sinon de quelques ethnologues très spécialisés ? Se poser cette question, c’est poser celle de la référence du discours qui ne cède pas à l’imaginaire. C’est du même coup poser la question de la rigueur méthodologique qui permet vérification. 2. Une rigueur méthodologiquePrenons l’exemple d’une thèse de théologie de l’inculturation destinée à mesurer dans quelle mesure les rites de réconciliation traditionnels à une ethnie africaine pouvaient être une véritable pierre d’attente à l’annonce du salut et conduire à une juste appréciation du salut chrétien. Avec un tel sujet, l’examinateur aura le souci d’une double référence : la référence à la culture traditionnelle et la référence à la foi elle-même. Concernant la référence à la culture traditionnelle, une difficulté que pourra rencontrer l’examinateur concerne la pertinence et la crédibilité des informations données sur une culture sans archives. Il est important de donner du crédit aux sources auxquelles on se fie (protocoles d’enquêtes, archives, historiographie critique). En épistémologie moderne, le discours scientifique ne renonce pas, même lorsqu’il construit des modèles, à se rapporter à la réalité, espérant s’orienter autrement vers elle grâce au savoir. Il faut pouvoir renouveler les problématiques à partir de la mise en évidence des présupposés, intérêts, voire idéologies des données disponibles afin de ne pas prendre pour argent comptant ce qui traîne dans la littérature. Une réflexion épistémologique de fond pour spécifier la méthode historique adéquate à des sociétés sans archives est indispensable… Sans cela, les résultats exposés sont seulement plausibles ! Une deuxième difficulté pour juger une telle thèse concerne l’idéalisation d’une culture traditionnelle.
Enfin une dernière difficulté plus théologique cette fois-ci concerne l’appréciation du christianisme, comme religion historique, dans sa relation aux cultures traditionnelles. Même si on ne tombe pas dans le schéma simpliste de bien des thèses sur l’inculturation, l’étudiant voit-il assez que le christianisme est de soi une tradition de la crise des traditions ? Or, cette cécité peut venir miner la démonstration qui vise à redonner pertinence au message chrétien en milieu traditionnel à partir de la réalité même de cette culture et de ses richesses, notamment celle de la vie de communion. Prenons maintenant un autre exemple qui semble plus au-delà du soupçon méthodologique : celui d’une thèse en exégèse tant cette discipline est marquée par les choix de méthodes de lecture. Ainsi, dans une thèse qui voudrait esquisser « la théorie du politique dans la partie institutionnelle du Code deutéronomiste (Dt 16-18) », le candidat et son jury sont confrontés obligatoirement à la pertinence du type de lecture de l’Ecriture envisagé (synchronique, historico-critique…) dans la mesure où les résultats dépendent pour une grande part de la manière de lire le texte, et à la rigueur de la méthodologie qui va avec ce choix. Un sujet qui privilégie une lecture synchronique du Code deutéronomiste suppose les acquis de la linguistique et la posture fondamentale de considérer le texte comme « architecture ». C’est de l’intérieur du texte pris dans sa globalité et tel qu’il se présente aujourd’hui que les conceptions du politique peuvent être atteintes dans la mesure où celles-ci relèvent du monde du texte. Le même sujet, traité par la méthode historico-critique devra rendre compte de l’archéologie des strates de ce projet constitutionnel et se lancer dans une histoire rédactionnelle du texte. Vous le pressentez, les résultats risquent bien d’être fort différents selon les méthodes utilisées. Le jury devra donc se positionner sur la pertinence de la méthode pour la problématique choisie par le candidat et sur la rigueur de l’utilisation de la méthode. Mais dans un tel sujet, le jury sera confronté à un autre problème : celui de l’articulation du va et vient entre le discours biblique et la conceptualisation du bibliste qui lit le texte. En effet, la tâche d’esquisser la « théorie du politique » d’une société donnée culturellement éloignée de nous et de notre conceptualisation du politique est une tâche difficile. Difficile, car comme le souligne LECA [4]. dans son Traité de Science politique, les définitions du politique sont si nombreuses que juristes, politologues et philosophes se voient contraints d’avouer qu’il n’existe pas, en ce domaine, de proposition unanimement reconnue et acceptée. Chaque théorie détermine ce dont elle parle. Chaque définition ne vaut que pour une analyse particulière. Il faut donc pouvoir distinguer les points de vue, les objets, les méthodes et épistémologies qui prétendent y parvenir. Il y a dans ces abords différents des exigences de la connaissance qui s’opposent. Prendre conscience de cette difficulté ne suffit assurément pas à la surmonter. Au seuil d’une telle étude, il est nécessaire de préciser le choix méthodologique qui permet d’esquisser la « théorie du politique ». C’est à partir de ces choix que le jury peut se prononcer. Selon en effet, qu’on posera le cadre de la pensée du politique dans le Deutéronome, on parviendra ou non à circonscrire le domaine du politique avec la généralité et la spécificité qui conviennent et on sera ou non en mesure d’envisager l’édification ultérieure de toute la thèse, tandis qu’en l’absence d’une compréhension satisfaisante du politique, tout effort pour le révéler et le décrire dans le Deutéronome serait aveugle et vain. Vous le comprenez, le choix d’une bibliographie et d’une documentation adéquate au sujet traité est donc fondamental. Pour en rester à notre exemple du politique dans le code deutéronomiste, une étude généalogique des grandes lectures politiques du texte (F. Josephe, Spinoza, Lohfink et Crüsemann) s’impose pour valider l’intérêt d’un tel sujet, et d’en dégager les apories et les enjeux. L’élucidation historiographique permet d’assumer l’héritage qui pèse sur la lecture de Dt 16-18 et de mieux localiser la lecture d’aujourd’hui dans un contexte socio-culturel précis et de mesurer ce qui détermine son écart par rapport aux discours précédents valorisant la notion de théocratie. Une telle documentation permet alors de ne pas être naïf à l’égard des concepts utilisés par les exégètes selon les époques lorsqu’ils valorisent la notion de théocratie. Mais suffit-il, en fonction de la documentation sélectionnée, de décrire les positions des uns et des autres et de retenir leurs questions pour voir jusqu’où elles tiennent dans la lecture rigoureuse du monde du texte ? Le traitement approprié de la documentation - ici la lecture politique moderne, classique et contemporaine du Deutéronome - exige une explicitation ferme des paradigmes utilisés par les uns et les autres. Le résultat de la thèse sur la non pertinence de la théocratie au plan politique et théologique ne doit pas reposer sur une méfiance du doctorand enracinée sur des intuitions. Très souvent une thèse se voit fragilisée non pas tant sur ses conclusions que sur le fait que celles-ci ne sont pas appuyées sur une solide analyse de la documentation mais plutôt sur des intuitions. Ainsi, dans le cas de notre exemple, le jury invitait le doctorand à voir que la théocratie était chez tous ces auteurs un concept pour dire une manière de se situer par rapport au lien social et que c’était là qu’il aurait fallu travailler avec rigueur les risques d’idéologisation des discours et des lectures du Deuténonome. 3. Une exposition des résultats conforme à la discipline choisie.Finalement, choix de la méthode, connaissance et traitement de la documentation sont au service d’une recherche qui doit être proprement théologique. Dans une soutenance de thèse, il est traditionnel de commencer par donner une appréciation globale du travail. Il n’est pas rare, lorsque le travail présenté est remarquable d’entendre les propos suivants : « Le travail théologique que vous présentez aujourd’hui devant nous mérite à coup sûr d’être présenté à soutenance. Il rend compte en effet d’une recherche théologique originale et bien problématisée, rigoureusement conduite à l’aide d’analyses littéraires, historiques et théologiques menées avec méthode et présentées - sans doute avec longueur et selon une démarche qui eût pu être mieux systématisée - de façon claire et précise de manière à produire des résultats probants qui font thèses. Au final, nous disposons d’un travail d’envergure qui mérite d’être publié intégralement en ce qui concerne les résultats qu’il produit et les enquêtes dont il rend compte. » Résumons la teneur des louanges, elles nous renseignent sur la qualité du discours tenu : le discours tenu est théologique, il est original, problématisé, rigoureusement conduit à partir d’enquêtes et d’analyses méthodiques. Il produit des résultats probants qui font thèses en théologie. Comme l’indique cet exemple, la première qualité attendue des mémoires et des thèses que vous soutiendrez, c’est qu’ils soient vraiment « théologiques ». Car il ne suffit pas de faire l’exégèse scientifique d’un texte biblique ou de commenter un texte des Pères de l’Église ou encore de retracer l’histoire du catholicisme social pour faire de la théologie. Les thèses conjointes avec la Sorbonne nous prouvent que l’historien, le philologue ou le philosophe peuvent s’emparer de tels sujets et bien les traiter « scientifiquement » sans pour autant faire de la théologie. La théologie doit pouvoir tenir compte de sa source spécifique qu’est la foi. Le discours théologique suppose que croire et penser ne sont pas incompatibles dans la mesure où l’articulation de l’intelligence et de la foi est inscrite dans l’acte de foi lui-même. Pour en revenir à notre exemple sur la théorie politique du code deutéronomiste, la grande critique qui avait été adressée au candidat, outre des questions de méthode exégétique, était son manque de discussion de la théologie politique sous-jacente aux interprétations des exégètes et philosophes. Un membre du jury faisait remarquer : « Finalement, la théocratie n’est-elle pas un concept pour dire une manière de se situer par rapport au lien social ? Or à relier la foi en Dieu à l’énigme du lien social n’y a t-il pas risque de réduire cette confession à un reflet idéologique d’une forme politique ? Certes la question appartient à notre modernité. Le lien énigmatique entre les hommes n’impose de soi aucune interprétation. Mais celui qui lit le récit biblique dans la foi n’est-il pas destiné à garder ouverte la question d’une interprétation croyante de l’énigmatique lien social. Entrer dans ce questionnement c’était accepter d’entrer sur les terres de la théologie politique et de sa critique. » La première qualité d’un discours théologique est donc d’oser penser, radicalement et authentiquement à partir de la foi. Mais ayant dit cela, toutes les réponses apportées à cette définition très générale de la théologie à l’égard de sa source ne se valent pas. Ainsi, au tout début du XXe siècle quand Ernst Troeltsch, dans son essai sur l’ Absoluïté du christianisme, prend en compte le pluralisme religieux à partir de la rationalité historique, la théologie nouvellement comprise comme « science de la religion » ou comme « science du christianisme » ne part plus, d’une manière dogmatique, de la prétention de la foi chrétienne à être la vérité absolue et définitive. Cette vérité n’est plus qu’une « vérité pour nous » ou une validité normative de notre propre communauté religieuse. De là, la théologie se comprend comme une théologie de l’histoire des religions problématique et critique, pour laquelle, les thèses de la foi sont des hypothèses de la science qui ne peuvent être vérifiées chaque fois que de manière provisoire. D’où la disparition de la Dogmatique classique de l’organum théologique remplacée par la Glaubenslehre comme exposition des idées dont vit la foi chrétienne. Cette vision de la théologie, qui pourtant a pour tâche de servir l’Église en affirmant la valeur normative de la foi chrétienne pour cette communauté, est étroitement liée au paradigme d’une science, celle de l’historicisme du XIXe siècle. D’autres manières de faire de la théologie dépendent non plus de l’image de la science qu’on a mais de celle de la foi elle-même. Ainsi, la manière « dogmatiste » de faire de la théologie qui conçoit le travail du théologien comme une pure et simple défense et illustration de l’expression de la foi par la Tradition et le Magistère de l’Église, ne permet pas de comprendre que les questions qui traversent le croyant au sujet de la foi ne sont pas seulement celles qui naissent de la foi elle-même, de sa richesse et de la profondeur du mystère qu’elle professe, mais du monde auquel le théologien ne cesse d’appartenir et de la culture qui le façonne. Dans ce cas, on risque de se rapporter uniquement à la seule fides quae, c’est-à-dire à l’objet de la foi, ce qui est proposé à croire, au détriment de la fides qua, c’est-à-dire de l’acte de foi par lequel le croyant adhère effectivement à ce qui lui est proposé. Il ne peut donc y avoir réelle spécificité du discours théologique que là où il y a tentative expresse de traiter la foi selon la spécificité et l’intégralité de ce qu’elle est : fait historique, expérience de vie dans l’Esprit, confession du mystère, engagement dans le monde et insertion dans le corps ecclésial. Le problème par excellence de la théologie à produire dans les thèses et les mémoires est donc celui de savoir si et comment il lui est possible d’être véritablement un discours de la foi, c’est-à-dire comme l’écrivait Joseph Doré « un discours qui n’annule ni absorbe la foi comme foi, mais la promeut comme telle en régime de discours » [5] Nous sommes prêts à accepter que toutes les thèses n’appartiennent pas au même modèle théologique. Mais il est important que le discours soit théologique de part en part y compris dans des thèses qui font appel à d’autres épistémologies. Prenons pour mieux comprendre comment peut se poser la question de la qualification théologique d’une thèse avec le cas d’une thèse conjointe entre la Sorbonne et l’ICP : une thèse en théologie et en histoire des religions. Il s’agissait d’un double travail de recherche historique et théologique sur « La reconnaissance de la dignité de la femme dans la rencontre d’une société traditionnelle en Afrique avec le christianisme de la période coloniale ». Après toute une partie historique de valeur décrivant la rencontre du christianisme avec une société traditionnelle, venait le chapitre théologique sur la reconnaissance de la dignité de la femme par le christianisme. Or, au vu de cette interprétation, on pouvait se demander si finalement le parcours historique avait été vraiment nécessaire aux conclusions-convictions énoncées dans le dernier chapitre. Tout ce qui était écrit en théologie pouvait se dire en dehors de la partie historique… « Ainsi, par absence d’évaluation de ce que le passage par l’histoire avait déplacé, conforté, transformé, le risque de la thèse était celui d’un recours légitimant à l’histoire qui pourrait se résumer ainsi : l’Evangile doit servir la promotion des femmes, sans triomphalisme, l’histoire montre qu’il y a contribué, donc continuons avec détermination, sagesse et prudence à le répandre ! » Face à un tel discours de légitimation, le jury s’accordait à dire la faiblesse théologique de la thèse par manque d’avoir pensé et problématisé la foi comme pratique au sein d’une histoire. ConclusionEn dernière analyse, le critère ultime de vérité du discours en théologie doit être une expérience dans laquelle ce qui est dit est reconnu comme exprimant adéquatement quelque chose qui est manifeste. Le fondement ultime de la vérité est une manifestation, une révélation, un événement, dans lequel la réalité du salut devient apparente. Le langage des sources raconte ce que l’expérience des premiers témoins a été, comment ils ont reconnu le Christ sauveur en Jésus de Nazareth. La vérité de leur discours est sa fidélité à ce qui est ainsi devenu manifeste pour eux. La vérité du langage théologique est sa correspondance avec la réalité qui est rendue présente dans la révélation, mais cela à travers la médiation des différents niveaux du langage de la foi. Mais la difficulté est que le langage théologique n’est pas une simple sorte de traduction en termes plus abstraits de ce qui est dit en termes relativement concrets dans le langage des sources. Il y a une contribution originale de la réflexion théologique qui ajoute une dimension particulière au langage religieux comme tel et aussi, en un certain sens, rend ce langage lui-même plus révélant à l’esprit humain. Cette dimension supplémentaire est apportée par l’idée de théorie qui correspond au projet d’un savoir authentique, c’est-à-dire en plein accord avec la réalité. Le but du discours théologique n’est pas de répéter ce qui est déjà dit dans le discours de la foi, mais de rendre apparente la structure interne qui est supposée immanente à la réalité présentée dans le discours. Ainsi les catégories utilisées doivent être inscrites dans l’horizon de l’expérience religieuse. On doit toujours se rappeler cependant que la pertinence de la reconstruction proposée est toujours ouverte à la discussion et que, en tout cas, elle ne peut pas être considérée comme impliquant une absolutisation d’une théologie particulière. De nouvelles interprétations peuvent être développées en fonction de l’évolution de la culture et en particulier des schèmes catégoriaux utilisables. Par exemple, la théologie contemporaine a été inspirée par une certaine manière de comprendre l’historicité de la foi. Ce développement doit beaucoup à l’émergence de ce thème en philosophie et au rôle des sciences au siècle dernier. Mais rappelons-nous qu’un schème catégorial n’est jamais la vérité ultime. Comme l’a dit Whitehead : « Toute philosophie, à son tour, sera déposée ». C’est la limite de la théologie de s’exprimer dans un langage historique et d’avoir à partager la contingence de la pensée méditante. C’est sa grandeur, d’être capable de dire authentiquement la foi en dépit de ces limites. [1] Cardinal Godfried DANNEELS, « Le rôle d’une Faculté de théologie. Réflexions d’un pasteur. », in La théologie entre deux siècles. Bilan et perspectives, Actes du colloque organisé à l’occasion du 575e anniversaire de l’Université catholique de Louvain, Cahiers de la Revue Théologique de Louvain, n° 34, Louvain-la-Neuve, 2002.p. 11. [2] Nous renvoyons à sa présentation du Manuel de théologie, sous la direction de Joseph DORÉ, publié chez Desclée en 1991, Introduction à l’étude de la théologie, vol. 1, p. 7 à 18. [3] En parlant ainsi, nous nous situons en référence « thomasienne » (situer St Thomas au sein d’un contexte culturel et historique bien précis) et non pas en système thomiste qui fait d’une théologie contextuelle et située dans l’histoire, une théologie décontextualisée, érigée en système capable de traverser les siècles. [4] J. LECA, « La théorie politique », in Traité de Science politique, M. Grawitz et J. Leca, Paris : PUF, t. 1, 1985 [5] J. DORE, « La responsabilité et les tâches de la théologie », Introduction à l’étude de la théologie, vol. 2 du Manuel de Théologie, Paris : Desclée, 1992, p. 353-354. © 2001-2007 Catho-Theo.net
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