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Dernière mise à jour : 19 septembre 2002 |
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Enseigner la théologie en régime de laïcité : le cas de la France
IntroductionDepuis plus d’un siècle, l’enseignement de la théologie en France a été le champ d’un affrontement entre les intellectuels français. Cet enseignement a une histoire en Occident mêlée à celle de l’université. Celle-ci, au Moyen-Age, connaissait l’enseignement de la théologie. Disparue à la Révolution française avec l’enseignement facultaire en général, la théologie recevra un traitement particulier lorsque l’Empereur Napoléon 1er lui donnera le cadre institutionnel des facultés de théologie d’Etat où l’on formait le clergé concordataire [1]. En 1885, celles-ci disparaîtront par manque d’étudiants, raison qui les menaçait depuis quelque temps, mais surtout pour des raisons idéologiques. Leur suppression, et surtout celle symbolique de la Faculté de la théologie de la Faculté de Paris, correspondra à la création de la 5° section, dite Section des sciences religieuses, de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes [2]. Le contexte culturel était celui, bien connu, d’un combat contre l’Eglise, volonté d’affranchissement de la raison des liens avec l’Eglise et sa philosophie explicative de l’histoire. Le mouvement conduira à 1905, à la promulgation de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat. Mais, entre temps, on avait créé les Instituts catholiques dans lesquels, finalement, on allait ériger des facultés de théologie sous juridiction de l’Eglise [3]. Depuis, même les mots ne peuvent être entendus sans que soit évoquée cette histoire. Ainsi en est-il du terme « sciences religieuses » que l’Ecole pratique revendique encore aujourd’hui comme une marque de sa méthode, se présentant comme spécialisée dans l’analyse du « fait religieux sous ses aspects à la fois philosophiques et archéologiques, historiques et juridiques, philosophiques et littéraires, anthropologiques et sociologiques, sans aucune prétention d’encyclopédisme mais avec une méthodologie rigoureuse » [4]. Portant son analyse sur les débuts de cette section, Emile Poulat a montré que la distinction entre l’enseignement donné dans cet établissement et celui que donnait l’Eglise dans ses facultés propres était d’abord structurelle : « Les sciences religieuses se définissent par opposition à la théologie et l’excluent de leur champ » [5]. Peut-on dire qu’aujourd’hui existe encore cette opposition structurelle ? Si on la note ici ou là, comme rémanence, et, malheureusement quelquefois, résurgence de vieux combats, peut-on lui opposer un raisonnement plus constructif qui explique l’effort des Eglises ayant des enseignements facultaires de théologie et leur volonté de coopérer à une œuvre générale de formation et de pensée appliquée aux religions ? Voici donc la question à laquelle il nous faut répondre : dans le contexte français de laïcité, comment l’Etat appréhende-t-il l’apport spécifique d’Eglises qui enseignent la théologie à un niveau universitaire et donne-t-il une légitimité à leur activité particulière ? Un enseignement universitaire dans l’EtatDe prime abord, la question semble peu opportune pour les institutions françaises d’enseignement de la théologie créées au sein d’universités publiques. Cette particularité, on le sait, est liée au système français qui, tout en appliquant le principe constitutionnel de laïcité, connaît plusieurs régimes pour l’organisation de ses cultes [6]. Dès lors, la Faculté de théologie catholique de Strasbourg, érigée par l’autorité allemande lorsque les trois départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de Moselle étaient annexés à l’Allemagne [7] et la Faculté de théologie protestante de cette même ville, qui, elle aussi, a été créée par une loi allemande en 1872 [8] sont deux facultés de l’Université des sciences humaines de Strasbourg. De plus, en 1970, un Centre autonome d’enseignement et de pédagogie religieuse a été créé à Metz au sein, à l’époque, de l’Unité de formation et de recherche des Lettres et sciences humaines de la ville. Quelques textes, plutôt rares, permettent de rendre compte de la manière dont la question de la légitimité de l’enseignement de la théologie dans un régime de laïcité est abordée dans ces institutions. Ils permettent de voir que la question de l’apport de la théologie à l’œuvre de formation et de recherche confiée aux établissements publics d’enseignement supérieur français est connue. Ainsi le Rapport du Comité national d’évaluation sur la Faculté de théologie de catholique Strasbourgeoise, en 1991, est entièrement investi par cette conception qu’il tient pour naturelle et cherche à illustrer : « Aussi bien, dit-il, la Faculté de théologie entend-elle à la fois être reconnue comme partie intégrante de l’USHS (Université des Sciences Humaines de Strasbourg) à côté des autres composantes de celles-ci et représenter au sein de l’université française une instance originale aux côtés de la Faculté de théologie protestante » [9]. Une grande partie de ce rapport devrait être citée car elle fourmille de considérations montrant que les axes d’enseignement et de recherche de la théologie trouvent leur place dans l’apport intellectuel général de la recherche universitaire française [10]. Non de même niveau, mais très intéressant pour notre sujet, est cet article du « Monde de l’éducation » consacrant quelques pages aux deux facultés de théologie de Strasbourg [11]. A propos de la faculté catholique, il déclare : « C’est une faculté d’Etat où tous les enseignants sont croyants, sinon catholiques. C’est une faculté laïque qui propose des cours de sciences bibliques, de droit canonique, d’éthique chrétienne…C’est une faculté publique, enfin, où l’évêque dispose d’un droit de veto en matière de nomination des enseignants. Université étrangère ? Non, faculté de théologie catholique, composante historique de l’université alsacienne Marc Bloch ». Les deux doyens, interrogés, chercheront à développer cette idée d’originalité et à montrer en quoi l’Etat ne renie pas sa tradition de laïcité en conservant de telles facultés : « La situation de notre université est atypique par rapport à la conception française de la laïcité, dit l’un. C’est l’expérimentation pour des raisons historiques, d’une approche plus apaisée, un peu sur le modèle du reste de l’Europe, où l’Etat autorise le dialogue entre foi et raison ». De la même manière, dans sa présentation publique à destination des étudiants, la Faculté de théologie protestante n’évite pas de poser la question après avoir décrit les enseignements qu’elle donne : « Parcourir ces différents domaines pose la question de la scientificité de la théologie et de sa place à l’université. L’histoire a fait, en effet, que l’Université des sciences humaines de Strasbourg soit la seule Université d’Etat française à comporter en son sein deux facultés de théologie… ». La question suit : « Les faits ne justifient toutefois pas le principe : la théologie peut-elle être considérée comme une science humaine ? » [12]. Si la question, comme nous l’avons dit, a rarement été traitée pour elle-même, elle n’a pu être esquivée lorsque l’on eut l’idée de créer à Strasbourg au sein de l’Université des Sciences humaines une institution de type universitaire en vue de doter l’Islam d’un lieu d’enseignement de sa théologie équivalent à ceux qu’offrent les autres grandes religions présentes en France. On sait que projet n’a pu aboutir [13]. Il fut rejeté par les conseils de trois facultés (histoire, langues étrangères et lettres modernes). Pourtant le Président de la Mosquée de Strasbourg avait déclaré dans un journal local que la finalité de cette filière universitaire était d’offrir « un cadre laïc d’études au même titre que celles des autres religions » [14]. Mais, dans ce même journal, le Directeur de l’UER d’histoire déclarait : « il y a des précautions à prendre pour que cette filière, si elle était mise sur pied, ne devienne pas un repaire d’intégristes » [15]. C’est dire que le débat n’est pas clos. S’il resurgit avec force dès lors qu’est posée la question de la création d’une faculté de théologie musulmane, on peut supposer que des réponses ou des garanties sont apportées lorsqu’il s’agit de l’enseignement de la théologie par les facultés de théologie catholique et protestante. Les institutions confessionnellesLa question de la légitimité d’un enseignement de la théologie dans un régime général de laïcité se pose d’une manière différente pour les établissements confessionnels. Compte tenu du sujet de notre exposé, nous devons distinguer ces établissements en fonction du statut qui leur est reconnu dans le système de l’enseignement supérieur français et des relations qu’ils ont avec le Ministère de l’éducation nationale. La plupart ont été ouverts en application ou dans le cadre de l’application de la loi de 1875 octroyant la liberté de créer, aux conditions définies par la loi, des établissements d’enseignement supérieur libres [16]. Cette loi, rappelons-le, fut votée par une chambre royaliste favorable à la revendication de l’Eglise catholique qui voulait obtenir pour le degré supérieur ce qu’elle avait acquis auparavant pour les deux degrés primaire et secondaire. Pour l’Eglise catholique, il s’agit des 5 universités catholiques françaises qui ont en leur sein une faculté de théologie et le Centre Sèvres [17]. A elles s’ajoutent deux lieux d’enseignement et de recherche propres pour les Eglises protestantes et orthodoxes. A Paris et à Montpellier, deux facultés de théologie dites Facultés libres de théologie protestante, forment « l’Institut protestant de théologie » en application d’une décision des Eglises réformées et luthériennes de France datant de 1972 [18]. Les Eglises orthodoxes, quant à elles, disposent d’un tel lieu propre, dit « Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge » créé par les émigrés russes à la suite de la révolution russe du début du siècle. Tous ces établissements relevant du régime de la loi de 1875 sont contrôlés par les rectorats d’académie dépendant du Ministère de l’éducation nationale, contrôle portant notamment sur l’intitulé des diplômes et le contenu des livrets présentant les cours et conférences. Par ailleurs les statistiques concernant le nombre des étudiants en facultés de théologie, de droit canonique et de philosophie ecclésiastique, font partie du comptage national des étudiants [19]. Quelle réflexion tirer de cette situation ? En plus de ce que disent les institutions elles-mêmes [20], un essai de fondation juridique a été fait il y a une trentaine d’années lorsque Madame le Secrétaire d’Etat Alice Saunier-Seïté a demandé au Doyen Vedel de préciser la légitimité de la pratique administrative d’octroi d’une subvention aux établissements privés d’enseignement supérieur. Le fait que fassent partie de ceux-ci des établissements à caractère propre religieux et, à l’intérieur de ceux-ci, des facultés ecclésiastiques, a conduit le Doyen Vedel à porter son attention sur la légitimité juridique de la subvention accordée directement ou indirectement aux enseignements canoniques. La conclusion du rapport était favorable à ces enseignements. Ainsi lisait-on : « étant acquis que l’aide en question est licite lorsqu’elle est motivée par des considérations d’intérêt général, il apparaît que de telles considérations justifient incontestablement et de façon prioritaire l’aide aux » sciences sacrées « … » [21]. Le rapport allait d’ailleurs très loin dans les propositions. Partant de l’idée selon laquelle les relations entre établissements privés et Etat devaient trouver un cadre institutionnel durable, Vedel avançait l’idée, jamais appliquée depuis, de conventions passées entre Etat et établissement pour l’enseignement de certaines disciplines : « on pourrait concevoir … qu’à raison de l’intérêt général présenté pour les activités d’enseignement et de recherche concernant certaines disciplines, les pouvoirs publics, tout en en confiant la poursuite aux établissements privés, veuillent y voir un véritable élément du service public de l’enseignement supérieur. Ils chargeraient par ces conventions les établissements privés de l’assumer dans le prolongement ou à côté des universités d’Etat » [22]. Cette proposition prenait son sens dans ce que Vedel déclarait lorsqu’il s’agissait de justifier l’aide publique aux sciences sacrées : « …(dans ce domaine) les justifications d’une aide de l’Etat sont multiples et incontestables : progrès de la connaissance, rayonnement culturel et influence française dans un secteur d’âpre concurrence internationale, nécessité de la présence de français dans diverses organisations religieuses internationales. Il est clair que, par nature, ce domaine est celui de l’enseignement supérieur privé de caractère confessionnel auquel l’Etat ne peut se substituer mais qu’il est nécessaire d’aider pour des raisons d’intérêt général évidentes » [23]. L’enseignement de la théologie et l’intérêt général de la sociétéL’emploi par le Doyen Vedel de l’expression intérêt général mérite une grande attention. Elle doit être mise en valeur car elle donne à la question de la légitimité de l’enseignement de la théologie en régime de laïcité une catégorie juridique, d’une part, issue de la doctrine juridique française, d’autre part, d’application neutre [24]. En effet, cette catégorie concerne toute activité qui, dans la société française, présente un « intérêt » au point d’être jugée nécessaire pour ses membres. Elle doit être encouragée et soutenue. Elle ne doit pas manquer à la vie de la Nation sinon elle devrait être créée en raison de ce qu’elle apporte d’essentiel. Bien que le rapport Vedel soit resté confidentiel de sorte qu’aujourd’hui il n’est plus connu des personnels qui administrent l’enseignement supérieur, on mesure l’importance de cette approche, unique en son genre, qui est ou devrait être celle de l’Etat. En effet, elle rencontre une conception de la place de la théologie dans une société laïque partagée par ceux qui l’enseignent et la promeuvent. La présenter nécessite que l’on revienne au « fait facultaire » encouragé par le christianisme. Non seulement l’histoire de l’université montre que ce dernier a participé à la création et au développement d’un enseignement répondant aux besoins de la raison voulant « réfléchir » sur les activités humaines, mais le christianisme, en tant que tel, a voulu être l’objet du travail de la raison en entrant dans les disciplines universitaires. Cette évidente soumission aux règles des sociétés où la raison définit un champ d’observation et de parole est symbolique du rapport entretenu par la théologie avec toutes les disciplines et les lieux où celles-ci s’exercent. L’objet propre est, largement dit, « la religion » avec toutes ses composantes. Elle entre dans le cadre du travail d’intelligence des sociétés sur elles-mêmes exercé, d’une manière spécifique et, sur ce point, les travaux d’épistémologie prennent ici tous leur sens, dans le périmètre institutionnel des universités. Rappelons que celles-ci ont une histoire dont l’élément permanent est la liberté donnée à des personnes de penser et de réfléchir en dehors de toute dépendance politique et économique qui rétrécirait leur capacité à parler et écrire. Cette histoire est aussi celle de l’établissement de méthodes propres et de création d’instruments de pensée du niveau spécifique d’un enseignement supérieur. Les combats que nous rappelions plus haut qui ont conduit à une guerre de mots conservant le terme de sciences religieuses à ce qui n’est pas théologie montre combien l’enjeu du débat de l’époque portait sur la capacité accordée à des théologiens d’un cadre facultaire catholique de répondre, dans leur enseignement et dans leurs écrits, aux conditions de réalisation d’un enseignement supérieur. Dans la perspective ouverte par l’application de la catégorie d’intérêt général à l’œuvre facultaire théologique, exercée par des théologiens appartenant aux groupes religieux ayant créé des institutions propres de niveau supérieur, une confiance est nécessaire en la possibilité d’un groupe religieux lui-même de créer dans sa propre organisation la distance qu’impose l’activité universitaire. Le contexte actuel rend cette proposition encore plus importante. Peut-être y a-t-il même une urgence à évoquer de nouveau l’histoire des relations entre christianisme et université pour ne pas enterrer une tradition gelée par une opinion mêlant trop rapidement religion et obscurantisme. La coopération apparaît donc nécessaire. Le cadre offert par la laïcité française est bon pour que cette coopération s’installe et se développe. Il permet aux groupes religieux d’entrer dans le concert des disciplines connues par l’université dès lors que ces groupes eux-mêmes acceptent de répondre aux exigences que ces disciplines s’imposent. Allons même plus loin. L’intérêt d’une société attachée à la paix civile dépend de sa volonté d’admettre que les groupes religieux eux-mêmes, en vertu de leur tradition, qu’ils connaissent et entretiennent, prennent en charge la connaissance déclarée de plus en plus nécessaire des religions. L’apport d’un enseignement facultaire de la théologie doit être appréhendé dans cette perspective sociale et, peut-être politique. Il réalise à sa manière la régulation que beaucoup souhaitent dans ce domaine où la transcendance non réfléchie peut conduire aux excès de pensée et d’action. Les conditions d’une coopérationIl est vrai que, comme nous l’avons déjà noté, l’histoire française de la laïcité met plutôt en évidence la méfiance portée sur les religions dès lors qu’elles prétendent coopérer dans l’ordre de la pensée et, par conséquent, de la formation, avec des établissements publics d’enseignement de tous niveaux. C’est pourquoi elles auront toujours à « y mettre du leur » pour faire reconnaître leur capacité de coopération à une œuvre générale de développement des connaissances, alors même que l’on tient aujourd’hui la culture religieuse pour un des éléments fondamentaux de la formation intellectuelle indispensable des citoyens. On ne part pas de rien. La création des ensembles universitaires et facultaires catholiques, protestants ou orthodoxes en France ont contribué à montrer l’aisance avec laquelle le christianisme peut exercer une activité d’enseignement et de recherche sur lui-même. Un important patrimoine intellectuel, catholique, protestant et orthodoxe existe que l’université ne peut négliger. C’est sans nul doute celui-ci qui a permis la signature de conventions de coopération entre universités publiques et universités ou instituts créés par les Eglises. C’est aussi celui-ci qui a conduit à des coopérations individuelles nombreuses comme l’invitation à des colloques ou à des jurys de thèse. L’évocation de ces liens révèle le caractère paradoxal de la situation en France. En raison notamment de l’idée française de laïcité, les établissements ayant un caractère propre dû à leur lien à une religion peinent à obtenir une légitimité juridique ou institutionnelle équivalente à celles que de tels ensembles ont en Europe. Mais, en même temps, leur reconnaissance est moins difficile, voire est évidente, lorsqu’ils sont appréciés sous l’angle de la compétence qu’ils proposent dans les matières théologiques et connexes. La prise de conscience d’un tel paradoxe, dont on découvre souvent le caractère de « spécificité française », est nécessaire pour définir le périmètre d’action de tels ensembles. Il enracine la légitimité dans la compétence. C’est sur elle que se fonde entièrement la participation au débat instauré dans et par les universités, débat dont on sait qu’il est un œuvre naturelle de la démocratie, lieu premier d’expression des opinions et des idées. Si la compétence est à ce point nécessaire, admettons qu’aucune limite de légitimité ne peut atteindre la possibilité de participation aux débats qui ont lieu ici et là. De même que rien n’interdit d’en créer. Sans aucun doute l’enseignement de la théologie en régime de laïcité trouve là un moyen d’expression ouvert à tous ceux qui ont les moyens de le faire. On découvre à quel point la situation française est exigeante pour la théologie. En quelque sorte, elle doit mériter sa reconnaissance. On n’osera pas aller plus avant pour juger si cette situation qui lui est faite relève du passé ou prépare une situation générale future qui pourrait, en Europe, et peut-être dans un cadre plus large, devenir commune pour tout établissement d’enseignement supérieur. La théologie ne devrait pas souffrir de cette mise en concurrence. Par nature, elle est vouée à la rencontre comme elle l’a été dans son histoire. Toutefois, elle doit savoir tirer de cette histoire quelques leçons, notamment étudier les conséquences des attitudes de défense et de repli où le souci de protection l’a emporté sur la confrontation avec les pensées séculières. A cet égard, on ne peut que louer les tentatives de pluridisciplinarité que l’on trouve réalisées avec plus ou moins d’ampleur dans toutes les institutions vouées à la théologie. Ainsi le note et le commente le Rapport d’évaluation déjà cité touchant la Faculté de théologie de Strasbourg à propos du CERIT : « Les textes sont la matière principale du travail théologique. De ce fait la théologie ne peut que gagner à entrer dans l’énorme débat qui porte sur le langage, sa production, son interprétation : éthique, linguistique, herméneutique, psychanalytique, sémiotique… Le CERIT a comme raison d’être de s’attaquer aux problèmes actuels que le choc des disciplines fait surgir et ses publications reçues favorablement dans les milieux compétents témoignent du caractère fructueux de la démarche succinctement résumée ici ». Nul doute que le jugement serait le même si l’on considérait les tentatives et réalisations de pluridisciplinarité à l’intérieur des établissements d’enseignement supérieur confessionnels français. Rappelons que l’Institut catholique de Paris a créé un département de la recherche avec, parmi d’autres, une finalité portant sur la transversalité des travaux de recherche dans une université aux disciplines variées allant des sciences humaines aux sciences de l’ingénieur. La Faculté de théologie y est appelée à jouer un rôle. Cette expérience de pluridisciplinarité interne réalise, pour une part, celle qu’entend promouvoir à sa manière l’enseignement de la théologie. La Constitution Apostolique Sapientia Christiana le déclare : « …les sciences nouvelles et les nouvelles découvertes soulèvent de nouveaux problèmes qui interpellent et sollicitent les sciences sacrées. Il est donc nécessaire que les spécialistes des sciences sacrées, tout enaccomplissantleurdevoirfondamentalqui est d’atteindre par la recherche théologique, une connaissance plus profonde de la vérité révélée, favorisent les échanges avec les hommes croyants ou non croyants, versés dans les autres sciences, et cherchent à bien voir la valeur et le sens de leurs affirmations et à en juger à la lumière de la vérité révélée » [25]. ConclusionLa tradition française est celle d’une laïcité dont l’épiderme est toujours affecté par l’activité des groupes religieux. La neutralité proclamée comme un dogme juridique est entendue par certains groupes comme la mise à l’écart des hommes de foi dans l’œuvre d’éducation et de formation [26] Nul doute que ce débat est celui de la liberté de conscience que l’on croit écartée par les pensées religieuses. Peut-on croire et être libre ? Peut-on penser sur sa religion et le faire librement ? Peut-on enseigner ce que l’on croit et garantir que l’enseignant est libre dans ce qu’il dit ou lorsqu’il pense ? L’anniversaire de la loi de 1905, dans moins de quatre ans, réouvrira le débat. La théologie aura son mot à dire ou, mieux encore, sa part à prendre dans les affirmations à prouver que l’œuvre ecclésiale dans son ensemble est une œuvre à dimension sociale, d’intérêt général pour la société. Prendre les moyens de le traduire mieux et efficacement demandera de la constance et un effort d’explication de ce qu’est proprement penser et croire. Rien mieux que l’expérience n’emportera l’assentiment d’une société française, laïque dans l’âme, qui jugera les religions à leur capacité à rendre les peuples et les gens libres. Pourquoi ne pas compter sur l’aide que peuvent apporter les expériences européennes et autres ? Le cadre laïc français, enraciné dans la mémoire du peuple, évoluera avec le temps des rencontres européennes et mondiales. La théologie gagnera à voir ce cadre s’inspirer d’autres traditions où le mérite de l’enseignement et de la recherche dans cette matière est grand et, surtout, reconnu avec sa place particulière. La responsabilité des théologiens a donc elle aussi une dimension universelle. [1] La France comptait 6 facultés de théologie à la fin de l’Empire. Voir Bruno Neveu, Les facultés de théologie catholique de l’université de France (1880-1885), Paris, Klincksieck, 1998, 841 p. Voir notamment les deux premiers chapitres du livre. Ils résument bien l’histoire des facultés de théologie, sous l’Ancien Régime et le Premier Empire : p. 15-129. [2] E. Poulat, Liberté, laïcité. La guerre des deux France et le principe de la modernité, Paris, Cerf-Cujas, 1987, p. 294-304 (Ethique et société). [3] P.H. Prélot, Les établissements privés d’enseignement supérieur, Paris, L.G.D.J., 337 p.. Voir aussi H. Hosltein, La faculté de théologie. Une longue adolescence. 1878-1913, in Institut catholique de Paris, Le Livre du centenaire, Paris, Beauschesne, 1975, p 61-92. [4] Ecole pratique des hautes études. Section des sciences religieuses. Programme des conférences, livret de présentation p.5 (que l’on peut consulter sur Internet http://www.ephe.sorbonne.fr). Sur l’ensemble de la question, on peut aussi lire notre contribution, L’enseignement de la théologie et des sciences religieuses en France, in Quaderni di diritto e politica ecclesiastica, 9, 2001, p. 167-178. [5] E. Poulat, Liberté…, op.cit., p. 287. [6] J.P. Durand, Les quatre cultes reconnus dans les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle, in P. Valdrini (dir.), Droit canonique, Paris, Dalloz, 1999, p. 474-491 [7] C. Vogel, La Faculté de théologie catholique de 1902 à 1918, in Revue des Sciences Religieuses, 43, 1969, p. 225-263. [8] M. Lienhard (dir.), La faculté de théologie protestante de Strasbourg hier et aujourd’hui (1588-1988). Mémorial du 450° anniversaire de la Faculté, Strasbourg, Oberlin, 1988, 197 p. [9] Rapport du Comité d’évaluation sur la Faculté de théologie catholique. Comité national d’évaluation. Rapport d’évaluation n°27 publié en janvier 1991, au chap. 8, Faculté de théologie catholique, in Revue des sciences religieuses, 4, 1991, p 309-341. [10] Voir par exemple, Rapport, ibid., p. 322 : il reprend trois axes essentiels de cette recherche, celles positives sur l’antiquité chrétienne, la théologie et la culture moderne et l’histoire régionale. A propos de cette dernière, il déclare : « Répondant à des orientations données par l’Education nationale, la Faculté s’est mise à étudier avec un soin particulier la dimension religieuse de l’Alsace et de la Lorraine au XIX° et au XX° siècle ». [11] L. Bronner, Quand le public forme des théologiens, in Le Monde de l’éducation, novembre 1999, p. 63. [12] http://theologie.pro-strasbourg/fr/... [13] F. Messner, La formation des cadres religieux musulmans d’Europe, sous la direction de F. Frégosi, Paris, L’harmattan, 1998, P. 147-148. En fait, on a créé, à Paris, un « Institut des sociétés du monde musulman » dont le directeur est un enseignant de l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). [14] [Journal « L’Alsace » du 6 juillet 1997, p. 11. [15] Ibid., p. 11. [16] Voir plus haut note 3, la référence du livre de P.H. Prelot. Alors que, en dehors du territoire français soumis à un régime spécial pour les cultes, les deux premiers degrés des écoles privées ont pu trouver, grâce à la loi Debré, une participation à la mission de service public d’éducation, les établissements privés d’enseignement supérieur (de la vieille France), où exercent des théologiens, n’ont jamais joui d’une telle description législative. Voir P. Valdrini, L’université catholique en France, in Fédération Internationale des Universités Catholiques, Actes du premier symposium du projet : Université, Eglise, Culture. D’un paradigme à l’autre, l’université catholique aujourd’hui, Université Saint-Paul d’Ottawa, 20-23 avril 1999, Paris, Centre de coordination de la recherche, FIUC, 2001, p.21 à 37. [17] Les 5 facultés de théologie des Instituts et Universités catholiques ont été ouvertes à la fin du XIX° siècle. Le Centre Sèvres a été ouvert en 1974, réunissant la Faculté de théologie de Lyon-Fourvière et la Faculté de philosophie de Chantilly. [18] A. Encrevé, La fondation de la Faculté de théologie protestante de Paris, in Etudes théologiques et religieuses, 52, 1977, p. 337-338. Les deux Facultés existaient d’une manière autonome depuis beaucoup plus longtemps. [19] Une section « diplômes canoniques » a même été récemment créée. Noter que le nouvel Institut Notre-Dame érigé par le Cardinal Archevêque de Paris ne relève pas du Rectorat de Paris. [20] Pour l’Institut catholique de Paris, voir L’Institut catholique de Paris. Un projet universitaire (sous la direction de Patrick Valdrini, Paris, 2000, DDB, 151 p. [21] Note de synthèse sur le rapport relatif aux « relations entre l’Etat et l’enseignement supérieur privé », (communément appelé rapport Vedel) p. 8. Le terme chez Vedel est expliqué sous forme d’incise. Il recouvre la théologie, les études bibliques et patristiques, l’histoire et la philosophie religieuse, le droit canonique. Il faut rappeler que ce rapport qui favorisait la subvention accordée aux facultés dites de sciences sacrées (L’utilisation du terme « priorité » dans le passage que nous avons cité) a suscité une vive polémique au sein de l’UDESCA (Union des Etablissements Supérieurs Catholiques d’Enseignement) qui rassemble les 5 Instituts et universités catholiques de France. En effet, certains ont peu d’enseignement dans les disciplines envisagées par Vedel. [22] « Les relations entre l’Etat et l’enseignement supérieur privé », 1978, p. 92. [23] Note de synthèse…, ibid., p. 3. [24] Nous l’avons nous-même souvent utilisée dans les discours où devait être abordée la question de la légitimité de l’existence de l’Institut catholique de Paris. Voir par exemple, le discours de la rentrée académique à l’occasion du 125° anniversaire de l’Institut catholique de Paris, in Transversalités, n° 77, janvier-mars 2001, p. 5-9. [25] Constitution Apostolique Sapientia Christiana de Jean-Paul II sur les universités et les facultés ecclésiastiques, Préambule. [26] Cette thèse est développée dans un récent livre blanc de la laïcité rédigé pour préparer l’anniversaire de la loi de 1905 par le Grand Orient de France, distribué à tous les parlementaires français. © 2001-2007 Catho-Theo.net
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