|
Dernière mise à jour : 18 juillet 2005 |
||||
|
|
||||
|
Croire en adulte aujourd’hui
Croire en adulte aujourd’huiEnjeux théologiques et catéchétiquespour des chrétiens et des communautés adultes dans la foi La réflexion sur la foi adulte a une place évidente dans la logique de ce colloque : la catéchèse des adultes demande en effet que nous opérions un éclaircissement exigeant concernant quel adulte dans la foi entendons-nous promouvoir. Qu’est-ce que cela signifie « croire en adultes » ? Si nous adressions cette question à un groupe d’hommes et de femmes adultes, nous fait remarquer Paul-André Giguère, nous aurions autant de réponses qu’elles sont les histoires personnelles et la sensibilité de chacun et de chacune. [1] En effet la réponse à notre question suppose une vision de foi chrétienne (une théologie), une modalité d’entendre l’Église (une ecclésiologie), une manière particulière de concevoir le rapport avec la culture (comment l’Église est au monde) et d’interpréter le témoignage de la foi (une conception de la mission). Et aussi, bien sûr, une idée d’adulte. La parcellisation pratique de la réponse à la question sur la foi adulte (attestée par les différentes et contradictoires figures de foi chrétienne encouragées à l’intérieur de l’Église) et par conséquent de la conception et de la pratique de la formation à la foi adulte (la catéchèse des adultes), reflète la fragmentation au sein de l’Église de l’horizon théologique décrit plus haut. La question « croire en adulte aujourd’hui » montre d’emblée son premier enjeu : la foi supporte et autorise différentes modalités d’être vécue en adulte ; avec quel droit se situer donc en faveur de l’une plutôt que de l’autre ? Pourquoi dire que croire en adulte signifie ceci plutôt que cela ? Le mystère de Jésus-Christ auquel nous avons donné notre confiance et qui constitue le repère ultime de « l’adultité » de la foi, garde un surplus (une surabondance, un excédent) qui ne peut être épuisé par aucune réflexion ni expérience. Est-ce que nous sommes donc condamnés au silence et à considérer toute réponse à notre question de la même valeur ? Beaucoup de chrétiens vivent effectivement ce sentiment et sont désorientés. Mais il n’est pas ainsi. Si la foi chrétienne autorise une diversification à son intérieur, elle n’autorise pas pour autant n’importe quelle forme. Il y a un seuil au-delà duquel elle n’est plus chrétienne et elle n’est pas adulte : cela se donne quand la figure vécue et réfléchie de la foi dément son contenu et déforme le visage du Seigneur qu’elle confesse. Il y un deuxième enjeu dans notre question. La réflexion sur la maturité de la foi et sur la formation à une foi adulte ne peut pas être abordée sur le seul plan des processus individuels de maturité ou de maturation. Si nous voulons éviter de confiner la foi dans le domaine du privé, il faut que nous nous interrogions sur la dimension sociale et culturelle de la foi adulte et sur les représentations que les sociétés se font de la foi. Nous avons là, peut-être, le facteur décisif de notre question, parce qu’il met en jeu la valeur communautaire, civile, culturelle du croire aujourd’hui. À ce propos il faut remarquer que le concept de maturité de la foi des communautés et non seulement des individus est présent dans le Directoire Catéchétique Générale de 1971, qui affirme : « Dans l’ensemble de l’activité pastorale, la catéchèse est la forme d’action qui conduit à la maturité de la foi les communautés et les personnes chrétiennes » ( § 21). J’essayerai donc d’aborder la question en parcourant l’itinéraire qui va de l’accueil de Dieu dans la révélation à son expression dans les cultures : ce sont les quatre premiers points de mon intervention. Cela nous permettra de mieux préciser, sans prétention d’exhaustivité, certaines dimensions de la formation à la foi adulte : ce sera le cinquième point de mon intervention. [2] 1. Une foi qui se donne dans l’histoireLe Credo que nous proclamons nous fait dire : Je crois en Dieu le Père, dans son Fils Jésus-Christ qui est né, a vécu, est mort et ressuscité pour nous, je crois en l’Esprit Saint. Le Credo chrétien est originairement un récit : le récit de l’événement de l’incarnation du Fils de Dieu, un Dieu qui se rend définitivement disponible dans l’humanité du fils de Marie de Nazareth. Voilà le visage de Dieu en qui nous avons mis notre espoir : un Dieu définitivement et irréversiblement humain. Un Dieu qui entre dans l’historie et fait histoire avec nous, jusqu’à son retour. a) La dimension de passivité du croire en adulteLa foi chrétienne est donc originairement de l’ordre de la révélation et de la réponse. Elle n’est pas d’abord caractérisée comme recherche de la part de l’homme, ni comme un système religieux, ni comme un code moral. C’est une présence qui s’offre dans l’histoire et qui demande simplement d’être accueillie. La foi chrétienne, comme réponse à un avant, à quelque chose qui se donne gratuitement, se révèle adulte pour sa passivité active, c’est-à-dire pour sa disponibilité à accueillir librement ce qui lui est offert gratuitement. Cette dimension de liberté dans l’accueil qualifie la foi adulte en tant que réceptive, et donc au maximum active parce que librement disponible. b) La dimension « profane » et ordinaire du croire en adulte.La grâce de Dieu et la réponse libre de la part de l’homme ne se donnent pas dans le temple, mais dans les sillons de l’histoire, dans le « profane » de chaque jour, dans le quotidien de la vie humaine. Le voile du temple a été déchiré dans l’humanité ressuscitée de Jésus, les barrières entre sacré et profane ont été brisées. Il nous précède en Galilée, la terre des nations, la terre à risque, la vie dans ses dimensions ordinaires. Contre toute fuite de l’histoire, contre tout spiritualisme aliénant, la foi chrétienne renvoie à l’histoire et à toute sa complexité. Comme il en a été pour Jésus, ainsi en est-il pour le chrétien. L’Esprit conduit Jésus dans le désert, pour y être tenté par le diable (Lc 4,1-2). L’action propre de l’Esprit à l’égard de Jésus, ce n’est pas de le spiritualiser, mais de l’humaniser, de le pousser dans les déserts de l’histoire, là où son identité est bien sûr mise à l’épreuve, mais elle peut ainsi prendre sa forme filiale. Croire en adulte signifie donc vivre pleinement son appartenance à l’histoire, considérée comme le lieu du culte spirituel, au sens donné par Rm 12,1. Le maximum de la spiritualité chrétienne coïncide donc avec le maximum de sa dimension profane. 2. Une foi qui rassemble et se vit en communautéLe Credo chrétien nous fait dire : Je crois dans l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. Le rêve du Fils de Dieu fait homme a été et continue à être de rendre le monde une communauté de frères et de sœurs avec la même dignité et les mêmes droits. « Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous. » (Jean 17,21). De cette fraternité est signe l’Église des croyants dans le Seigneur Jésus. Elle est donc, d’après la définition du Concile Vatican II « le sacrement, c’est à dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain. » (LG 1). Dans sa manière de se comprendre et de vivre, la communauté des chrétiens devient prophétie du futur de la convivialité humaine. Dans l’Église il y a la même dignité, avec une attention toute particulière pour les plus petits et les plus faibles (1Cor 12), et les rôles différents en elle ne manifestent pas une différence de valeur, mais une complémentarité de services sur la base d’une même fraternité. a) La dimension communautaire de la foi adulte.À partir de cette auto-compréhension d’Église dérive, comme dimension fondamentale du croire en adulte, l’adhésion à une communauté de frères et de sœurs, en acceptant la médiation de cette communauté avec ses limites et ses pauvretés, renonçant donc à tout personnalisme du croire. À l’intérieur de cette foi partagée, la plus haute aspiration c’est de vivre la fraternité avec toutes et tous. Toute autre ambition ne fait pas partie du croire en adulte. Dans cet horizon on doit aussi entendre le sens de l’exercice de l’autorité, comme un service de promotion (auctoritas, du latin augere = augmenter, faire grandir, et aussi par conséquent, rendre l’autre « auteur » et « acteur » de sa propre vie) de toutes et de tous. N’importe quelle autre attitude défigurerait le visage du Seigneur Jésus. b) Dimension sacramentelle du croire en adulte.La foi adulte dans sa dimension relationnelle et communautaire ne s’exprime pas avant tout de manière conceptuelle et intellectuelle, mais selon une dimension sacramentelle et symbolique. La présence du Seigneur ressuscité est célébrée dans les gestes et les rites de la communauté, des rites dans lesquels elle continue à expérimenter l’agir du Seigneur. Croire en adulte signifie donc être dans la vie symboliquement, avec la capacité de célébrer le mystère de Pâque comme source de vie et promesse d’accomplissement personnel et de toute l’histoire. 3. Une foi qui s’exprime dans et en faveur de la cultureLe Fils de Dieu est devenu hébreu et restera hébreu. Il a accepté de dire l’infinité de soi dans la détermination d’une culture précise, dans un contexte historique donné. Il a aimé sa terre et ses racines hébraïques, et c’est exactement son insertion dans sa culture qui l’a rendu accessible, compréhensible par toute autre culture. La foi chrétienne aime toutes les cultures. D’après la grande intuition de Evangelii Nuntiandi, l’Évangile a la capacité d’imprégner toutes les cultures, sans s’identifier avec aucune d’entre elles (EN 20). L’Église ne vit pas au-dessus ou à côté des cultures, mais en elles. Et dans son rapport avec les cultures elle sait qu’elle a à donner et aussi beaucoup à recevoir, selon l’expression du Concile Vaticane II (GS 40 et 44). La conviction que pendant que l’Église évangélise les cultures elle reçoit d’elles une grande contribution d’évangélisation vient du fait qu’elle n’oublie jamais que le Seigneur Ressuscité la précède dans le temps et dans l’espace et qu’il a toujours « une foulée d’avantage » [3] sur elle. Dimension culturelle de la foi. Nous constatons que dans les milieux d’Église on fait souvent une lecture déprimée de notre culture actuelle. La culture est souvent considérée ennemie de l’Évangile et cela porte à créer des personnalités et des groupes détachés ou méfiants sinon opposés à la culture. En fidélité au Seigneur Jésus, qui est entré dans l’histoire et a pleinement assumé une identité culturelle, croire en adulte signifie rester volontiers dans sa propre culture, l’aimer et la servir. Ce qui comporte avant tout de la considérer pleinement adaptée et adéquate à l’Évangile, ni plus ni moins que les cultures passées, et ni plus ni moins qu’elles nécessiteuse d’être évangélisée. L’attitude qui caractérise la personne adulte dans la foi est, par rapport à sa propre culture, de sympathie et de sagesse. La sympathie exprime l’amour pour son propre temps, pour les femmes et les hommes d’aujourd’hui, avec leurs richesses et leur pauvreté. La sagesse, qui vient du don de l’Esprit, se manifeste par la capacité de discerner ce qui dans la culture est humain ou inhumain, ce qui humanise ou déshumanise. La ressource Évangile, dont le chrétien dispose, est un capital d’humanisation à partager avec tous, non pas une arme pour juger et condamner. Croire en adulte signifie rester volontiers dans son temps et y être avec discernement, c’est à dire avec sympathie et sagesse. Toute autre attitude déforme l’Évangile. 4. Une foi qui se rend « culturellement habitable »Ce rapport de sympathie et de sagesse avec la culture ouvre à une autre réflexion fondamentale. La question de la foi adulte ne peut pas rester sur le seul plan du processus de maturation individuelle. Nous devons parler de maturité ou maturation culturelle de la foi dans un contexte déterminé. Pour maturité culturelle de la foi nous entendons l’état de la foi lorsqu’elle peut être vécue (par les chrétiens) et socialement perçue (par le non chrétiens) comme culturellement habitable, c’est à dire comme intellectuellement sensée et « humanisante », aussi bien pour les individus que pour la société. [4] C’est surtout sur ce terrain que la foi est appelée aujourd’hui à donner preuve de sa pertinence et de sa valeur. Beaucoup de chrétiens vivent avec le sentiment que leur foi les oblige à être un peu moins humains que les autres, un peu moins libres, un peu moins citoyens. Cette impression est partagée par les non croyants. Certains ont abandonné leur foi (ce qu’ils croyaient être la foi) pour mieux vivre. La foi chrétienne serait donc infantile, inadaptée, dépassée, obsolète. Et pourtant, contre tout pronostic, la foi chrétienne est aujourd’hui de manière surprenante convoquée par la culture sur le terrain de la morale, conçue non pas comme doctrine du sacrifice et du devoir, mais « comme pouvoir de se rendre compte à soi-même des raisons en fonction desquelles orienter sa conduite, étant donné les termes derniers de sa condition et de sa destination ». [5] C’est donc sur le terrain du sens, que la foi est demandée et attendue, le sens pour l’individu et pour la société. Elle est appelée à donner sa contribution à côté et avec les autres sagesses profanes et religieuses, en fonction de ce qui humanise l’homme et la société, c’est à dire en fonction du mieux-être individuel et social. C’est sur ce terrain qui se joue, au bout du compte, la maturité de la foi, maturité aussi bien personnelle que sociale. La foi chrétienne n’a rien à craindre de cette « profanisation » à laquelle elle est soumise. En effet, le Dieu qu’elle annonce s’est fait homme, il s’est présenté à nous dans son humanité pour promouvoir le maximum d’humanité. Il a été parmi nous et continue à être parmi nous, en tant que Seigneur Ressuscité, l’offre la plus haute d’humanisation personnelle, sociale, culturelle. Vraiment, d’après l’heureuse expression de Marcel Gauchet, « le filon apologétique du mieux-être par Dieu a des beaux jours devant soi ». [6] Comme on peut bien le voir, ce niveau de maturité de la foi concerne aussi bien les croyants que la communauté chrétienne, le corps social de l’Église. Cela demande une manière autre de se comprendre comme communauté chrétienne dans le monde, une autre compréhension de l’Église et, bien sûr, une modalité différente d’entrer en rapport avec la culture et d’interpréter la mission et le témoignage. Le fait que l’Église soit dépouillée de tout soutien social et plus radicalement de sa position de monopole de la vérité, le fait qu’elle soit non pas chassée, mais mise à côté des autres sagesses philosophiques et religieuses, n’est pas une perte pour la foi, mais une chance. Cette démaîtrise permet à la foi chrétienne de se recomprendre de manière plus évangélique, de se situer dans une modalité de proposition et de liberté, d’entrer dans un concours partagé d’humanisation, dans une saine concurrence pour la construction d’un monde de fils et de frères. Elle acquiert ce trait décisif de la maturité ecclésiale de foi qui est sa « parrhesia », c’est-à-dire la capacité de se proposer sans s’imposer, de s’auto-présenter en manifestant ce qu’elle est devenue par grâce, libre de préoccupations apologétiques, dans la conviction joyeuse que l’Évangile, quand il est offert, a lui-même la capacité de montrer sa valeur, et il n’a aucun besoin d’avocat de la défense. C’est à ce niveau de maturité culturelle, et non seulement individuelle, que la foi peut parvenir à sa forme stable adaptée à une société sortie de la religion. [7] Sur cette maturité culturelle se joue donc la crédibilité de la foi, et pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui elle peut donner à penser et contribue à édifier. 5. La tâche de la formation à croire en adulte aujourd’huiDans cet horizon, nous pouvons nous demander le sens de la « catéchèse des adultes », ou de la « formation chrétienne des adultes ». La catéchèse des adultes se propose en effet d’éduquer à une foi adulte. Je me limite ici, sans le développer, à indiquer quelques convictions majeures qui guident la pratique de formation chrétienne des adultes. La formation chrétienne a deux taches fondamentales : mettre constamment en contact avec les sources de la foi (la base sûre) et garder dans la personne adulte la disponibilité au changement (la route comme valeur). a) La catéchèse des adultes se qualifie d’abord comme une « visite guidée » aux sources desquelles jaillit la foi : les sources bibliques, la liturgie et la tradition vivante de l’Église. Elles doivent être considérées comme les portes d’entrée qui permettent à chacun d’entrer en relation avec le Seigneur Ressuscité qui conduit son Église. La formation de personnalités fortes dans la foi passe par la fréquentation de ces « pierres vivantes » de la foi. Il faut néanmoins ne pas être naïf : l’accès des sources de la foi demande, d’un côté, une approche caractérisée par une grande rigueur biblique et théologique et, de l’autre, une grande sensibilité culturelle. À la foi adulte il ne suffit pas une seule oreille ; il lui en faut deux : l’écoute attentive des Écritures et l’écoute autant attentive et passionnée de sa propre culture. C’est précisément la sensibilité culturelle qui permet de faire parler l’Évangile de toujours avec des mots toujours nouveaux. La formation habilite donc à la foi adulte dans la mesure où elle développe cette double constante écoute. b) La promotion de personnalités adultes dans la foi ne signifie pas la promotion de personnes raides. La formation chrétienne en est bien consciente. Par sa nature, elle vise au changement, que nous appelons « conversion ». Si autrefois la formation était caractérisée par la tâche d’informer et de dresser (transmettre des connaissances, induire des habitudes et des comportements), aujourd’hui elle se présente dans tous les domaines comme la tutrice des transformations, l’accompagnatrice des changements, pour qu’ils se fassent de manière à garder, en changeant, sa propre identité et la direction de sa propre vie. La formation chrétienne exprime sa plus haute vocation quand elle interprète soi-même comme « trans-formation », comme formations aux passages. Nous pouvons mesurer combien cette conception de formation se distancie de l’idée traditionnelle qui visait à la stabilité, à la fixité, à la répétition, à la rigidité. Ainsi, la formation chrétienne vise à deux objectifs majeurs : habiliter des personnes sûres et fiables et en même temps souples et en constante conversion. La raison est évidente : la foi dans le Seigneur Jésus Christ est un rapport, une relation toujours vivante, jamais fixée dans des schèmes, toujours ouverte aux surprises et néanmoins fermement solide et sûre. C’est pourquoi, au cœur de la formation chrétienne à la foi adulte il y le problème complexe des représentations religieuses. Je n’aborde pas ce thème, déjà largement exploré. [8] Je me limite à rappeler que nous entrons en relation avec la réalité, avec nous-mêmes et avec Dieu non pas directement, mais par les représentations que nous nous faisons, comme des lunettes et des filtres qui nous permettent de voir la réalité. Les représentations religieuses ont toujours besoin d’hygiène. Le processus jamais achevé de destructuration et restructuration des représentations religieuses est la tâche la plus importante et délicate de la catéchèse des adultes, le lieu de la conversion, de la « metanoia » (changement de mentalité). Les schémas dans lesquels nous risquons de renfermer Dieu (et avec lui nous-mêmes et les autres) sont les idoles auxquelles les Écritures nous mettent en garde. Ce travail a été jusqu’au présent mené surtout en faveur des croyants considérés comme des individus. Mais on peut bien imaginer qu’il soit pareillement urgent en faveur du corps ecclésial dans son ensemble. Les communautés chrétiennes entretiennent un imaginaire collectif, une auto-compréhension basée sur des évidences. La tâche la plus exigeante pour la formation est d’accompagner constamment le corps ecclésial, qui résiste au changement, aux conversions des représentations de foi, de communauté, de rapport avec le monde. La formation à une foi adulte devient adulte au moment où elle parvient à assumer le défi d’éduquer l’Église (et non seulement les individus) à une attitude de conversion, à l’empêcher de se fermer sur elle-même, de devenir une Église auto-référentielle. La formation à la foi adulte rejoint son but quand elle arrive à rendre le corps ecclésial à la fois disciple et extraverti, à l’écoute du Seigneur Jésus et à l’écoute de l’histoire et de sa propre culture. ConclusionParadoxalement, à la conclusion de cette intervention, nous pourrions nous exercer à dresser un portrait de la foi adulte à l’envers : « un éloge de l’immaturité de l’adulte et de la foi adulte ». [9] Le Seigneur Jésus, qui a été adulte dans son rapport avec son Père et les hommes et les femmes de son temps, nous a montré que la foi est autant plus adulte qu’elle est exposée à l’histoire (la moins protégée possible), liée à la dimension quotidienne et profane de la vie (la moins religieuse possible), en syntonie avec la sensibilité de sa propre culture (la moins auto-référentielle possible), attentive aux questions et à l’imprévisible (la moins sûre possible), passionnée des itinéraires et des histoires de vie de femmes et d’hommes qui croisent son chemin (la moins à l’abri possible). En un mot, la plus vulnérable possible. Un terme qui peut résumer ce portrait à l’envers de la maturité de la foi est celui de gratuité. Croire en adulte aujourd’hui peut signifier vivre son existence dans la logique de la gratuité ou dans la logique eucharistique par laquelle le Seigneur Jésus a donné forme à son humanité, il a été adulte dans la foi en son temps. Cette logique de gratuité a été exprimée au cours du dernier repas avec ses amis. Il prit le pain : c’est l’accueil sans réserve de la vie, de l’histoire et de sa propre culture ; Rendit grâce : c’est la reconnaissance, la capacité de reconnaître la disponibilité et la générosité de Dieu le Père ; Le rompit et le donna : c’est la disponibilité à donner gratuitement ce qu’on a reçu gratuitement, à contribuer avec sa propre vie à rendre la société humaine plus fraternelle et habitable. Il y a dans ce style de vie tout le sens de la vie et de la mort de Jésus. Grâce, gratuité et gratitude sont au bout du compte les traits fondamentaux du croire en adulte dans l’histoire. Heureux d’être au monde, d’être en ce monde, engagés dans la cause commune d’humanisation de toutes les cultures, les fois, les religions, en sachant que nous pouvons compter sur deux ressources intarissables : la présence du Seigneur Ressuscité (« Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde », Mt 28,20) et le don de son Esprit (Lui qui renouvelle toute chose). Une foi ainsi adulte permet d’être bien dans sa peau de croyant et de citoyen, sans aucune schizophrénie. C’est une foi qui a beaucoup à donner et beaucoup à recevoir de la culture. Elle est capable de s’appuyer sur des éléments de la culture pour penser la démarche de foi, pour la rendre raisonnable, pour en rendre compte dans un contexte donné. En s’appuyant ainsi sur la culture pour rendre raison d’elle-même, la foi « sauve » la culture ( l’intègre dans la dynamique du salut ) et se positionne elle-même comme raisonnable, possible, désirable dans son contexte (comme aime le dire André Fossion ). [10] On voit bien que la question de la foi adulte rejoint la problématique de l’inculturation. Au fond, une foi adulte est une foi qui permet aux chrétiens de vivre avec « aisance » et « pertinence » dans une culture (ce qui implique une liberté de parole, d’initiative, de critique, etc). Cela peut permettre de sortir ensemble (chrétiens et non-chrétiens) d’un certain rapport « honteux » au christianisme. Quand les chrétiens n’osent pas se dire chrétiens, c’est que la foi, culturellement, n’est pas mûre (adulte) en eux et/ ou n’est pas perçue socialement comme humanisante. La formation à une foi ainsi adulte, n’est pas seulement un devoir ou une possibilité, elle est aussi un plaisir, la joie de contribuer à rendre belle, avant que bonne, sa vie et celle de ses propres sœurs et frères : notre vie personnelle, bien sûr, mais surtout notre vie communautaire et notre convivialité civile. Et cela « pour que notre joie soit complète » (1 Jean 1,4). [1] PAUL-ANDRE GIGUERE, Une foi d’adulte, Novalis, Québec 1991, p. 99. [2] Dans cette réflexion je me situe non pas comme théologien, mais comme catéchète et davantage comme un chrétien engagé dans l’évangélisation et la formation des catéchistes. Dans cette réflexion je suis débiteur avant tout de toutes les femmes et les hommes avec qui je partage la tâche de devenir adulte dans la foi et de beaucoup de catéchètes qui ont réfléchi sur le thème en question. Avec beaucoup d’entre eux je partage aussi une fraternelle amitié. Je ne cite que les principaux et seulement quelques-unes de leurs recherches : FOSSION André : La catéchèse dans le champ de la communication. Ses enjeux pour l’inculturation de la foi, Les Éditions du Cerf, Paris 1990 - Dieu toujours recommencé. Essai sur la catéchèse contemporaine, Lumen Vitae, Bruxelles 1997 - Une nouvelle fois. Vingt chemins pour recommencer à croire, Lumen Vitae, Bruxelles 2004 (trad. it. Ri-cominciare a credere. Venti itinerari di vangelo, EDB, Bologna 2004) ; GIGUERE Paul-André, Une foi d’adulte, Novalis, Québec 1991 (trad. it. Che cosa significa fede adulta. Percorsi di ricerca per adulti, Elledici, Torino 2003) - Catéchèse et maturité de la foi, Novalis/Lumen Vitae, Bruxelles 2002 ; VILLEPELET Denis, L’avenir de la catéchèse, Les Éditions de l’Atelier/Éditions Ouvrières, Paris 2003 ; BINZ Ambroise et SALZMANN Sylviane, avec leur longue expérience de formation aux ministères à l’IFM de Fribourg (Suisse), dont je ne cite que Documents d’andragogie. Outils pour la formation et la catéchèse des adultes, 2000 (trad. it. Formazione cristiana degli adulti. Riflessioni e strumenti, Elledici, Torino 2001) ; LAITI Giuseppe, avec ses interventions dans de nombreuses revues italiennes et particulièrement dans la revue « Esperienza e teologia », du Studio Teologico San Zeno et de l’Institut Supérieur de Sciences Religieuses San Pietro Martire de Vérone (Il Segno dei Gabrielli Éditeur, 1995-2005, Vérone). Fondamentale pour la maturation et l’expérimentation de mes convictions formatives, à été l’expérience, pendant treize ans, de catéchèse biblique des adultes dans l’École de la Parole du diocèse de Vérone, documentée par le dix “Itinéraires de catéchèse des adultes”, élaborés sous ma direction et celle du bibliste Augusto Barbi par l’équipe de la catéchèse des adultes du diocèse et publiés par EDB, Bologne, 1994-2001. Pour une perspective culturelle du croire en adulte j’ai tiré particulièrement profit de la lecture de Marcel GAUCHET : La religion dans la démocratie. Parcours de laïcité, Éditions Gallimard, 1998 ; Un monde désenchanté ?, Les Éditions de l’Atelier/Éditions Ouvrières, Paris 2004. [3] BOBIN Christian, L’uomo che cammina, Qiqajon 1998, p. 10. [4] Cette réflexion sur la maturité culturelle de la foi est le fruit d’un dialogue avec André Fossion, particulièrement sensible à éviter le seul approche individuelle à la question. [5] M. GAUCHET, La religion dans la démocratie, Éditions Gallimard, Paris 1998, 146. [6] Ibidem, 150. [7] Ibidem, 151. [8] FOSSION André, Dieu toujours recommencé. Essai sur la catéchèse contemporaine, Lumen Vitae 1997, 119-138 ; BINZ Ambroise, Pour une didactique des adultes dans le champ ecclésial : références théoriques, axes, réalisations, in Personne, société et formation, cahiers de l’ISPC, 5, Desclée, Paris 1990, pp. 115-140 ; CNER, Formation chrétienne des adultes. Un guide théorique et pratique pour la catéchèse, Desclée de Brouver, Paris 1986, 107-116 (trad. it. CENTRO NAZIONALE DELL’INSEGNAMENTO RELIGIOSO IN FRANCIA, Formazione cristiana degli adulti. Una guida teorico-pratica per la catechesi, EDB, Bologna 1988, chap. 8, pp. 95-103 ; chap. 15, pp. 175-191 ; LE BOUEDEC Guy, Une théorie de la formation, in Les défis de la formation continue : développement personnel ou développement professionnel, sous la direction de Guy Le Bouedec, L’Harmattan, Paris 1988, pp. 39-55 ; BIEMMI Enzo, Compagni di viaggio, EDB 2003, 150-165. [9] L’expression “éloge de l’immaturité” est de DEMETRIO Duccio, Elogio dell’immaturità. Poetica dell’età irraggiungibile, Raffaello Cortina Editore, Milano 1998. Duccio Demetrio est professeur d’Éducation des adultes à la Faculté de Sciences de la Formation de Milan, auteur de nombreuses publications sur la formation des adultes, directeur de la revue « Adultità » et directeur de la Libre Université de l’Autobiographie de Anghiari (Toscane). [10] FOSSION André, La catéchèse dans un monde en pleine mutation, in Catéchèse en mutation I, Les actes du colloque de l’ISPC, « Catéchèse » 172, 3/2003, 99. © 2001-2007 Catho-Theo.net
|
|||