Dernière mise à jour : 15 avril 2004

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Faculté de Théologie de l'Institut Catholique de Paris

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Présentation du livre

Bible et morale

Sous la direction de Philippe Bordeyne, aux éditions du Cerf, collection « Lectio divina »

  Philippe Bordeyne
Prêtre du diocèse de Nanterre
Professeur de théologie morale à la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses de l’ICP
Doyen de la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses de l’ICP

Site web : Page de Philippe Bordeyne sur le site de l’ICP

Avec la participation d’une équipe d’enseignants de l’Institut Catholique de Paris : Olivier Artus, Jesús Asurmendi, Philippe Bordeyne, François Bousquet, Jacques Briend, Vincent Holzer, Geneviève Médevielle, Claude Tassin.
Ainsi que : Frank Crüsemann (École supérieure Bethel de Bielefeld) et Denis Müller (Université de Lausanne)

La question des rapports, complexes, entre Bible et morale suscite un regain d’intérêt. Elle a donné lieu à des publications monographiques [1], à des collaborations entre exégètes et moralistes [2], et même à des enseignements à deux voix pour « construire des ponts » entre les deux disciplines [3]. Mais on trouve peu d’ouvrages francophones sur le sujet. D’où l’intérêt de ce recueil d’études pluridisciplinaires, fruit d’une session organisée pour un cycle de maîtrise à la Faculté de Théologie et de Sciences Religieuses de l’Institut Catholique de Paris.

Le projet part d’un simple constat : les étudiants rencontrent, dans l’élaboration de leurs mémoires de fin d’étude, une double question. Quelle est la place de l’investigation biblique en théologie morale ? Comment les interrogations éthiques nourrissent-elles l’herméneutique d’un texte biblique ? Très actuel, ce questionnement n’en a pas moins issu d’une longue histoire.

En effet, l’intérêt pour l’éthique n’est pas qu’une mode passagère. Du XIXe siècle, nous héritons deux réflexes intellectuels qui ont influencé la théologie dans son dialogue avec la culture. Premièrement, toute entreprise de connaissance est soupçonnée si elle est dépourvue de visée pratique. « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde ; ce qui importe, c’est de le transformer », écrivait Karl Marx dans ses carnets personnels. Face à l’impact de la pensée marxiste au XXe siècle, la foi chrétienne a dû se réapproprier un patrimoine de discernement qui, dès l’époque du Nouveau Testament, cherchait à se prémunir contre une religion sans vérification pratique : « Si quelqu’un dit “J’aime Dieu”, alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas. » (1 Jn 4, 20). Dès les années 30, la relecture des Pères de l’Église a démontré leur insistance à déployer le « dogme social » du christianisme [4]. Après Vatican II, la théologie de la libération s’est élevée contre la dissociation entre la foi et les œuvres de justice. Mais du XIXe siècle, nous héritons un deuxième réflexe : il consiste à dénoncer l’idéologie qui se loge, non plus seulement dans l’absence de pratique, mais aussi dans le mode de légitimation des pratiques. Le christianisme est à nouveau directement visé, puisque Nietzsche a prétendu montrer que la morale chrétienne s’est construite autour d’une haine de la vie et d’un attachement pusillanime à la médiocrité [5]. Sous le feu de cette critique, la théologie chrétienne a été conduite à se libérer des précompréhensions qui empêchent de répondre aux questions actuelles. Au-delà des rapports entre religion et morale, ces deux soupçons nés au XIXe siècle ont marqué l’éthique contemporaine, qui s’est constituée en deux grands domaines de réflexion : l’élaboration rationnelle des normes d’action et l’évaluation des principes de légitimation.

Cette conception continue de marquer les esprits, mais il faut noter deux évolutions. Premièrement, la remise en question des autorités et l’émergence d’une multitude de sous-cultures au sein d’un vaste ensemble mondialisé conduisent nos contemporains à un pluralisme généralisé, qui affecte à la fois les normes d’action et les principes de légitimation. Deuxièmement, il apparaît aujourd’hui que les sciences humaines, naguère tenues pour le vecteur privilégié de la critique des idéologies, doivent à leur tour être soumises à évaluation. Si elles concourent à la connaissance de l’homme et tiennent de ce fait un rôle émancipateur, elles se constituent néanmoins sur des hypothèses critiquables et sur des écoles concurrentielles, non dénuées d’intérêts circonstanciés [6]. Cette double inflexion dans l’approche de l’éthique s’est fait sentir dans le champ des études bibliques, même si les exégètes ne s’expliquent pas toujours sur l’évolution du rapport que leur discipline entretient à la morale. De fait, de nouvelles méthodes d’investigation ont vu le jour, en histoire de l’Antiquité notamment : contestant la pertinence des analyses en termes de grands courants culturels, elles cherchent plutôt, à l’aide de documents diversifiés, à faire ressortir les différences à une époque et en un lieu donnés. Une connaissance renouvelée de l’éthique des premières communautés chrétiennes a ainsi été rendue possible, avec la mise en évidence d’une diversité jusqu’alors insoupçonnée [7]. Dans cette dynamique, l’examen du corpus biblique a largement profité de contacts renouvelés entre historiens et exégètes. La conviction s’est ainsi affermie que l’étude du Nouveau Testament, dûment resituée dans un contexte mouvant, aide à comprendre comment s’est constitué un éthos chrétien différencié et quels sont ses rapports avec une foi ecclésiale en train de se structurer [8]. Corrélativement, l’exégèse a connu un certain retrait de la méthode historico-critique, avec la prise de conscience que le point de vue historien ne pouvait à lui seul honorer les questions que le lecteur actuel entend poser à l’Écriture. D’autres sciences humaines ont ainsi été sollicitées, qui sont venues contester le primat de l’histoire et de la philologie : linguistique structurale, anthropologie symbolique et religieuse, psychanalyse, sociologie, droit comparé des institutions, etc. Les deux grands bouleversements épistémologiques qui ont traversé l’éthique contemporaine ont donc été assimilés par l’exégèse, et pas seulement dans le domaine spécifique des rapports entre Bible et morale.

Pourtant, les manières d’interroger sont si différentes dans l’une et l’autre discipline que ces points de rapprochement n’apparaissent pas forcément au grand jour. Par exemple, les raisons de l’intérêt que l’exégèse porte à la morale biblique ou à la relecture de la Torah par les auteurs juifs et chrétiens de l’Antiquité restent souvent implicites, ce qui serait impensable dans le forum actuel des morales, où les protagonistes sont sommés de décliner leurs dettes « idéologiques » ainsi que le type de rationalité morale auquel ils ont recours. Dès lors, incapables d’identifier leurs intérêts communs, les biblistes et les moralistes peinent à situer leurs recherches respectives dans le moment présent de l’histoire de la morale. Portés par l’héritage de certaines sciences humaines, ils s’exposent du coup à relancer sans fin « la critique de la critique », alors qu’il y a dans le questionnement actuel de l’éthique une [quête de fondation, que l’infini rebond de la critique laisse profondément insatisfaite. Or, les jeunes générations sont traversées de nouvelles aspirations et ne sauraient se contenter d’une répétition, fût-elle critique, des moments marxien et nietzschéen du soupçon. Le souci commun d’honorer la responsabilité de l’enseignement théologique pousse les biblistes et les moralistes à élucider ensemble les attentes de leur public, pour servir l’intelligence de la foi chrétienne dans la culture contemporaine.

L’ouvrage décline cette perspective d’ensemble en trois étapes. Dans la première partie, les auteurs retraversent l’histoire contemporaine de l’intérêt réciproque qui a suscité d’une part le questionnement moral des biblistes (chapitre 1), d’autre part le renouveau biblique de la théologie morale (chapitre 2). On découvre que, si la période des pionniers a inauguré la recherche sur « Bible et morale », les termes de la problématique ont connu de profonds remaniements. Mais en ressaisissant le geste inaugural, on se réapproprie un questionnement théologique qui mérite d’être prolongé aujourd’hui.

La deuxième partie est la plus originale. Elle choisit le mode de la « leçon de choses ». Plutôt que de disserter abstraitement, les enseignants ont voulu partir des pratiques : comment les biblistes et les moralistes mettent-ils leur savoir-faire en commun pour éclairer un problème moral ? Qu’est-ce que chacun apporte d’original au discernement théologique et moral ? Deux articles ont ainsi été extraits d’un dossier d’actualité constitué en 1993 par la revue Concilium sur le thème : « Migrants et réfugiés : un défi éthique ». L’exégète lit la Torah pour en retirer quelques lignes de force théologiques susceptibles d’interroger le nationalisme et la xénophobie actuels (chapitre 3) et le moraliste problématise la redoutable question des migrations contemporaines, d’un point de vue éthique et théologique (chapitre 4). Ensuite, les enseignants de l’Institut Catholique de Paris se risquent à énoncer quelques enjeux de méthode, tels qu’ils les perçoivent dans ces deux contributions à partir de l’habitus de leur propre discipline. Le bibliste identifie deux manières de se référer à la fonction critique de l’Écriture (chapitre 5), tandis que la moraliste décèle deux modes d’exercice de la responsabilité théologique (chapitre 6). Pour finir, un autre bibliste se saisit d’un argument éthique présent dans les deux articles - la référence aux croyants comme « étrangers » ou « migrants » - puis il mène l’enquête afin de préciser à quelles conditions l’on pourrait se recommander de la Prima Petri pour développer cet argument (chapitre 7). Récapitulant les enjeux des confrontations précédentes, la troisième partie dégage les conditions théologiques d’un travail interdisciplinaire où Bible et morale puissent vraiment se rencontrer. Prennent ici la parole des théologiens qui ne sont ni biblistes, ni moralistes. La part de la théologie fondamentale et dogmatique est en effet décisive. Un dogmaticien ouvre la réflexion, en versant au dossier l’exemple historique de la science du Christ (chapitre 8) : on ne quitte alors la question Bible et morale que pour mieux saisir la tension féconde qui régit les rapports entre Écriture et théologie. Tandis que le retour aux formulations primaires de l’Écriture permettait aux traités christologiques de se libérer des impasses de leurs propres élaborations, il fallait dans le même temps quitter suffisamment l’Écriture pour oser réfléchir la tradition dogmatique à partir du questionnement d’une philosophie plus existentielle. Ainsi se trouve posé le problème de la juste mesure : comme le soulignait naguère Karl Rahner, la théologie dogmatique doit éviter le « biblicisme » et donc engager une herméneutique biblique conforme à la tradition et ouverte aux questions du temps. Un bibliste reprend ensuite la parole pour montrer que la science exégétique ne doit pas trop vite tirer de conclusions théologiques sur l’usage biblique d’un concept moral, en l’espèce la loi (chapitre 9). Puis, un moraliste fait valoir que la manière de scruter l’Écriture en théologie morale est affectée par les choix théologiques, de telle sorte que ceux-ci doivent être mis au jour (chapitre 10). Un dogmaticien se risque enfin à ressaisir de manière systématique les enjeux théologiques du dialogue entre exégèse et théologie morale (chapitre 11).

L’ouvrage montre ainsi que la question « Bible et morale », de grande ampleur, mérite un traitement sérieux de ses enjeux théologiques. Une perspective de recherche se trouve dès lors balisée.


[1] Stanley Hauerwas, « Scripture as Moral Athority », in A Community of Character. Toward a Constructive Christian Social Ethic, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 1981 ; Richard B. Hays, The Moral Vision of the New Testament. A Contemporary Introduction to New Testament Ethics, New York, HarperCollins, 1996. Hays et Hauerwas enseignent tous deux à la Duke Divinity School.

[2] Le colloque de 1996 sur l’usage de l’Écriture en éthique chrétienne, conjointement organisé par la Société exégétique de Suède et par le Département d’éthique de l’Université d’Uppsala (Studia Theologica 51, 1997).

[3] Daniel Harrington, s.j. & James F. Keenan, s.j., Jesus and Virtue Ethics. Building Bridges Between New Testament Studies and Moral Theology, Lanham, Sheed & Ward, 2002.

[4] Henri de Lubac, Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme, Paris, Cerf, 1938.

[5] Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale [1887], trad. Éric Blondel et alii, Paris, Flammarion, 1996.

[6] Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel. Tome 1 : Rationalité de l’agir et rationalisation de la société. Tome 2 : Pour une critique de la raison fonctionnaliste, Fayard, Paris, 1987.

[7] Wolfgang Shrage, Ethik des Neuen Testaments, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1982 ; Peter Brown, Le renoncement à la chair. Virginité, célibat et continence dans le christianisme primitif [1988], Paris, Gallimard, 1995 ; Wayne A. Meeks, The Origins of Christian Morality. The First Two Centuries, New Haven, The Yale University Press, 1993.

[8] Gerd Theissen, « Éthique et communauté dans l’épître de Jacques. Réflexions sur son Sitz im Leben », Études Théologiques et Religieuses, 77, 2002/2, p. 157-176.


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